lundi 12 septembre 2016

L'irremplaçable

Je n'étais pas à Céret cette année-là. Le dimanche soir vers 18 heures 30, Yannick me laisse un message inquiétant, à peu de choses près c'était : "Dramatique coup de corne pour Esplá, il y a des gens qui pleurent". La raison, un moment de flottement, un coup de vent, et surtout les cornes d'un toro du Curé de Valverde. Fabien, qui plus tard deviendra membre de l'ADAC, était sur les gradins ce 15 juillet 2007 et filmait la course avec un petit caméscope. Une fois Esplá évacué du sable, il ne lui reste que le toro de Valverde à l'image. Il me dira qu'il avait sur le moment l'impression de filmer un équivalent d'Islero, d'Avispado ou de Burlero. Au patio de caballos, Juan José Padilla, alors pétrifié en attendant des nouvelles de son aîné, ne voulait pas reprendre la corrida. Né sous une bonne étoile, Luis Francisco Esplá, qui a déjà beaucoup morflé avec les accrochages et les coups de cornes depuis des décennies, se sort de cette épreuve.
La chose frappante et impressionnante l'année suivante, pour son retour à Céret, c'était l'ovation qui masquait complètement les sons de la Cobla Mil.lenaria au moment du paseo. C'était en 2008, et la corrida de Pepe Escolar était redoutable. Sur ce sable, Esplá avait franchi sa dernière épreuve en gardant le sourire tout au long de la corrida, lui, le torero de Céret et de tant d'autres arènes. 2008, et déjà une corrida aux souvenirs, avec plein de nostalgie. La première fois qu'Esplá avait toréé en France, c'était en 1975 ! L'impression de la corrida de Céret ce soir-là était émouvante, tout en respectant la retraite prochaine de Luis Francisco Esplá, qui décidait de partir au bon moment. L'année d'après, en 2009, il sortait en triomphe à Madrid, puis toréait sa dernière corrida en France à Nîmes, face à des Juan Pedro Domecq. 2010, l'alternative de son fils à Alicante, puis rideau.
En voyant les images télévisées de la corrida goyesque de ce samedi à Arles, il y avait encore matière à ressasser des souvenirs. Les toros de Zalduendo au programme n'étaient pas le quotidien d'Esplá pendant sa carrière, mais le voir là, à cette occasion, faisait plaisir. Des gestes, des attitudes, et un torero tellement à part et sans successeur dans son genre. Esplá est celui qui portait des costumes bourrés d'ornements, possédait une cape au revers bleu. C'est celui qui repartait directement vers les planches car il était le premier à voir que l'épée allait être suffisante. Mais surtout, c'était bien plus que cela. Une autre façon de voir le combat face au toro, des airs anciens, une capacité à s'extirper de situations périlleuses face à des toros durs, le sens de la lidia, des terrains, de la malice et de la roublardise aussi. Et surtout, une pureté et une authenticité inexplicables. S'il n'a pas exercé son domaine de prédilection samedi, Esplá aura aussi été un sacré torero-banderillero, qui parfois partageait l'affiche avec d'autres spécialistes du genre comme Nimeño II, Morenito de Maracay ou Víctor Mendes. Si le tiers des banderilles n'a rien d'essentiel en tauromachie, avec des toreros comme ceux-là, il était un moment à part entière du combat. La mention "corrida de toreros-banderilleros", d'ailleurs, n'existe plus de nos jours sur les affiches. Et c'est dommage, car cela a pu à une époque attirer du monde aux arènes. Esplá brillait avec les bâtonnets en main, passant même parfois dans des trous de souris avec des poses "por dentro". En voyant Esplá parcourir la piste sur le sable d'Arles samedi, toutes ces choses-là revenaient en mémoire. Luis Francisco Esplá, et la place importante qui est la sienne pour la France des toros. Le coeur d'Esplá, torero irremplaçable.

Florent

(Image de François Bruschet : le maestro Luis Francisco Esplá aux arènes de Céret, le 14 juillet 2008)

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