mercredi 1 juin 2016

Moreno de Silva, options Latin et Grec ancien

Une sulfureuse réputation. L'histoire de l'élevage déjà, et puis, de nombreux toros combattus dans les arènes ces dernières saisons. La corrida de Madrid hier a accentué un peu plus l'image pittoresque de la ganadería de Joaquín Moreno de Silva. En 2010 lors de la San Isidro, deux novillos avaient survécu jusqu'aux trois avis, et hier, un toro est encore rentré vivant aux corrales, tandis qu'un autre a reçu les banderilles noires. La rumeur aussi, qui s'amplifiait hier, et voulait que plusieurs toros avaient déjà été toréés. Une ganadería sulfureuse, et un nom qui fait peur. Certains disent Moreno de Silva, alors que pour d'autres, il s'agit de Moreno Silva, sans particule, car lorsqu'il était rejoneador, l'actuel ganadero était ainsi annoncé sur les affiches.
Il a acheté le fer de Saltillo il y a quelques années, et d'ailleurs, celui-ci est en train de remplacer progressivement le M de Moreno de Silva. Les derniers toros marqués du M sortiront en 2017.
La réputation des toros de Moreno de Silva, faite de ceux qui sèment la panique, ceux qui blessent les toreros, ceux qui rentrent au toril après la sonnerie des trois avis parce qu'ils sont increvables, et depuis hier ceux qui prennent les banderilles noires, ne reflète pas loin de là l'ensemble de l'élevage. D'ailleurs, la course d'hier était assez surprenante du point de vue de sa mansedumbre et de ses envies de fuites. Mais à bien y regarder, ce sont surtout deux toros, les troisième et quatrième, qui ont amplifié l'aspect cauchemardesque de cette corrida. Cauchemardesque pour les hommes en piste, mais la tauromachie étant tellement imprévisible, c'est un versant de la tauromachie qui peut exister.
Il y a la réputation de grande dureté des toros de Moreno de Silva, chose incontestable, car même quand certains d'entre eux affichent davantage de possibilités, ils restent exigeants et il convient d'aller les chercher au prix d'un grand effort. C'est ce qu'avait démontré Manolo Vanegas lors de la novillada du mois dernier à Aire-sur-l'Adour, avec un adversaire qui possédait une longue charge.
Et si l'image du toro de Moreno de Silva est telle, avec des toros très durs, mobiles, parfois sans aucune passe dans le ventre, elle est aussi exagérée. En septembre 2015, l'élevage avait sorti l'une des plus grandes corridas de la saison à Madrid, ce qui lui valut d'ailleurs la présence d'hier pour la feria de San Isidro. Mieux encore, pendant l'hiver, en coulisses, des ganaderos comme Adolfo Martín ou Victorino Martín ne voyaient pas forcément d'un bon œil cette possibilité, compte tenu d'une origine qui ressemble à la leur, et pourrait faire de l'ombre et venir concurrencer leurs Albaserradas à eux. En septembre, Sánchez Vara, et surtout José Carlos Venegas, qui étaient tous les deux hier à l'affiche, s'étaient distingués face à la corrida de Moreno de Silva. Une course plus lourde et un peu différente en morphologie par rapport à celle d'hier, ce qui n'a rien d'étonnant, car Moreno de Silva possède chez lui des toros très variés, oscillant entre les exemplaires typés Saltillo et d'autres beaucoup plus marqués Santa Coloma. Des toros variés, mais de très bonnes sorties aussi. En 2012, lors de la corrida-concours de Vic-Fezensac, c'est le toro "Rastrojero" de Moreno de Silva qui remportait le prix. Pas parce qu'il grimpait aux arbres, mais parce qu'il avait été le plus brave de la matinée.
On ne peut que rarement prévoir l'issue d'une corrida. Hier, la corrida de Moreno de Silva est sortie légère d'apparence, bien armée, mobile, mansa, et très difficile, face à laquelle il existait un danger de chaque instant. Chez les troisième et quatrième toros plus particulièrement, on avait l'impression qu'il n'y avait plus rien à leur apprendre. Lors du combat du fameux quatrième, "Cazarrata", couard, avisé et démoniaque, c'est la question du mouchoir rouge (et donc des banderilles noires) qui s'est posée, puisque le président a décidé de le sortir. Si l'éventualité de ce mouchoir existe, c'est qu'en prenant place dans une arène, l'éventualité d'un tel toro elle aussi peut exister.
À vouloir tout jeter, à envoyer aux oubliettes et à résumer l'histoire d'un élevage à une seule corrida, il y a aussi le risque d'occulter ceux qui ont eu le courage d'aller affronter ces toros-là. Francisco Javier Sánchez Vara, habituel banderillero, qui cette fois a renoncé à les poser devant une telle adversité, tout comme renonça son subalterne Raúl Ramírez dans son classique saut à la perche ; Alberto Aguilar, qui a offert des séries vibrantes et généreuses à la muleta ; et José Carlos Venegas, qui a tout tenté, jusqu'à entendre les trois avis... mais aussi des applaudissements compte tenu du danger. Dans les cuadrillas, on a également vu un grand David Adalid aux banderilles, et les interventions à la cape des subalternes et anciens matadors Curro Vivas et Rafael González. Dénigrer l'ensemble de la course, c'est les oublier eux aussi. Pas de banderilles de maestros, pas de sauts à la perche, pas de séries de muleta amples et parfaitement liées, seulement du combat et une très grande adversité. Le cartel, c'était Sánchez Vara, Alberto Aguilar et José Carlos Venegas. Et puis, si la corrida de Moreno de Silva n'est pas sortie dans la bonne tonalité de l'élevage, elle a permis de mesurer l'incapacité des spectateurs à faire ce que les hommes étaient en train de réaliser en piste. Une corrida comme celle-là montre qu'être torero n'est pas à la portée du premier venu, et que ce métier exige énormément de sacrifices. Il faut une vraie force mentale et bien plus que du courage pour y aller, ce que les hommes en piste hier soir ont démontré. Et c'est pour cette raison que ce courage surhumain laisse rêveur et qu'existent encore des corridas comme celle-là.

Florent

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