vendredi 23 décembre 2016

Samedi 9 (Rétro 2016)

C'était son dernier brindis. Un brindis au public, celui des arènes de Teruel. Le dernier brindis n'est pas qu'une simple hypothèse, cela peut aussi être un fait réel. Il montre en tout cas que le métier de torero ne ressemble à aucun autre au monde. Le brindis, dédier le combat d'un toro, c'est un élément solennel de la corrida parmi tant d'autres. La gravité qu'il peut revêtir rappelle que l'espérance de vie reste précaire dans une arène, et que tout peut basculer.
Ce samedi 9 juillet 2016, pour le torero Víctor Barrio, tout a basculé. Et il y a des dates comme ça pour lesquelles on est voué pour toujours à se souvenir. Dans la vie d'un aficionado, la mort brutale d'un torero, quel qu'il soit, est toujours marquante.
Un événement dramatique, qui nous fait même nous rappeler ce que l'on faisait à ce moment-là.
Samedi 9 juillet. Dans d'autres circonstances et contextes, la saison comporte déjà deux toreros disparus après avoir été blessés dans l'arène : Rodolfo Rodríguez "El Pana" le mexicain, et Renatto Motta le jeune novillero péruvien.
Le samedi 9, c'est encore calme au niveau tauromachique dans les arènes d'Europe, la grosse vague de courses n'arrivant qu'à partir de fin juillet et début août. On pourrait être à Céret ce samedi 9, puisque c'est le week-end traditionnel de la feria. Mais cette année, les organisateurs l'ont décalée au week-end du 16 et du 17. Comme raisons qui ont été évoquées les mois précédant Céret de Toros, il y avait la possibilité de téléviser la feria grâce à cette nouvelle date, qui ne coïncidait pas avec Pamplona. La feria de Céret des 16 et 17 juillet ne fut pas télévisée. Et il n'y eut donc pas de course le 9 dans cette arène.
Je me souviens que ce samedi 9, j'étais du côté de Marseille, une ville que je connais très peu. C'était une superbe journée estivale. Au loin, j'ai aperçu une pancarte indiquant le Parc Borély, ce qui tauromachiquement parlant n'est pas anodin, même s'il ne reste aujourd'hui aucune trace et bien peu de témoignages des vestiges taurins. C'est dans ce Parc que se tenait l'une des dernières plazas de toros de Marseille, dans les années 50. Y ont notamment toréé en l'espace de quelques années Julio Aparicio père, Chicuelo II, Manolo Vázquez, Antoñete, Diego Puerta, Antonio Ordóñez, Pepe Cáceres, Luis Miguel Dominguín... ce qui n'est pas rien ! Et des toros aussi, qui y ont été combattus, des Yonnet, des Dionisio Rodríguez, des Rocío de la Cámara, et des portugais, des Oliveira Irmãos, des Duarte de Atalaya, des Infante da Cámara, etc. Cela fait toujours quelque chose d'imaginer ce que pouvaient être les après-midis de toros dans une grande ville, là où tout le monde ou presque ignore désormais cette histoire. Imaginer, et s'imaginer, l'époque, les arènes, le décor, la vie d'une ville taurine un jour de corrida. Et il y a bien sûr un décalage, comme s'il était dorénavant impossible de recréer pareille atmosphère alors que tout s'est évaporé depuis des décennies.
On entend souvent parler de Marseille dans l'actualité, mais rarement pour des choses positives. Je suppose pourtant que cette ville ne se résume pas à la criminalité, aux trafics et à l'insécurité.
Il y a des bouchons ce soir-là à Marseille, et la nuit n'est pas encore tombée. Le temps de consulter les infos relatives aux quelques corridas de ce samedi. Pamplona, Éauze, Teruel, entre autres.
Le début de l'été est déjà marqué par de graves blessures. La pire, c'est celle subie par Manuel Escribano le 25 juin à Alicante. Un type de blessure qui a davantage tendance à se produire en fin de saison, comme au mois de septembre. Un peu avant 8 heures du soir, j'aperçois des photos et des nouvelles assez préoccupantes de Thomas Dufau, blessé à la cuisse par un toro de Bañuelos à Éauze. Sur l'image, le coup de corne a l'air impressionnant. Il sera heureusement assez superficiel et sans conséquences. Cela doit être à peu près à ce moment-là que Víctor Barrio s'avance sur le sable de Teruel pour dédier au public le toro "Lorenzo" de Los Maños. C'est un défi ganadero avec trois Ana Romero et trois Los Maños pour Curro Díaz, Morenito de Aranda et Víctor Barrio, qui après avoir beaucoup toréé en tant que novillero, tente de se faire une place parmi l'escalafón des matadors.
Le coup de corne de Dufau est inquiétant, et quelques minutes plus tard, on apprend que Víctor Barrio a lui aussi été touché. Les réseaux sociaux (notamment Twitter) sont impressionnants dans la variété de l'information et dans la façon dont cette dernière évolue. D'après les premières nouvelles, c'est sérieux, et le torero est inconscient au sol. La corrida est diffusée à la télé sur deux chaînes régionales. De courtes séquences vidéos apparaissent ensuite sur les réseaux sociaux. On voit la corne entrer au travers du gilet, sous l'aisselle, côté droit du corps, ce qui peut naïvement sembler rassurant.
Les nouvelles suivantes le sont aussi, puisque l'on apprend que Víctor Barrio est en train d'être opéré à l'infirmerie. Cela aide à rester optimiste, cela exprime quelque part que le matador est toujours en vie et que la médecine de toute façon n'a jamais été aussi performante. Et puis, les accrochages plus ou moins spectaculaires sont légions en tauromachie, et on s'accommode quand même ces dernières années de l'immense baraka à laquelle on peut assister (Julio Aparicio, Padilla, Jiménez Fortes...). Quasiment pas de drames à déplorer sur le sable des arènes malgré de gros coups de cornes et vols planés.
Enfin, ce sont des infos moins heureuses qui viennent noircir le tableau. Sur Twitter, un aficionado présent aux arènes écrit "eso tiene mala pinta", ce qui veut dire que les nouvelles ne sont pas rassurantes, et il décrit des toreros et des banderilleros avec les larmes aux yeux près de l'infirmerie. Mais l'on n'en sait guère plus, on n'ose même pas imaginer un seul instant une issue tragique, et puis personne n'a déclaré quoi que ce soit puisque Víctor Barrio est certainement en train d'être opéré, ou alors il est en train d'être transféré vers un hôpital.
C'est à 20 heures 25 qu'apparaît la nouvelle "Fallece Víctor Barrio". Impensable et extrêmement dur à réaliser, car avec les moyens médicaux d'aujourd'hui, on n'imagine pas, par naïveté là encore, un torero laisser sa vie dans une arène au XXIème siècle. C'est sans compter sur les coups de corne mortels. Irrémédiables.
Il y a de quoi être incrédule, on ressasse quelque part dans la tête les images issues de magnétoscopes que l'on a pu voir de plusieurs blessures fatidiques : celle de Paquirri, celle du Yiyo (avec un coup de corne similaire à celui de Víctor Barrio), celles des banderilleros Manolo Montoliú et Ramón Soto Vargas. Elles ont l'air d'appartenir à un passé révolu et lointain.
La société et les moyens techniques ont changé, mais les toros tuent encore. Víctor Barrio était jeune, il avait 29 ans, et "Lorenzo" de Los Maños avait tout d'un toro de triomphe. Quand on voit les images du combat, on remarque un toro venant avec caste et moteur, sans être fourbe, sans être difficile, sans donner d'avertissement, et pouvant ainsi permettre le succès. Mais la malchance en a fait tout autrement. Un jour triste pour la tauromachie. Et la disparition d'un torero, quel qu'il soit, fera toujours cet effet-là.
Il y a chaque jour dans le monde des nouvelles tristes et malheureuses. Pour l'aficionado, la mort d'un torero dans l'exercice de sa profession est forcément marquante. Les commentaires et le flot de haine qui ont pu suivre la mort de Víctor Barrio sont purement indignes, répugnants, dégueulasses et inhumains. Tout cela dans une société où l'on a parfois tendance à oublier l'importance de l'humain, qui est et devra toujours figurer au tout premier plan. Ce samedi 9 juillet un homme est mort, c'était un torero. Mais c'était un homme avant tout.

Florent

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