jeudi 3 novembre 2016

Le boulanger fou (Rétro 2016)

 Un peu comme un terminus en gare de Sète. Rodolfo Rodríguez "El Pana" n'est pas mort le 1er mai à Ciudad Lerdo. C'est officiellement le 2 juin qu'il s'en ira, tandis qu'il pouvait seulement communiquer en clignant des yeux.
Mais un personnage comme El Pana, il ne partira jamais vraiment. Il s'en est allé en laissant tout de même des milliers d'anecdotes, d'images et de témoignages. Il serait d'ailleurs impossible d'être exhaustif au sujet de ce torero mexicain et de ses multiples vies. C'est le petit boulot – parmi tant d'autres – de boulanger qui lui valut un jour le surnom d'El Pana. Un cas à part.
Souvent, quand une personne plutôt fantasque meurt de nos jours, il est convenu d'utiliser l'expression "vie de bohème", sans plus de précisions, pour expédier l'info et ne pas perdre de temps. Bien sûr, il est impossible de tout dire, mais "vie de bohème", cela ne signifie quand même pas grand chose. Trois mots réducteurs qui tentent de synthétiser des vies impossible à résumer. "Vie de bohème" : quand on a dit ça, on n'a rien dit...
L'accident aux conséquences irrémédiables d'El Pana, cela a été le premier virage d'une saison endeuillée. À plus de 60 ans, El Pana s'était tout de même lancé pas mal de défis, car quelques semaines avant la corrida de Ciudad Lerdo, il s'était enfermé seul face à six toros à Texcoco !
Cela faisait alors neuf ans que sa notoriété avait pour de bon dépassé les frontières du Mexique. Et il est par ailleurs vrai que la modernité et les images d'Internet ont contribué à le faire connaître et à l'établir en tant que phénomène inexplicable.
Un homme qui, bien entendu, restera anonyme aux yeux du monde. Une ou deux lignes dans quelques colonnes de journaux pour faire état du drame, mais pas davantage, car seul l'aspect sensationnel de la mort d'un homme compte pour de nombreux médias de nos jours. Ce qu'il y a eu entre la naissance et la mort, soit tout le reste, ils s'en foutent.
Parce qu'il était torero, certains diront ou écriront ouvertement qu'il s'agit là d'une nouvelle réjouissante. On a malheureusement lu en d'autres occasions des écrits dégueulasses cette année.
El Pana est mort à 64 ans, dans l'indifférence d'une immense majorité de la planète. Ceux qui découvriront a posteriori son histoire se diront peut-être qu'il avait une gueule de clown triste, et n'iront pas chercher plus loin. D'autres approfondiront le sujet, et finiront par se dire qu'El Pana est immortel, en découvrant les images de la faena du 7 janvier 2007 à México. De ce trincherazo près de la porte du toril, où était curieusement écrit sur une pancarte "Rey Mago" (Roi Mage), le nom du toro de Garfías. Resteront en tête l'image du trincherazo, et le départ d'El Pana vers le centre de la piste en laissant tomber la muleta et l'épée.
En général, la folie comporte bien des aspect péjoratifs. Pour El Pana, c'était une folie heureuse. La capacité de vous fasciner d'une façon inexplicable. Parfois loin des canons historiques de la tauromachie, El Pana était un torero pour de vrai dans l'arène, dans ses attitudes, dans l'aspect mystique. Un sourire, de l'espièglerie, et l'inspiration qu'il avait dans ses passes... pas seulement celles de sa muleta.
Depuis neuf ans, El Pana avait pu franchir les frontières et découvrir de nouveaux ruedos. L'an dernier, il avait toréé un festival dans un Mas, tout près de Saint-Laurent-d'Aigouze. Le Gard, la Camargue, et un décor si lointain de celui du Mexique. C'est pourtant à Saint-Laurent-d'Aigouze, où il s'était rendu, qu'un festival fut célébré en sa mémoire ce samedi 15 octobre. Un beau festival dans un cadre qui l'était tout autant. Conscients qu'il serait impossible de tout dire à propos d'El Pana, les organisateurs avaient tout de même voulu en dire un peu. Allusions nombreuses au "Brujo de Apizaco". Lectures de textes en piste. Le "Cielo Andaluz" au paseo, une mélodie pour laquelle les spectateurs rugissent habituellement un olé à l'entrée des toreros sur le sable de México. Les novillos rebaptisés en hommage à El Pana. Un groupe de mariachis venu de Querétaro. Une mise en scène étonnante, surtout dans cet espace géographique. Mais ce fut un hommage ensoleillé, coloré, sans rien de lugubre, rappelant la folie heureuse d'El Pana. Invité à ce festival, Frascuelo – qui était très ami du torero – n'a malheureusement pas pu en être. On aurait aimé voir l'élégance de sa cape et de sa muleta déployées.
Face à des novillos de Laugier et Pagès-Mailhan, Robert Piles a assuré malgré ses 65 ans avec des gestes de classe, Alberto Lamelas qui remplaçait Frascuelo a montré toute sa détermination même pour un festival, le nîmois El Rafi a affiché des possibilités, et le très jeune subalterne Tomás Ubeda a été une belle surprise, puisqu'il pourrait avoir un bel avenir de banderillero.
Après avoir estoqué le dernier novillo de l'après-midi, El Rafi fit un tour de piste dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Telle est la façon dont les toreros effectuent le tour de piste au Mexique. Un pays qui pèse énormément dans la tauromachie, et dont El Pana, qui en était issu, en a marqué l'histoire à sa façon.

Florent

3 commentaires:

  1. Salut Florent
    Sais tu s'il est exact que El Pana est "l'inventeur" de "el par de Calafia", cette suerte reprise par Manolo Escribano et qui consiste à planter les banderilles en effectuant un quiébro al violin?
    PS 13300 Salon

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  2. Oui il me semble bien que c'est El Pana qui a été l'initiateur du "par de calafia".

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  3. Très beau texte bien écrit, qui explique bien qui était El Pana, sans tomber dans l hommage surfait, ni péjoratif ni laudatif, exercice assez compliqué je suppose pour un torero aussi décrié ou adulé que le fut El Pana; Bravo. Jules Goyavent

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