jeudi 19 mai 2016

Une fleur sur ce sable

C'était à Parentis l'été dernier, le souvenir de cornus gris d'une extrême beauté. De chez Los Maños. Près de moi, dans un habit de mayoral, se tenait Javier Marcuello, le fils de l'éleveur. A un moment précis, des larmes sont apparues dans ses yeux. Aucun indulto ou tour de piste n'était pourtant à noter à cet instant. La raison, c'était le troisième novillo, "Cecilio", qui se brisa une patte et dut être remplacé. Un novillo inédit, qui repartit au toril, et dont il était alors impossible de connaître l'étendue de la caste et de la bravoure. La réaction de Javier Marcuello aurait pu être de la colère, mais là c'était une vraie tristesse, difficile à contenir. J'ai alors compris l'importance que pouvait être chaque toro dans ce petit élevage des terres d'Aragon.
Jardinero, Aparecido, Cecilio, Tostadino et Listillo, les cinq cornus de la grande novillada de Parentis l'été dernier, étaient tous du début de l'année 2012. De la même cuvée que leur frère, Salta Cancela, numéro 34, combattu dimanche matin lors de la corrida-concours de Vic-Fezensac. Il aura été le premier toro adulte sorti par cet élevage dans une arène française.
Ces derniers temps, la réussite d'une corrida-concours est assez peu fréquente. Mais celle de Vic, dimanche, a eu beaucoup d'intérêt. De Vic-Fezensac, Simon Casas avait un jour dit que chaque toro combattu sur cette petite piste, c'était un peu comme "un cafard dans une soucoupe". La remarque avait à l'époque eu le don d'énerver copieusement Jean-Jacques Baylac et tous les Vicois. Au fond, quelle idée de comparer Nîmes et Vic, dans un sens comme dans l'autre. Pendant que Nîmes cette année, paraît-il, a connu une feria décevante en matière de toros, Vic a eu des choses conformes à sa réputation. Fallait-il y voir un signe du destin ? N'ayant pas assisté à la feria de Nîmes, on n'ira pas plus loin dans l'analyse, qui serait maladroite. Mais entre Nîmes et Vic, il n'y a guère de comparaison possible.
Pour cette corrida-concours, le décor préparé était remarquable. Peu de monde en piste pour chaque lidia. Salta Cancela, numéro 34, de Los Maños, est sorti en deuxième position. Gris, comme ses frères de Parentis. Et comme eux, une allure splendide, du moteur, de la bravoure et de la caste. Quatre fois, Salta Cancela a rencontré le picador Gabin monté sur le cheval Destinado de Bonijol, dont il a l'habitude. Plusieurs rencontres du bout de l'arène, et le privilège pour les aficionados de voir un tel toro ainsi mis en valeur. Les aficionados espagnols vous diront que tout cela, à l'heure actuelle, en Espagne, et bien cela n'existe pas.
Quatre piques, une charge franche et sans hésitation de Salta Cancela. A la deuxième rencontre, il resta collé de longues minutes contre le cheval, sans jamais vouloir s'en défaire. Et enfin, c'est peut-être même lors de la quatrième rencontre face à Gabin (avec une pique de tienta) qu'il aura été le plus brave. Ensuite, l'arlésien Marco Leal fut remarquable banderilles en mains.

Quant au matador, Javier Cortés, on avait déjà vu sa décision à la cape, sans jamais reculer. C'est Stéphane Fernández Meca qui s'occupe de lui et a relancé sa carrière l'an passé. Il en a fait un torero sûr, techniquement parlant, au point que Cortés impressionne par ses doutes très peu nombreux. En début de faena, Salta Cancela, qui a laissé beaucoup de forces dans l'épreuve des piques, démontre une charge remarquable sur la corne droite. Javier Cortés l'attaque bien et réalise de beaux muletazos. L'orchestre joue Gallito. Et après, Cortés doit faire un choix. Il préfère enrouler le toro tellement sa charge est longue, et donner des passes en rond. Ce n'était certainement pas le bon choix, mais il faut souhaiter à Javier Cortés d'être un grand matador, car sa technique et son engagement dénotent beaucoup de mérite. Salta Cancela, logiquement, a baissé de ton en fin de parcours. Mais sa bravoure, pleinement exprimée sur le sable vicois, était déjà très marquante. L'épée de Javier Cortés n'a pas atterri au bon endroit. Puis le pensionnaire de Los Maños est tombé. Avant d'acclamer Javier Cortés et Gabin Rehabi, ce qui était mérité, le public a demandé un tour de piste pour le toro. Une récompense aléatoire, parfois justifiée, parfois contestée. Cette fois, au passage de l'arrastre de Salta Cancela, une personne sous la présidence a envoyé une fleur dans l'arène. Une fleur pour Salta Cancela, numéro 34. La conviction d'avoir assisté à un grand moment. Et une fleur, une seule.

Florent  

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