dimanche 8 mai 2016

Blessures du bout de la nuit

C'est le décalage horaire qui veut ça. Le premier dimanche du mois de janvier 2007, à México, Rodolfo Rodríguez "El Pana" réalise la corrida de ses adieux. C'est en fait celle-là qui va le relancer complètement, à 55 ans, et le faire connaître au-delà des frontières. Jusqu'alors, personne ou presque n'avait entendu parler ici d'El Pana. Les vidéos de cette corrida, sur Youtube, ont accentué sa popularité. En les regardant, même aujourd'hui, on a l'impression d'y être ! Il y a El Pana, sa façon délirante d'affronter les toros, un public de la Monumental qui ne sait plus où il habite, et les commentaires passionnés du journaliste mexicain Heriberto Murrieta, qui s'enflamme à chaque passe ! El Pana portait ce jour-là un habit couleur rose délavé et argent, poussiéreux, et qui donnait autant envie qu'un beignet sur la plage en plein été, servi par un vendeur ambulant qui se serait ramassé dans le sable 30 secondes auparavant.
Pour El Pana avec cette corrida de 2007, son cigare, son brindis aux prostituées qui l'ont "aidé dans la vie", et surtout son trincherazo face au toro "Rey Magos" de Garfías, ont largement contribué à sa notoriété.
Avec ces images, on a découvert un torero théâtral, alternant entre la comédie et la tragédie, se proclamant même comme "El último torero romántico". Impossible en tout cas d'appréhender une corrida avec El Pana sans se munir du second degré.
Mais cette corrida de México, quand même, a donné de lui une image invincible. Un torero âgé, au physique fragile, en délicatesse avec l'alcool, mais dont certaines suertes ont de quoi laisser bouche bée. La plus impressionnante, une "porta gayola" en tenant la cape tel un manteau, sur les épaules, et en la faisant simplement bouger sur la droite ou sur la gauche.
Le personnage est venu en Europe aussi, pour toréer en Espagne, et en France : à Tyrosse, à Mauguio, et un festival en Camargue à l'automne dernier. El Pana disait récemment encore qu'il poursuivait sa quête de confirmer un jour son alternative à Las Ventas.
Du Mexique, dont les corridas ont lieu en général vers 23 heures à l'heure européenne, on ne prend connaissance des résultats que très tard dans la nuit ou le lendemain.
Des triomphes parfois, comme celui d'El Pana en 2007, et aussi de graves blessures. On dit que le toro mexicain est moins dur que le toro d'Europe. Ce qui est vrai, car il est moins corpulent, généralement plus docile dans ses charges, et les enfants toreros qui s'y frottent sont plus nombreux là-bas. Pourtant, on recense au Mexique de nombreuses blessures effrayantes ces dernières saisons. Au réveil, ou dans la matinée, on a parfois du mal à les réaliser.
José Tomás en 2010 à Aguascalientes, face au toro "Navegante", et un avis médical le laissant "entre la vie et la mort" au moment où l'on se réveillait ici en Europe. Celle de Juan Luis Silis en 2013 à Pachuca, une blessure au visage, et un public interrompant la corrida afin d'entamer une prière. Uriel Moreno "El Zapata" (que l'on avait vu il y a quelques années à La Brède) cet hiver à Puebla, avec un grave coup de corne au ventre. Dans un autre registre, et avec des conséquences moindres, le torero landais Guillaume Vergonzeanne il y a trois semaines, à Aguascalientes, lors d'un concours de recortadores, avec une chute impressionnante le laissant inconscient. Découvrir toutes ces blessures, tard dans la nuit ou au réveil, est toujours surprenant, car elles n'ont jamais lieu au moment où on pourrait les attendre.
Dimanche dernier, c'est El Pana qui a été victime d'une telle blessure, encore plus grave de conséquences. Une arène improbable, Ciudad Lerdo, au Nord du pays (ou "au Nord de la République" comme diraient les mexicains), et un toro insignifiant de présentation, qu'aucun organisateur de corridas en Europe ne pourrait se permettre de sortir en piste. Un toro de l'élevage de Guanamé, qui dès son arrivée sur le sable, alla percuter El Pana près des planches. El Pana est très mal retombé, sur la tête. En tauromachie, on déteste les séries, mais on se souvient de Nimeño, de Julio Robles, et plus récemment des banderilleros Adrián Gómez et Vicente Yangüez "El Chano". Ces dernières années, El Pana avait connu de délicats soucis de santé, si bien qu'une telle blessure, pour son âge et sa condition physique, semblent terribles. Quelques jours à peine après la corrida de Ciudad Lerdo, les médecins se sont prononcés sur la blessure, en évoquant une tétraplégie irréversible. Irréversible aussi, le rêve transmis par ce torero fantasque, unique en son genre. Peut-être un torero à voir uniquement chez lui, au Mexique, du fait d'une personnalité difficile à exporter. A chaque corrida en Europe, El Pana a eu ses détracteurs, et c'est normal, car il n'y a absolument rien de conventionnel dans sa tauromachie. L'homme est toujours en vie. Mais l'image invincible du matador, de son toreo parfaitement pur en certaines occasions, de ses traits d'humour, de sa comédie, s'achèvent là sur un drame. 

Florent

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