mardi 12 avril 2016

Le maillon faible

Prendre le chemin des arènes, un matin ensoleillé, les Pyrénées toujours enneigées en arrière-plan, et repenser à l'ami qui est parti trop tôt, trop jeune. Se dire qu'on se reverra peut-être, aujourd'hui, dans six mois, ou un an, se le dire innocemment. Se dire aussi que la vie serait en réalité plus légère qu'on ne le penserait, et croire encore en cette rencontre malgré tout. Il existe une expression qui affirme qu'il faut "vivre avec", même si la réalité condamne en fait à "vivre sans".
Si un périple lors d'une grande feria est alléchant, en consacrant son attention sur une grande arène, il ne faut pas négliger la saison des petites plazas, toutes différentes les unes des autres, et offrant chacune un charme particulier. Dimanche, c'était au tour de Garlin, qui annonçait pour la quatrième année d'affilée des novillos de Pedraza de Yeltes. Car c'est dans cette petite arène du Béarn que les Pedraza ont été présentés pour la première fois en France. Schématiquement, l'histoire publique de cet élevage commence en Espagne par les corridas d'Azpeitia, et en France avec les novilladas de Garlin. La première à Garlin en 2013, avec un statut d'outsider, et trois ans plus tard, celui d'un élevage parmi les plus demandés, y compris par les plus grandes arènes. L'impact de Pedraza de Yeltes à Garlin en a même fait oublier que quelques années auparavant, c'est l'élevage de Joselito qui y était souvent sollicité, avec comme point culminant "Oracundo" en 2010, un novillo exceptionnel au pelage blanc. Garlin, par prime à l'ancienneté, a bénéficié cette année de la seule novillada de Pedraza de Yeltes, avec des exemplaires qui ne pouvaient pas prétendre à une sortie en corrida. Si avec le temps, Garlin doit se passer de cet élevage, il ne faudra pas désespérer. Pourquoi pas une autre bonne surprise après Joselito et Pedraza.
Pour la quatrième année d'affilée aussi, Garlin proposait une formule unique en son genre. A savoir que le meilleur des deux novilleros du matin participerait à la novillada de l'après-midi. Une arme à double tranchant, qui permet de découvrir un novillero en plus le matin. Mais l'on peut aussi peser le pour et le contre. Car qualification signifie aussi élimination. Dans ce cas de figure, cela ressemble un peu à ce qu'était la Coupe Intertoto pour les clubs européens. Si tu perds en début de saison, c'est fini, et l'on ne te reverra plus. Malheur au perdant. Par exemple, le novillero Luis Manuel Terrón, qui avait été intéressant en montrant de bonnes dispositions en 2015, n'a plus été revu en France depuis. Cette année, c'était au tour d'Alberto Escudero, souffrant d'une lésion à l'épaule nous dit-on. Une lidia appliquée de sa part, face à un novillo brave et noble, avec l'impression d'un novillero qu'il faudra revoir. Hélas, sa cuisante déconvenue avec l'épée l'a quasiment éliminé d'office. Le second novillo de cette qualif' matinale était impressionnant, et faisait penser en morphologie à ce que l'on a déjà vu de Pedraza de Yeltes en corrida. Sauf pour les cornes, qui cette fois étaient défectueuses. "Pomposito", ce colorado qui ne devait pas être loin des 600 kilos, a été très puissant et brave en trois piques, après avoir dégommé un burladero à son entrée en piste. Un toro-novillo, brave, exigeant, devant lequel Diego Carretero fit de son mieux avec sincérité. Une conclusion efficace lui permit d'intégrer le cartel de l'après-midi.
Devant des arènes pleines, à partir de 16 heures 30, on remarqua que les lidias furent beaucoup moins appliquées que le matin. Quasiment tous les novillos (sauf le dernier) allèrent au cheval sans être mis en suerte. Attirés comme des aimants, mais rarement canalisés par les cuadrillas. L'endroit de la pique, à une dizaine de mètres à peine du toril, semble à revoir, même si la configuration de l'arène ne permet pas beaucoup de solutions. Oscar Bernal reçut logiquement le prix au meilleur picador pour la lidia du sixième, qui fut la seule appliquée de l'après-midi. Pour le reste, il y eut des moments d'absence, voire de panique, heureusement maîtrisés par les interventions de messieurs Bonijol et Langlois. L'an dernier, Luis Miguel Leiro avait eu le prix au meilleur picador, cette année, c'est lui qui a été le pire (face au quatrième). Tout peut donc basculer d'une année à l'autre.
Chez les novilleros, Joaquín Galdós a confirmé ce qu'il avait montré à Mugron, un toreo mécanique, très profilé, sans surprise, et peut-être déjà l'esprit à l'échelon supérieur, car Galdós est d'ores et déjà annoncé dans d'autres arènes après son alternative, un luxe dont peuvent se vanter bien peu de novilleros. A Garlin, il toucha d'abord un petit novillo, laid de présence, mais qui possédait du fond, brave en deux piques, et noble ensuite. Après cela, le péruvien Galdós fut en-dessous du quatrième, "Bellito", le novillo de l'après-midi, brave et puissant au cheval, en provoquant une grande chute, et qui tint debout tout le combat malgré le lourd châtiment, avec caste, bravoure et noblesse. Grande ovation à l'arrastre, et une oreille qui ne passera pas à la postérité pour Galdós.
On retrouva aussi Diego Carretero, qualifié le matin, qui montra encore un bon concept, mais allongea jusqu'à l'excès chacune de ses faenas. Un peu léger techniquement, Carretero est intéressant dans ce qu'il propose de par ses placements face au toro et son désir de bien faire les choses. Il eut tout d'abord un adversaire noble et de peu de forces, qui lui infligea une rouste d'anthologie au moment de l'estocade, puis un autre novillo plus intéressant cette fois, encasté, mais étouffé après une accumulation de muletazos et trop peu de distance dans la faena.
La technique que l'on devine chez le mexicain Luis David Adame devrait lui permettre de faire davantage que ce qu'il a montré à Mugron et Garlin. Toujours sérieux et spectaculaire aux banderilles, intéressant dans le registre mexicain avec les zapopinas, le reste est un peu plus truqueur. Tout d'abord face au troisième, très protesté à cause d'une boiterie à son entrée en piste, qui prit une seule pique, mais récupéra au cours du combat. Et aussi face au sixième, brave en deux rencontres et très noble, auquel Adame servit une faena portant sur le public, mais avec des effets un peu faciles. Ce sixième novillo eut un tour de piste, alors qu'il ne semblait pas être le meilleur du lot. Adame repartit quant à lui de Garlin avec trois oreilles, après avoir cherché à chaque fois des estocades basses et d'effet rapide laissant songeur. Le petit frère de Joselito Adame devra être moins filou à l'avenir s'il veut faire carrière.
Aux arènes, on s'intéresse à ce que l'on voit, et l'on est aussi curieux de ce qui se passe en coulisses, de ce que l'oeil ne peut apprécier. On pouvait donc repenser à Alberto Escudero, ce novillero "éliminé" le matin. Peut-on malgré tout assister à une course à laquelle on n'est pas convié pour toréer ? Mystère. Le fait est que généralement, le novillero éliminé le matin à Garlin n'est pas revu ailleurs au cours de la saison. Il y avait de quoi y repenser en voyant Luis David Adame et le mayoral (Curro Sánchez, qui avait changé de tenue après avoir piqué le cinquième) sortir en triomphe au soleil couchant. Escudero, lui, ne goûtera probablement pas à ce type de triomphe au printemps et à l'été qui viennent, et il ne pourra guère apprécier l'ambiance des grands soirs. Vous êtes le maillon faible, au revoir.

Florent

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