lundi 28 novembre 2016

Et l'histoire s'est répétée (Rétro 2016)

Taxi Lamelas bonjour. C'est à peine croyable. On a appris il y a quelques années que parallèlement à son activité de matador de toros, Alberto Lamelas était chauffeur de taxi à Madrid. Dans l'obligation de travailler à côté des toros. Cet automne, un article paru dans la presse espagnole évoquait les toreros contraints de mener une activité autre que la tauromachie pour assurer des revenus. À propos de Lamelas, l'article relevait une ironie du sort, en affirmant que le torero pouvait parfois récupérer des personnes à Las Ventas à la sortie des corridas de San Isidro, afin de les mener à un autre point de Madrid, sans que celles-ci n'aient connaissance de l'identité du chauffeur.
Ce torero, et pas des moindres, ne devrait pourtant pas faire l'objet d'un tel anonymat. Et il est impressionnant que la tauromachie renie un peu plus chaque jour ses plus courageux représentants. Ils devraient pouvoir en vivre pleinement, car c'est ainsi qu'ils justifient cette activité les jours où ils sont dans l'arène, avec honneur et immense courage.
Alberto Lamelas mène jusqu'à ce jour une carrière plus qu'honorable. Il a beaucoup toréé quand il était novillero, se produisant même dans les plus grandes arènes. Une carrière fournie.
Et des grands soirs aussi. Parentis, 5 août 2007. Impressionnante novillada de Raso de Portillo, et passionnante. Lamelas trois fois à genoux face au toril, un bandage à la cuisse, des banderilles avec un quiebro au centre de l'arène, du courage, et une envie débordante du début à la fin. Vivifiant.
Les années de novillero s'accumulent, les contrats sont moins fréquents, et c'est l'heure de prendre l'alternative, en 2009. L'année d'après, Alberto Lamelas refait un crochet par la France, à Orthez, face à une splendide corrida de Dolores Aguirre, et coupe la seule oreille de l'après-midi. Mais les galères sont loin d'être terminées.
En 2012, dans une arène portative de la région madrilène, à Alpedrete, et alors qu'il a coupé deux oreilles à son premier adversaire, Lamelas se fait prendre près des planches à la cape face au dernier toro, de Ribera de Campocerrado. Il est touché au thorax et à l'abdomen, et d'après les premières dépêches dans la soirée, on craint pour sa vie. Mais il réapparaît à peine deux mois plus tard.
Il y aura d'autres corridas après celle-là. Et puis, le 9 juin 2014 à Vic-Fezensac, une corrida de Dolores Aguirre. Alberto Lamelas porte un costume bleu et or, prêt à lancer la pièce en l'air une nouvelle fois. Le sixième toro, "Cantinillo", est un mastodonte d'une sauvagerie et d'une puissance impensables. C'est la panique dans l'arène, et l'inquiétude sur les gradins. Les chances étaient par ailleurs infimes pour que puissent se rencontrer un jour Alberto Lamelas et "Cantinillo" de Dolores Aguirre. Le tirage au sort en a voulu ainsi. Et au centre de l'arène, une fois de plus, Lamelas a tiré des passes aussi valeureuses les unes que les autres, et que personne n'aurait pu concevoir en voyant un tel toro. Un moment d'une extrême puissance, et un public fêtant Alberto Lamelas à la hauteur de cette faena de héros. La pièce est tombée du bon côté. On ne le dira pas trop fort, car ceux qui ne se sont jamais rendus à Vic pourront toujours en douter, mais oui, ce fut un combat historique.
Après cette corrida là, il ne faisait aucun doute que la carrière de Lamelas était complètement relancée, et qu'il aurait désormais à se consacrer uniquement à sa profession de matador de toros. Perdu...
Seulement quelques contrats signés, essentiellement en France, mais bien peu par rapport à la valeur du triomphe de Vic qui aurait dû ouvrir toutes les portes. Alès 2015, toro du Curé de Valverde, grave blessure à la cuisse. Alberto Lamelas torée tout de même à Vic une semaine plus tard. Alès 2016, toro du Curé de Valverde, pluie battante sur les Cévennes, intense début de faena... malheureusement stoppé par un autre grave coup de corne à la cuisse.
Alberto Lamelas perd son engagement à la feria de Vic, et revient un mois plus tard, à Aire-sur-l'Adour, mais il ne se passe pas grand-chose.
Alors, ce dimanche 24 juillet, quand Alberto Lamelas s'apprête à faire le paseo pour la corrida de Miura à Mont-de-Marsan, c'est la seule case qui lui reste cochée dans son agenda. On a quand même du mal à imaginer qu'il puisse faire comme à Vic-Fezensac en 2014. C'est quand même beaucoup pour un torero de devoir rééditer une telle performance, alors que la première, malgré toute l'énergie déployée, n'a pas porté ses fruits.
Si parfois l'histoire se répète, c'est toujours de façon différente. Alberto Lamelas est en blanc et or, comme à Parentis il y a neuf ans. Cette fois encore, il n'y a aucun autre contrat signé, on repart de zéro, et tout reste à faire. Mais que peut-on faire quand il n'en reste qu'une ? Sortir de l'ordinaire, certainement, et ne pas seulement se contenter de faire face.
A son premier toro de Miura, accueilli a portagayola, Alberto Lamelas a échoué avec l'épée même s'il a été ovationné. La suite, ce sera l'infirmerie ou le triomphe.
Il reste un toro, "Estanquero", le numéro 16. Lamelas s'installe une fois de plus à genoux face au toril. Tout va très vite ensuite. Lamelas torée de cape près des planches, fait une larga cambiada debout, puis une revolera... puis se fait cueillir. Ce n'était pas un accrochage anodin, mais une rouste comme on en voit rarement, avec un torero pris et repris dans les airs. En plus, sa tête semble cogner contre les planches. Et alors qu'il est amené vers l'infirmerie le visage en sang, Alberto Lamelas fait demi-tour, revient en piste, et surtout, décide de rester debout.
"Estanquero" est un grand toro de Miura, brave et dur. Face à lui, Alberto Lamelas fait passer le grand frisson de l'extrême courage. Les arènes sont pleines, et tendues comme jamais. C'est rare un combat intense comme celui-là. La dernière fois au Plumaçon, c'était probablement celui de Fernando Robleño face à "Canario" de José Escolar Gil.

Alberto Lamelas a toujours le visage en sang, mais ne se plaint pas et n'a aucune peur. C'est la seule opportunité qui lui reste. "Estanquero" qui l'a déjà touché en début de combat, le cherche encore. Mais le torero reste en place, ne recule jamais, et sourit face au danger. Et quand il porte l'estocade, entière, c'est la fin d'un grand combat. Malgré la blessure, Alberto Lamelas reste en piste le plus de temps possible l'oreille en main. Il savoure le moment, le public aussi. Et ceux qui l'ont vu toréer depuis ses débuts savent que sa place n'est pas au volant d'un taxi.

Florent  

1 commentaire:

  1. Lamelas et cantinillo: un de mes plus grands moments vécus dans une arene, PS 13300

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