jeudi 31 mars 2016

Au-delà des tontons flingueurs

Noël au balcon, Pâques à Mugron, où la météo était incertaine et le vent soufflait en rafales durant toute la matinée. Aller aux arènes, c'est aussi faire abstraction d'un certain nombre de choses avant d'écrire quoi que ce soit. Car la piste d'une arène, vue des gradins, est un endroit sans paroles, où l'on peut seulement apprécier des mouvements, hormis les cris des cuadrillas qui parfois exhortent des toreros ou novilleros avec des "biennn" sans fin, alors que non ce n'est pas bien, et que cela ne rend guère service au torero.
Tenter de faire abstraction des paroles prononcées par un torero ou un éleveur avant une corrida, éviter de juger en termes de sympathie ou d'aspect humain. Tout cela pour éviter d'avoir un a priori, qu'il soit positif ou négatif.
Samedi 26 mars, l'éleveur portugais Murteira Grave était l'invité de la peña A los Toros de Mont-de-Marsan dans le cadre d'une conférence. Un débat d'une belle tenue, très accessible, avec beaucoup d'interrogations, et aussi des éléments qui n'ont rien donné d'étonnant à la sortie des Murteira Grave deux jours plus tard. Il serait trop long de retracer en intégralité les paroles de Murteira Grave ce soir-là. Mais son envie assumée d'être le "Fuente Ymbro portugais" avait de quoi interpeller. Si pour un élevage récent, prendre exemple sur Fuente Ymbro n'aurait rien d'étonnant, il en est tout autrement pour Murteira. De par son antériorité comparé à Fuente Ymbro, son histoire et sa réputation, il est curieux que le représentant de Murteira Grave choisisse un exemple, quel qu'il soit.
Car l'affiche de Mugron ce lundi de Pâques avait de la gueule. Murteira Grave, un nom et une histoire, confrontés à trois novilleros : Joaquín Galdós (novillero puntero qui a fait ses preuves en 2015), Pablo Aguado (très attendu dans un registre artiste), et Luis David Adame (dirigé par l'empresa de Las Ventas, et où il sera deux fois au paseo pendant la San Isidro).
L'an dernier, la novillada de Baltasar Ibán de Mugron était superbement sortie, et avait livré une course passionnante, alors que l'on n'en attendait peut-être pas autant. Cette année, ce fut peut-être l'inverse, avec probablement trop d'attente autour du nom de Murteira Grave. Mais on ne peut pas résumer l'actualité de cet élevage à la seule novillada combattue à Mugron, même si elle semble s'inscrire dans le tournant désiré par le ganadero.
Deux tiers d'arène, un ciel clément, et des Murteira Grave qui globalement ont été fades et ont manqué de fond. La faiblesse du premier novillo a fait débuter la course sur une mauvaise note. A la pique, certaines charges vives et puissantes à la première rencontre avaient de quoi donner espoir. Aussi, quasiment tous les novillos ont été très mal piqués, à l'exception du quatrième, face auquel Luis Miguel Leiro fit un peu mieux que les autres picadors. Mais pour l'ensemble, Murteira Grave, ce nom qui chante, a fait déchanter.
Le péruvien Joaquín Galdós a semblé plafonner, sans donner d'émotion, et en tirant trop de passes. Le concept de l'andalou Pablo Aguado est intéressant et ne laisse pas indifférent, un novillero que l'on peut détester et admirer à la fois. Au deuxième, encasté et brusque, Aguado a été dépassé et a montré des limites techniques. Mais face au cinquième, "Aguila", de très bon fond mais manquant malheureusement de forces, l'allure de Pablo Aguado, sa personnalité et les jolis muletazos ont pris le dessus. Un échec avec l'épée a limité le succès à un tour de piste.
Enfin le mexicain Luis David Adame, frère de Joselito, paraît moins sobre que ce dernier, et moins virtuose que lui lorsqu'il était novillero. A Mugron, s'il a démontré un courage certain, Luis David Adame a été en de nombreuses occasions pueblerino voire vulgaire. Se sont détachées chez lui des poses de banderilles très exposées et une estocade valeureuse face au sixième.
Enfin, que l'on se rassure, assis au balcon présidentiel, messieurs Lucasson, Duloste et Lacoume n'ont flingué personne.

Florent

mercredi 30 mars 2016

Ramírez leur tend une perche

Avec ses 740 habitants d'après les recensements, Aignan est la plus petite commune de France à célébrer des corridas de toros. Dimanche, j'ai pensé à mon ami David d'Argelès ("sur-mer", et c'est important !) qui dit souvent que la corrida entretient un rapport privilégié avec la ruralité. A Aignan, le cadre rural était parfait, belle journée de printemps, ce Gers vallonné, ces manteaux enlevés, et ces Pyrénées encore enneigées que l'on pouvait regarder au loin.
Pour la corrida de l'après-midi, c'était Sánchez Vara le chef de lidia. Il était accompagné de son fidèle subalterne Raúl Ramírez, celui qui saute à la perche dans un habit moutarde et noir. Il l'a fait face au premier toro, mais la mayonnaise n'a pas pris (pardon pour le jeu de mots à la con). Peut-être que face au quatrième, plus sérieux d'apparence, le public aurait été plus disposé à s'enthousiasmer de cette performance. Il n'empêche que ce saut, avec les siècles qu'il évoque et les ombres qu'il projette sur le sable, est toujours de très bel effet. Mais à bien regarder la prestation de Sánchez Vara, ce n'est probablement pas dans un futur proche qu'on le reverra dans le coin. Le toreo de Vara, qui parfois est sérieux et appliqué, semble dépourvu de toute inspiration. Il laissa complètement inédit le quatrième toro, le superbe "Hortezuelo", numéro 46, qui avait fière allure sur les photos, et en piste également. Combatif à la pique, "Hortezuelo" avait encore plus éveillé notre curiosité. Mais Sánchez Vara fut très prudent face à cet adversaire exigeant. Silence et silence pour Sánchez Vara, l'indifférence d'un résultat qui en dit long.
Le lot de toros du Marqués de Albaserrada venu à Aignan était d'origine Pedrajas/Marqués de Domecq. A cause d'un débarquement mouvementé, seulement cinq d'entre eux purent être combattus le jour de la corrida. Et les cornes du premier d'entre eux, "Hermético", numéro 32, très astillées, étaient des stigmates de l'arrivée aux corrales. Plus tard, les autres toros ont dissipé toute forme de doute, puisqu'ils étaient largement et bien armés.
Dans une arène de village, quand surviennent des accidents de ce type, la gestion du problème est délicate. En deuxième position, c'est donc un toro de Camino de Santiago (propriété de Jean-Louis Darré) qui a été combattu par Alberto Lamelas. Bien Lamelas, mais quand même moins bien quand d'autres occasions. Ce torero doit à tout prix faire des efforts dans la lidia, et surtout au moment de maîtriser ses adversaires pendant le tiers de piques. Il fit toutefois preuve, comme toujours, d'une grande abnégation. Tout d'abord face au toro de Darré, noble, juste de forces, et vite éteint en partie à cause de la lidia, puis face au cinquième, "Diurno", un Albaserrada arrêté avec lequel il fut très patient, prenant le temps de bien faire les choses. A droite comme à gauche, Alberto Lamelas avança les fémorales sans aucun problème, et aurait pu repartir avec un autre trophée s'il avait été plus efficace avec les aciers.

A 20 heures, la corrida venait de se terminer. Devant la porte de l'infirmerie, la cuadrilla du vénézuélien César Valencia attendait, contente de la prestation de ce dernier, et détendue parce qu'il n'y avait pas de grave blessure à déplorer. "Seulement" un petit coup de corne interne à la cuisse droite, qui avait déjà envoyé Valencia aux soins pendant près d'une heure après le combat du troisième toro. Parmi les membres de la cuadrilla, il y avait Pedro Cebadera, le banderillero chauve, que l'on voit depuis de longues années dans plein d'arènes, accompagnant matadors et novilleros. Il y a une dizaine d'années à Alès, alors aux ordres de Javier Valverde, il avait reçu un sérieux coup de corne. Avant que César Valencia ne sorte de l'infirmerie, Cebadera expliquait que le jeune torero n'avait aucun autre contrat pour cette année. Puis Valencia est sorti de là, avec un pyjama bleu d'hôpital, tandis que son habit violet et or, celui de Céret et Orthez 2015, avait bien morflé. Il y a chez César Valencia une détermination extraordinaire, et un courage tel qu'il ferait déjouer tous les pronostics le voyant perdant à cause d'une technique qui est encore à parfaire. L'estocade face au troisième, "Granero", était splendide d'engagement, de sincérité, et lui coûta un accrochage contre les planches, ainsi que ce coup de corne à la cuisse. Enfin, le sixième toro, "Esclavo", numéro 26, aura été le plus intéressant de la corrida. Face à ce toro brave surtout à la première de ses trois piques, encasté et aux charges vibrantes, César Valencia a commencé en plein centre de l'arène, avec des cites de loin. De la main gauche, cette tauromachie d'intentions, d'imperfections et aussi d'erreurs lui valut un vertigineux accrochage. Mais peu importe, car le vénézuélien retourna immédiatement affronter "Esclavo", et chercher un triomphe mérité. On pouvait discuter du tour de piste accordé au très intéressant toro d'Albaserrada. Concernant César Valencia, sa faim de toros, sa fraîcheur, et son esprit encore "novillero" (il n'a que vingt ans) ont confirmé ses sorties de 2015. Mais il ne faut pas oublier que derrière ce caractère novillero, Valencia est déjà matador, et que beaucoup d'entre nous aimeraient le revoir à l'oeuvre.

Florent 

vendredi 25 mars 2016

Maravilha de Portugal

Il était quand même devenu assez rare de voir par ici des toros portugais annoncés sur une affiche. Mais si l'on en croit le calendrier 2016, il devrait y en avoir un peu plus qu'à l'accoutumée. De tous les pays taurins existants, le Portugal est peut-être le plus particulier d'entre eux. Là-bas, de nombreux élevages cultivent avec fierté des toros largement armés, solides et puissants. Pourtant, s'ils viennent à être combattus dans leur pays, cela n'aura rien de comparable avec les corridas de France et d'Espagne. Impossible d'admirer leurs cornes, dissimulées sous des cuirs en vue de l'affrontement avec les forcados. Aussi, au Portugal, ces toros-là ne livreront pas leur dernier souffle en piste, mais un peu plus tard, dans la pénombre de l'abattoir. Puisque la loi portugaise interdit les corridas avec mise à mort.
La corrida portugaise, quelque chose de spécial là-encore, une corrida segmentée. D'un côté, les rejoneadores, ou cavaleiros, qui esquivent les toros et posent successivement farpas et banderilles. Montés à cheval et vêtus de tenues élaborées, ils sont en quelque sorte les CSP+ de cette corrida-là.
Puis, vient le tour des forcados à la fin de chaque combat. C'est le populo cette fois, des hommes humbles, qui arrêtent à mains nues tout ce que le Portugal comporte en toros rugueux. Si l'on est surtout amateur de corrida à pied, telle qu'elle se pratique en France et en Espagne, c'est peut-être la prestation des forcados qui intrigue et fascine le plus. Les forcados ne redoutent pas de se prendre en pleine face des toros de 550, 600 voire parfois 650 kilos afin de stopper leur course. C'est le but du jeu. Même pas peur du traumatisme crânien ou de la commotion cérébrale. Les forcados : une prestation collective, un esprit d'équipe, et une solidarité linéaire, à la file indienne. Un truc vraiment couillu, presque inconscient, pour bien peu d'argent en jeu au final. A voir tout de même au moins une fois !

La disparition de Fernando Palha le mois dernier nous a fait repenser à tout cet univers des toros portugais. Dans les grandes arènes de France et d'Espagne, parfois, quand défilent les vedettes sur le sable de l'arène, on peut vivre un après-midi ruiné. On se demande si les toros en piste sont d'un gabarit et d'une présentation acceptables. Le seul fait de se poser la question donne des doutes.
Avec les toros portugais, en revanche, les doutes se dissipent très rapidement. La raison, une tradition de toros forts et imposants. Pendant de longues années, ce sont les Palha de Folque de Mendoça qui ont été les plus vus en France. Parfois même au point de faire écran sur les autres, car pendant une bonne période, ce fut quasiment le seul élevage portugais sollicité en France.
Mais le Portugal ne se résume pas aux Palha de Folque de Mendoça, même s'il faut leur reconnaître des sorties grandioses. Le Portugal, c'est aussi tout un tas d'élevages d'origine Pinto Barreiros, Comte de la Corte, etc... Ce sont les Coïmbras de Céret, qui ont laissé un souvenir vif. Les Murteira Grave aussi, qui reviendront très bientôt, et ont laissé un historique assez fourni. Et puis, il y a également des élevages bien plus exotiques et dont la présence relevait du pari : Vaz Monteiro, Irmãos Dias, Vale do Sorraia. Le Portugal des toros semble à la fois vaste et très intéressant à découvrir. Ne serait-ce que tous ces noms qui chantent lorsqu'on les écoute.

Et puis des souvenirs. Un souvenir. L'été 2012, le 21 juillet à Orthez. Des toros de Veiga Teixeira pour Fernando Robleño, Paulita et Serafín Marín. Le premier des six de Veiga Teixeira, "Passionarito", numéro 319, avait mis une éternité à quitter le toril. Au point que l'on commençait sérieusement à devenir impatient. Enfin, "Passionarito" est sorti après de longues minutes, destiné à Fernando Robleño, torero aguerri et courageux. De son entrée en piste jusqu'à son dernier souffle, "Passionarito" représentait ce que le Portugal peut posséder de plus beau en matière de toros de combat. Une combativité et une puissance exceptionnelles à la pique, de la fougue, une caste vive. Et le plaisir d'admirer au travers de ce toro châtain une extraordinaire présentation. Un toro venu se battre, et vendre chèrement sa peau. Une merveille. Car telle est la définition du toro de combat.

Florent

(Image de Campos y Ruedos : "Passionarito", numéro 319 de Veiga Teixeira, le 21 juillet 2012 à Orthez)