dimanche 10 juillet 2016

L'orage est tombé sur la fête

Víctor Barrio avait 29 ans. Et l'on préfère certainement garder ces images-là, ce costume rouge et or brodé de coeurs allant accueillir l'adversaire face au toril aux arènes de Las Ventas. Les garder celles-ci, plutôt que celles qui foisonnent sans discontinuer depuis quelques heures sur la toile.
Víctor Barrio est mort. Un toro de Los Maños lui a porté un coup de corne fatal ce samedi 9 juillet, dans les vieilles arènes de Teruel. Barrio portait l'habit brodé de coeurs.
À l'heure qu'il est, je pense aux novilleros que je vais voir toréer dans quelques heures à Tarascon. Andy Younès, Tibo García et Adrien Salenc, trois jeunes dans la catégorie des novilladas piquées, mais pour lesquels il sera impossible de faire abstraction de ce sombre 9 juillet, et de ce torero qui était leur aîné. Je pense à Curro Díaz aussi, chef de lidia à Teruel, qui a dû estoquer le toro de Los Maños, et se retrouve de nouveau chef de lidia ce dimanche pour la corrida de Pedraza de Yeltes à Pamplona. À ce niveau-là, on ne peut même plus parler de courage, de mental ou d'abnégation.
Mais je pense surtout à Víctor Barrio, ce jeune torero Castillan. Putain, que c'est dur. La nuit semble longue, et le sommeil est un étranger. C'était tout à l'heure, une nouvelle brutale, implacable, irréversible, tellement triste et dramatique aussi. Il y eut très peu de temps entre l'annonce de la blessure du torero et celle de son décès.
Comme les pilotes de Formule 1 parfois laissent leur vie sur circuit automobile, les toreros eux aussi peuvent mourir dans l'arène. C'était à Teruel, une arène qui curieusement avait été menacée ces dernières années à cause d'une feria trop peu attractive, et avec beaucoup de ciment vide sur les gradins.
Teruel donc, corrida de la feria del Angel (feria de l'Ange), défi ganadero, toros de Los Maños et Ana Romero pour Curro Díaz, Morenito de Aranda et Víctor Barrio, une affiche intéressante. Moitié d'arène, une corrida télévisée en direct par deux chaînes régionales, et puis le troisième toro de l'après-midi, "Lorenzo", numéro 26, de Los Maños, 529 kg, destiné à Víctor Barrio. L'habit avec les coeurs brodés dans le dos. D'après les récits et les images, ce toro venait vraiment bien dans la muleta. À gauche, le toro a renversé Víctor Barrio, puis l'a chargé au sol. L'impensable est alors arrivé.
Il faut dire que cette année 2016 est vraiment particulière. Au Pérou, le jeune novillero Renatto Motta est mort des suites d'une cornada au mois de mai, et au Mexique, Rodolfo Rodríguez "El Pana" a livré son dernier souffle début juin, un mois après sa grave blessure. Il s'agissait bien entendu de circonstances différentes. Beaucoup plus loin de nous (géographiquement) il faut également dire...
Né en 1987, Víctor Barrio était originaire de la province de Ségovie. Chez nous en France, il est venu en novilladas sans picadors en 2009 à Arles et Boujan-sur-Libron, puis en novilladas piquées, en 2010 à Saint-Sever, en 2011 à Mugron, Saint-Sever et Hagetmau. Il toréait beaucoup quand il était novillero, et notamment à Madrid. Son courageux succès de 2011 face à une difficile novillada de Flor de Jara l'avait lancé pour de vrai. Et il est par ailleurs l'un des derniers toreros à avoir pris l'alternative dans ces mêmes arènes de Las Ventas, en 2012, avec José Pedro Prados "El Fundi" comme parrain.
Víctor Barrio était un torero de grande taille, une chose qui peut être un désavantage pour transmettre au public, ce qui oblige à miser sur d'autres atouts. Beaucoup de courage, et de la personnalité. Víctor Barrio était revenu sur le devant de la scène grâce à une corrida télévisée avec des toros de Cebada Gago à Valdemorillo début 2015, et au cours de laquelle il s'était affirmé en coupant trois oreilles. Il y a un mois et demi, à Las Ventas, il toréait le 29 mai – jour de son anniversaire – la corrida de Baltasar Ibán.
Ce qui s'est passé tout à l'heure dans les arènes de Teruel est à ce moment précis impossible à réaliser, même si les dures images qui tournent en boucle en attestent. Le nom de Víctor Barrio restera toujours dans les mémoires. Cela apparaîtra toujours comme récent, comme si c'était hier.

En 1985, quand le Yiyo est mort à Colmenar Viejo, Antoñete, chef de lidia de cette corrida de Marcos Núñez, avait décidé de toréer malgré tout le lendemain à Almería, disant que la fête (au sens de fiesta brava) devait continuer coûte que coûte. The show must go on, certes, mais que c'est dur. Hier, Víctor Barrio a laissé sa vie sur le sable des arènes de Teruel, mais personne ne l'oubliera.

Florent

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