vendredi 12 février 2016

Des toros et des fleurs

Merci, gracias, obrigado, et tout ce que vous voudrez. Cette histoire dépasse toute imagination. L'entendre parler de ses toros, dans un français parfait, au vocabulaire soutenu, et avec l'accent du Portugal dans chaque mot, était aussi savoureux que génial. Il s'est éteint hier. De son nom complet, il s'appelait Dom Fernando de Castro Van Zeller Pereira Palha, et filait vers ses 84 ans. Une longue vie consacrée à des toros uniques. Par commodité d'usage, on employait le plus souvent le nom de Fernando Pereira Palha, ou bien Fernando Palha tout simplement. Un personnage.
Ses toros sont de ceux qui vous font lever dès leur entrée en piste, vous émerveillent et vous font applaudir. Tellement beaux, peut-être même les plus beaux qui existent. Des toros rares, aux pelages multicolores, représentants de l'encaste Vázquez, que l'on dirait tout droit sortis de vieux tableaux. Admirer, applaudir, et se dire avec grand plaisir que cela existe encore. L'histoire de Fernando Palha commence près de Lisbonne, à Vila Franca de Xira, avec le rêve de faire vivre encore les toros de ses ancêtres, les mythiques Palha. Une histoire dont Fernando Palha disait qu'elle devait beaucoup à son beau-frère, David Ribeiro Telles, qui avait sauvé une vache de l'abattoir, "Chinarra", à l'origine de l'élevage actuel.
Dans son parcours de ganadero, Dom Fernando Palha a débuté à Céret avec une novillada, un matin de juillet 1994. De l'ADAC de Céret et de Fernando Palha, on peut dire qu'ils se sont bien trouvés, et qu'ils étaient faits pour se rencontrer. Des pensées communes. D'ailleurs, on ne parlerait peut-être pas autant de Fernando Palha aujourd'hui en France s'il n'y avait pas eu cette histoire avec Céret. De même, cet élevage a beaucoup contribué à la réputation de l'association et de l'arène. Quatre novilladas piquées et trois corridas entre 1994 et 2004. Le matin du 10 juillet 1994, à la fin d'une novillada combattue par Abel Oliva, Juan José Trujillo et Gilles Raoux, après que le sixième, "Escardado", numéro 60, soit tombé, le mayoral avait fait un tour de piste.
A Céret, il y eut beaucoup de toros multicolores de cette devise. Le souvenir aussi d'un reportage de Face au Toril, à l'été 1996, qui montrait un par un les six toros de Fernando Palha entrer dans l'arène de Céret. C'était le jour de l'alternative de Rafael González avec Luis Francisco Esplá et Pepín Liria. Il y eut aussi, entre autres, ce fameux "Levantado", numéro 210, un toro au pelage unique, avec une tête de guerrier, le 15 juillet 2000, et dont la seule présence sur le sable méritait le prix du billet. Hormis Céret, les toros de Fernando Palha sont venus en France en novilladas à Saint-Sever en 1996, Alès en 1998, Parentis-en-Born également en 1998, et bien plus tard à Orthez en 2012. On compte aussi un toro lors d'une corrida-concours en 2003 à Floirac, pour Domingo Valderrama.
Il ne faut pas confondre Fernando Pereira Palha et João Folque de Mendoça, ce dernier étant propriétaire du fer de "Palha", bien plus fréquent et connu dans les arènes, mais dont l'origine actuelle des toros n'a rien à voir avec ceux de Dom Fernando.
Les toros blancs, et tachetés de plein de couleurs, de chez Dom Fernando Palha, pourraient seulement être un truc d'esthètes. Mais il y a autre chose derrière cela. Ils sont la force, la puissance, le caractère et la sauvagerie. Certains diront qu'ils sont anachroniques, archaïques, obsolètes. Au fond, ils sont surtout nécessaires à la survie de la tauromachie. Des toros de combat, dont le ganadero disait qu'ils devaient donner de l'émotion dès leur entrée en piste.
A chaque début de saison, pendant des années, on attendait de voir qui oserait mettre sur l'affiche le nom de Fernando Palha. "Pas assez" sont peut-être les mots qui viennent les premiers à l'esprit aujourd'hui. Car on aurait aimé voir bien plus souvent le "F" de cet élevage dessiné sur le sable. Pendant des années, il était question de les programmer à Madrid au mois de septembre, pour que l'élevage prenne son ancienneté. Beaucoup d'entre nous auraient fait l'aller-retour, juste pour les voir et les admirer.
Dernièrement, les toros de Fernando Palha ont le plus souvent été utilisés pour des courses de recortadores dans le Nord de l'Espagne, une tauromachie primitive, faite d'esquives. La possibilité de les voir en corrida se faisait de plus en plus rare. Dommage. Il faut dire aussi que dans certains esprits, c'est comme si cet élevage n'existait pas...
Alors, les voir annoncés pour la novillada d'Orthez le 21 juillet 2012 avait été une belle et grande surprise. En plus, cela avait été une véritable novillada, sérieuse, armée, brave, encastée et fort intéressante. En face, l'aragonais Imanol Sánchez et le basque Iván Abasolo (qui était sorti en triomphe) s'étaient arrimés avec grand courage. Ce jour-là, Dom Fernando Pereira Palha, déjà diminué physiquement, n'avait pu faire le voyage à Orthez pour voir combattre les produits de ses rêves. Une très belle novillada... malheureusement sans suite à ce jour, car il n'y a pas eu d'autres corridas ou novilladas de Fernando Palha depuis. L'an dernier, un peu par hasard, un toro de Fernando Palha s'était retrouvé sobrero à Aire-sur-l'Adour le jour de la corrida de Juan Luis Fraile. Il n'avait pas été utilisé et était reparti avec ses secrets.
C'est donc une page qui se tourne avec la disparition de Fernando Palha, un personnage extraordinaire, peut-être d'une autre époque, dont ceux qui l'ont rencontré s'en souviendront toute leur vie. Et le plus beau serait que ses toros, qu'il considérait comme ses fleurs, lui survivent longtemps encore...

Florent

(Image de David Cordero : Toro de Fernando Palha, Céret, le 15 juillet 2000)

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