dimanche 3 juillet 2016

Saints patrons des portatives

J'avais un prof de Sciences éco' au lycée à La Rochelle, sur le point de partir en retraite. Teinture exubérante, de quoi concurrencer Manolo Molés et José Ortega Cano. En fin d'année, il avait dit une fois : "quand j'ai su que j'allais devenir prof, j'étais content pour trois raisons, vous savez lesquelles ?". L'imagination, dans ce genre de moments, déborde dans tous les sens, puis s'avère sans réponse. Trois raisons : Juin, juillet, août ! Il se définissait comme réac', je parle au passé, mais j'espère malgré tout qu'il poursuit une retraite paisible.
L'âge de la retraite, pour les toreros, on l'évoque de temps à autres, quand certains semblent avoir dépassé la limite. Mais c'est un domaine à nul autre pareil, et puis être torero, c'est pour toujours. L'exemple le plus emblématique est bien entendu celui d'El Pana, disparu il y a un mois, un fait que l'on a toujours du mal à réaliser. Les "vieux" dans l'arène, sans que cela soit péjoratif, cela fait un peu penser aux femmes dans le monde de la boxe, et le film Million Dollar Baby, la responsabilité et la culpabilité ressenties par Clint Eastwood en s'occupant de la carrière d'une jeune boxeuse. Toros, boxe, issue tragique similaire.
L'été, c'est la multiplication du nombre de courses. En France et surtout en Espagne, nombreuses sont les cités à ne pas posséder leurs propres arènes. Tout l'été, on voit donc défiler dans plein de villes et villages des arènes dites portatives. Des arènes qui se démontent, bougent de ville en ville. Certaines sociétés ont plusieurs modèles et tailles d'arènes. Guerrero (comme à La Brède), Ocón (qu'un Marseillais prononcerait "Oh con !"), ou encore Raúl Ramírez (subalterne et sauteur à la garrocha dans la cuadrilla de Sánchez Vara), les saints patrons des arènes portatives. J'ignore qui a eu l'idée un jour d'inventer les arènes démontables, mais même si leur ferraille manque d'âme, elles sont tout de même d'utilité publique. Pour équilibrer le budget, et rentabiliser, en tant qu'entrepreneur d'arènes portatives, mieux vaut aussi séduire les villes qui penchent pour les courses populaires, de recortadores, et pas seulement les corridas et novilladas. Avec la réduction du nombre de courses ces dernières années, pas facile de s'y retrouver avec uniquement les "festejos" en habits de lumières.
À La Brède, département de la Gironde, le samedi 25 juin, c'est une plaza portative de chez Guerrero qui était montée sur le pré. Cela fait pratiquement vingt ans que l'on donne des toros chaque année à La Brède. On ne voit pas une course dans une arène portative comme dans une arène fixe. Déjà, on ne reconnaît pas les repères habituels de telle ou telle plaza. Dans une portative, les pièces de métal sont solidaires les unes avec les autres. En tapant contre les burladeros, les beaux toros de Fuente Ymbro amenés à La Brède faisaient bouger par ricochet les tribunes. C'est toujours comme ça dans une portative. L'inconvénient, ce sont les toros directement débarqués du camion, et qui ont tendance à perdre des forces. Plusieurs toros de Fuente Ymbro ont manqué de puissance et de moteur. Et les piques traseras et destructrices n'ont pas vraiment arrangé les événements. Le péruvien Galdós a touché un excellent Fuente Ymbro, "Recobero", encasté et avec une charge vibrante, auquel il coupa une petite oreille. C'était par contre le jour de Curro Díaz, torero en forme, qui surprend par sa façon de toréer. Beaucoup d'allure, mais un toreo systématiquement profilé, hormis pour les cites de loin, donnés de face, ainsi que les estocades, en rentrant droit, ce qui lui valut face au premier bis une grande frayeur, la corne passant au niveau du gilet. Il y avait Alberto López Simón aussi, venu se racheter de son forfait de 2015 ("officiellement" blessé alors qu'il toréa le lendemain matin à Istres), et qu'il était curieux de retrouver dans une plaza comme La Brède. Avec son lot, soit faible soit décasté, il ne put faire autre chose que repartir dans l'indifférence. A l'heure qu'il est, les portatives ont certainement été démontées et sont reparties. Comme une caravane, comme le Tour de France, comme la tauromachie, un grand été plein d'étapes. Juin, juillet, août... et septembre aussi.

Florent

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