mardi 26 juillet 2016

Ceci est son courage

Il était quasiment huit heures du soir quand Estanquero de Miura est entré en piste. Il ne restait alors qu'un bout de soleil dans l'arène, tout le reste étant passé à l'ombre. À l'affiche, Fernando Robleño, Javier Castaño et Alberto Lamelas. Le même trio que le 9 juin 2014 à Vic face aux Dolores Aguirre, ça tombe bien, c'était un excellent souvenir.
Dimanche à Mont-de-Marsan, c'était la première Miurada de la carrière d'Alberto Lamelas. Curieusement, c'est en France que pas mal de toreros réputés très courageux ont affronté leur première corrida de Miura. El Fundi en 1990 à Arles : trois oreilles et une carrière enfin lancée. Le souvenir aussi d'images de l'émission Face au Toril, toujours à Arles, en 1991 cette fois, et la première Miurada pour le mexicain Roberto Fernández "El Quitos". Première corrida en Europe pour lui, avec Hubert Yonnet aux manettes de sa carrière, et des toros de Miura en face. La vidéo de l'époque ne retranscrit probablement pas avec exactitude l'émotion et la peur du moment. El Quitos était parti appréhender son premier Miura a porta gayola, et la légende raconte que Richard Milian et El Fundi étaient allés se mettre chacun à une bouche de burladero pour lui déconseiller. El Quitos, torero d'Aguascalientes, avait pris une volée d'enfer.
Les corridas de Miura sont toujours particulières. L'expression du Tío Pepe s'est popularisée, et on dit souvent qu'un "Miura reste un Miura". Celle de dimanche à Mont-de-Marsan était étrange. Plusieurs toros aux cornes délabrées, et surtout deux premiers exemplaires invalides, qui auraient pu voire dû être changés. On s'interroge à ce moment-là sur la suite de la corrida, de la tournure catastrophique qu'elle pourrait prendre, et l'on a de vrais doutes quant à sa réussite. Le troisième toro, pour Alberto Lamelas, est bien armé mais assez juste de forces, et le cinquième pour Javier Castaño montre lui aussi des signes de faiblesse. Il n'y a vraiment que le quatrième, Estribero, de pelage sardo (mélange de blanc, de roux et de noir) qui fait Miura, avec un corps long, haut, des armures larges, et une tête cherchant ses proies. Fernando Robleño a été très bien en face, et c'est dommage qu'il n'ait pas mis une bonne épée. Il aurait malgré tout mérité de faire un tour de piste du fait de son effort.
C'est la première corrida de Miura d'Alberto Lamelas, pour lequel on pense à chaque fois que le plus dur appartient au passé depuis son combat face à Cantinillo de Dolores Aguirre à Vic il y a deux ans. Mais déjà, de nombreuses choses se sont passées en deux temporadas. Des toros durs, et des blessures aussi. Au moment de faire le paseo dimanche à Mont-de-Marsan, la Madeleine est pour Lamelas la seule affiche imprimée où il figure encore jusqu'à la fin de la saison 2016. Son apoderado Robert Piles, qui a un certain poids dans le monde des toros, a réussi à lui dégoter ce contrat intéressant. Il serait question de Madrid aussi, mais rien d'officiel, seulement Mont-de-Marsan pour l'instant.
Il faut dire que le cruel milieu des toros n'a laissé à Alberto Lamelas que des miettes depuis son triomphe de Vic en 2014. Dans la vie de tous les jours, le torero est chauffeur de taxi à Madrid. Mais le Plumaçon, et les Miura, c'est quand même une sacrée carte à jouer. Lamelas, comme El Quitos il y a vingt-cinq ans, a accueilli son premier Miura à genoux face au toril. Taladito, troisième toro de Miura, a presque frôlé Alberto Lamelas. Poser les clés du taxi, mettre l'habit de lumières, accueillir ses deux adversaires à genoux face au toril.
Dans son habit blanc et or, Alberto Lamelas a la gueule de l'emploi, celle du torero courageux, simple, et dont la sincérité est tout à fait remarquable. Il arrive, malgré son peu de contrats, à déclencher une véritable popularité à son égard dans les endroits où il a déjà brillé. Plusieurs arènes françaises s'en souviennent encore. Un torero populaire, au bon sens du terme.
Le sixième toro s'appelle Estanquero, et Lamelas va donc également le recevoir à genoux. Estanquero, cela veut dire buraliste. Entre les clarines, le départ de Lamelas la cape sur l'épaule, et la sortie d'Estanquero, il y a une éternité. Presque le temps de finir son paquet de clopes et d'aller en chercher un autre. Mais il y a aussi le sentiment qu'il va se passer quelque chose. La porta gayola est exposée.
Ensuite, Alberto Lamelas et Estanquero de Miura se retrouvent au seul endroit ensoleillé de l'arène. Le toro saute dans la cape, mais Lamelas fait rugir le public, et tente des choses improbables. Il y a notamment une larga cambiada faite debout. Sur la revolera qui met un terme à la série, Alberto Lamelas reçoit la pointe de la corne au niveau du visage, puis se fait soulever, piétiner, et relever contre les planches. Accrochage monstrueux et dantesque. Lamelas a la gueule en sang. Évacué vers l'infirmerie, il ne fait pas plus de dix mètres avant de décider de revenir en piste, meurtri. Ce métier de torero est quand même fascinant. On est des millions dans le monde à sauter de douleur au plafond en se coinçant les doigts dans une porte. Et il ne viendrait à l'idée de personne de revenir vers la porte, lui claquer vingt passes en avançant la jambe, et lui porter une estocade dans le haut. Encore moins à un toro de Miura. Ce torero-là, Alberto Lamelas, est revenu en piste avec une balafre au visage, le cuir chevelu ouvert, et un coup de corne au niveau du dos. Et au moment de son retour, le public lui scande "Torero ! Torero !". À la fin de certains combats, ou lors de sorties en triomphe, on entend (mais tout de même rarement) ce genre d'exclamation. Pour un torero qui revient sur le sable après avoir été blessé en tout début de combat, je dois reconnaître que je ne l'avais jusqu'alors jamais entendu.
Le public acclame Alberto Lamelas, et ce qu'il fait semble complètement inaccessible au commun des mortels. Se jouer la vie face à un toro. Entre temps, on a pu remarquer que le sérieux Estanquero avait de la présence, poussant les deux fois la cavalerie, dont la première vers le centre de l'arène. Le combat suit son cours, Alberto Lamelas récupère, et c'est bientôt à lui de prendre la muleta. On se dit que plus rien ne peut lui arriver après avoir été pris à la cape de manière dramatique. Estanquero est un Miura difficile, dangereux et de demi-charge. Héroïque, épique, Lamelas se fout de ses avertissements, oublie les blessures sur son corps et son visage, et donne des passes le sourire aux lèvres. Le danger règne, la faena sent le soufre, certains la trouvent insoutenable, mais on a l'impression que plus rien ne peut arriver au torero. Plus tard, il portera une estocade entière, et Estanquero tombera à ses pieds. Face à ce torero d'une générosité extême dans l'arène, et au courage fabuleux, il y a de quoi se sentir fier d'être aficionado.

Florent

(Image : Alberto Lamelas le 24 juillet à Mont-de-Marsan, photo de Bernard Hiribarren parue ce lundi dans le numéro 1006-1007 de la revue Semana Grande)

1 commentaire:

  1. Dantesque la Corrida du quitus qui avait déclaré le veille de la course qu il allait manger du lion. Quel souvenir cette course !

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