dimanche 22 mai 2016

Te parler de Vic

À toi, l'ami Montois, jaune et noir dans le rugby, bleu et blanc dans la fête. Le week-end dernier, c'était Vic, un rendez-vous incontournable de la saison, une grande étape de cette temporada qui continue.
De Mont-de-Marsan, tu ne connais guère de rivalité avec Vic, ce petit village du Gers. Je t'ai déjà entendu parler, avec une saine jalousie, des corridas de Vic, de ses toros, de son esprit. Bien sûr, au Plumaçon, il y a aussi de temps à autres de grandes et sérieuses courses, même si la politique taurine y est complètement différente.
J'ai pensé à ce rendez-vous habituel du côté de Vic. Un fief. J'ai pensé aussi à ces longs mois qui passent, difficiles dans les heures tardives, à ce toro sur ta route, à ce putain de toro sur ta route. Un toro dont j'aimerais qu'il soit refusé dans toutes les arènes et par toutes les commissions taurines au monde. Un toro sournois qui fout plein de coups de corne au destin : figuras, futurs prodiges, aficionados, amis. Pêle-mêle : Antonio José Galán, Valente Arellano le jeune mexicain, et aussi toi mon ami.
Cette année à Vic, les toros étaient fort respectables et bien présentés. Le souci majeur est venu des corrales, où de la pelouse avait été mise en place il y a quelques mois. Mais la pelouse est devenue boue, et au total, six toros pendant la feria ont perdu des ongles de leurs sabots. Aucun d'entre eux, cependant, ne s'est affalé au sol. Mais c'est quand même beaucoup pour cette histoire de corrales. On aurait pu titrer "gazon maudit".
Le samedi soir, c'était les Baltasar Ibán, avec une corrida sérieuse, armée, et plusieurs toros typés Pedraza de Yeltes. Une course de premier tiers, très intéressante face au cheval. Le torero le plus en vue, à la grande surprise, ce fut Curro Díaz. Un torero léger, qui fait les bordures, calque un peu le modèle de Juan Mora, mais place en tout cas des estocades fulgurantes. Je n'ai jamais été fan, mais c'est peut-être l'un des meilleurs avec l'épée à l'heure actuelle, et il pourrait donner des cours à certains plus hauts gradés dans le vedettariat. Et la course d'Ibán n'a en tout cas jamais été facile pour les toreros.
Dimanche matin, la corrida-concours, le superbe combat du toro de Los Maños face à Javier Cortés, le plein d'émotion. Un toro très intéressant, exigeant, et à l'ancienne de Hoyo de la Gitana, et un brave de chez Pedraza de Yeltes. L'après-midi, les Valdellán ont un peu déçu. On a vu le sens de la lidia de Domingo López-Chaves, et les très beaux gestes de José Carlos Venegas, qui s'il manque de pratique avec un faible nombre de contrats, possède vraiment quelque chose. Et puis, il y avait le jeune César Valencia, qui remplaçait Lamelas, le héros de Vic. Pas de chance pour Valencia, qui a dû être emmené à l'infirmerie après avoir été pris par le sobrero de Valdellán, un manso qui l'attendait au coin du bois.
La corrida de Victorino Martín du lundi avait eu beaucoup d'écho après la corrida de Séville et le fameux indulto. Pour sûr, ni aficionados ni toreros ne s'attendaient à une telle sortie des Victorinos sur le sable de Vic. Des toros âgés, imposants, durs, qui cherchaient les chevilles, chassaient les toreros pendant les faenas, et ne permettaient aucune erreur. Paco Ureña est celui qui s'y est le plus mis, et il a malheureusement fini à l'infirmerie.
Lundi soir, fin de feria. À ma gauche, sur les gradins, j'ai vu les Aturins, leurs belles gueules, et le beau drapeau de leur afición qui flotte désormais fièrement du côté de chez eux. J'ai espéré t'y voir aussi, assis là-bas, près d'eux, comme chaque année.

Florent 

samedi 21 mai 2016

Lointaine modernité

Machine à remonter le temps. Monedo, numéro 27, de Manuel Quintas, premier toro de la corrida-concours de Vic. Anachronique, obsolète. Dans les corrales d'Éauze et de Vic, les jours précédant la corrida, il y avait au total trois toros de cet élevage rare, d'origine Jijona. Peut-être trois tempéraments différents, mais une chose que l'on ne saura probablement jamais compte tenu de la sortie de "Monedo", le seul des trois à avoir été combattu.
Ce toro gris et blanc (berrendo en cárdeno) avait pas mal fait parler de lui à Éauze les derniers jours, il paraît que dans les corrales, il se tenait attentif et à l'affût de chaque visiteur. Souvent d'ailleurs, le comportement d'un toro dans les corrales est l'opposé de ce qui se passe en piste.
Monedo paraissait sortir tout droit des illustrations de revues taurines du XIXème siècle. Un toro gris et blanc. Fascinant à voir. Dans le cadre d'une corrida-concours, il ne pouvait bien entendu pas être comparé de par son comportement à tous les autres toros. Si l'on se fie aux critères actuels et objectifs, Monedo était intoréable, un vrai poison.
Et son combat fit curieusement penser à ce qu'aucun spectateur de cette corrida-concours n'avait jamais connu. Un truc archaïque en quelque sorte. A la première pique, Monedo s'employa comme les mansos qui se réveillent d'un coup. Et juste après cette pique, Monedo s'arrêta et se mit à toiser tout le monde. Attentif, difficile, avisé. Trois autres piques, prises avec mansedumbre, et une façon vertigineuse de couper le chemin aux banderilleros.
Toute éventualité de faena semblait alors improbable. Et c'était au tour de Luis Miguel Encabo de s'y coller, lui le chef de lidia, matador expérimenté âgé de 41 ans. D'après les critères actuels, Monedo était un toro mauvais, sans possibilités. Et autrefois ? Qui sait ?
Encabo (que ses plus fervents supporters français appellent "Monsieur Ancabo") a tenté de partir à la bataille face à ce toro qui ne se laissait guère approcher. Et puis, au milieu des doutes et du danger, il y eut une fraction de seconde, deux passes par le bas, et beaucoup d'émotion. Mais cela n'a pas duré, seulement un instant. Il ne s'agissait pas de muletazos doux et amples, mais seulement de passes de châtiment par le bas. Des passes méritoires face à un tel adversaire. La postérité ne retiendra absolument pas ce combat : sifflets pour Monedo de Manuel Quintas, et sifflets pour Luis Miguel Encabo. Une confrontation sans aucun rapport avec le toreo actuel. A la troisième tentative avec l'épée, cette dernière vola dangereuseument aux niveau des barreras, et fit penser à l'histoire racontée par Claude Pelletier à propos des arènes de Bayonne : l'année 1923, une épée qui vole et vient se figer dans la poitrine d'un touriste cubain, un jeune de 23 ans, assis à la barrera numéro 23. A Vic, l'épée ne fit fort heureusement pas de dégâts. Elle évoquait simplement des combats du passé.

Florent

(Image de José Angulo : "Monedo", numéro 27, de Manuel Quintas)

jeudi 19 mai 2016

Admirer ces types

Malco, Pérou, mardi 17 mai. De gauche à droite, César Bazán "El Yeta" (en rouge et noir), le colombien Gustavo Zúñiga (en bleu pervenche et or), Emilio Serna (en vert émeraude et noir), et le novillero Renatto Motta (en bleu roi et noir). Le cliché provient du site péruvien "Perutoros". Il est bien, parfois, de s'informer des réalités des autres pays taurins, des réalités souvent bien différentes de celles d'ici. Pas les mêmes conditions, pas les mêmes toros non plus. Parfois des noms en commun entre ici et là-bas. Emilio Serna n'est pas un inconnu chez nous, d'ailleurs, il était annoncé il y a quelques années sur les affiches françaises comme étant Emilio Laserna. Il a pris l'alternative à Vergèze, en 2004, et est surtout connu pour avoir gracié le novillo Pescaluno d'Hubert Yonnet à Lunel en 2002, son plus haut fait d'armes.
Le Pérou, pas que du bétail brave, des toros autochtones aussi, sans une once de caste et issus d'aucune sélection. Un contexte géographique particulier, comme par exemple cette arène de Malco, à 3.000 mètres d'altitude. Et puis, cet orage qui tombe sur la fête. La blessure fatidique ce jour-là du novillero Renatto Motta. Par pudeur, seules des photos du début de la corrida figurent sur "Perutoros", dont on voit ici les protagonistes avant le paseo.
Le Pérou, une tauromachie tellement différente de celle d'Europe. Certainement beaucoup plus de folklore, mais aussi des drames. Renatto Motta était un novillero péruvien de tout juste 20 ans. Exactement de la même génération qu'Andrés Roca Rey et Joaquín Galdós. Resté là-bas, il n'a pas eu le même destin. Probablement pas le même talent, et aussi pas les mêmes appuis pour bâtir une carrière. A l'heure qu'il est, ses deux compatriotes, dont le second prendra bientôt l'alternative, pensent fort à lui.

Au Pérou, il y a les toreros du cru, qui participent toute l'année aux centaines de corridas et novilladas, parfois dans des lieux improbables. Il y a les exilés aussi. Comme on avait pu le voir dans un magnifique reportage montrant l'espagnol David Gil, avec comme titre "Le torero des Andes". Il faut admirer ces types, et cela n'a absolument rien de péjoratif. S'y rendent aussi, ceux qu'en Europe on appelle les seconds couteaux, et dont le téléphone portable ne sonne jamais. David Esteve, Imanol Sánchez, et des français qui eux aussi sont récemment allés s'y perdre : Mehdi Savalli, Mathieu Guillon, ou encore Marco Leal avant de devenir banderillero. Le Pérou des toros et de ses montagnes, pour qui s'y aventure, c'est une tauromachie très différente, avec toutefois la magnifique sensation d'être torero, dans l'arène, face à n'importe quel type de toro, et n'importe où dans le monde. Risques cumulés. Dans ces arènes perdues en altitude, le manque de moyens médicaux fait encore plus peur que les cornes des toros. Une petite seconde d'inattention, et un coup de tête de l'animal peuvent faire basculer bien plus qu'une carrière. Ceux qui s'y rendent connaissent les risques. C'est dur.

Florent 

Une fleur sur ce sable

C'était à Parentis l'été dernier, le souvenir de cornus gris d'une extrême beauté. De chez Los Maños. Près de moi, dans un habit de mayoral, se tenait Javier Marcuello, le fils de l'éleveur. A un moment précis, des larmes sont apparues dans ses yeux. Aucun indulto ou tour de piste n'était pourtant à noter à cet instant. La raison, c'était le troisième novillo, "Cecilio", qui se brisa une patte et dut être remplacé. Un novillo inédit, qui repartit au toril, et dont il était alors impossible de connaître l'étendue de la caste et de la bravoure. La réaction de Javier Marcuello aurait pu être de la colère, mais là c'était une vraie tristesse, difficile à contenir. J'ai alors compris l'importance que pouvait être chaque toro dans ce petit élevage des terres d'Aragon.
Jardinero, Aparecido, Cecilio, Tostadino et Listillo, les cinq cornus de la grande novillada de Parentis l'été dernier, étaient tous du début de l'année 2012. De la même cuvée que leur frère, Salta Cancela, numéro 34, combattu dimanche matin lors de la corrida-concours de Vic-Fezensac. Il aura été le premier toro adulte sorti par cet élevage dans une arène française.
Ces derniers temps, la réussite d'une corrida-concours est assez peu fréquente. Mais celle de Vic, dimanche, a eu beaucoup d'intérêt. De Vic-Fezensac, Simon Casas avait un jour dit que chaque toro combattu sur cette petite piste, c'était un peu comme "un cafard dans une soucoupe". La remarque avait à l'époque eu le don d'énerver copieusement Jean-Jacques Baylac et tous les Vicois. Au fond, quelle idée de comparer Nîmes et Vic, dans un sens comme dans l'autre. Pendant que Nîmes cette année, paraît-il, a connu une feria décevante en matière de toros, Vic a eu des choses conformes à sa réputation. Fallait-il y voir un signe du destin ? N'ayant pas assisté à la feria de Nîmes, on n'ira pas plus loin dans l'analyse, qui serait maladroite. Mais entre Nîmes et Vic, il n'y a guère de comparaison possible.
Pour cette corrida-concours, le décor préparé était remarquable. Peu de monde en piste pour chaque lidia. Salta Cancela, numéro 34, de Los Maños, est sorti en deuxième position. Gris, comme ses frères de Parentis. Et comme eux, une allure splendide, du moteur, de la bravoure et de la caste. Quatre fois, Salta Cancela a rencontré le picador Gabin monté sur le cheval Destinado de Bonijol, dont il a l'habitude. Plusieurs rencontres du bout de l'arène, et le privilège pour les aficionados de voir un tel toro ainsi mis en valeur. Les aficionados espagnols vous diront que tout cela, à l'heure actuelle, en Espagne, et bien cela n'existe pas.
Quatre piques, une charge franche et sans hésitation de Salta Cancela. A la deuxième rencontre, il resta collé de longues minutes contre le cheval, sans jamais vouloir s'en défaire. Et enfin, c'est peut-être même lors de la quatrième rencontre face à Gabin (avec une pique de tienta) qu'il aura été le plus brave. Ensuite, l'arlésien Marco Leal fut remarquable banderilles en mains.

Quant au matador, Javier Cortés, on avait déjà vu sa décision à la cape, sans jamais reculer. C'est Stéphane Fernández Meca qui s'occupe de lui et a relancé sa carrière l'an passé. Il en a fait un torero sûr, techniquement parlant, au point que Cortés impressionne par ses doutes très peu nombreux. En début de faena, Salta Cancela, qui a laissé beaucoup de forces dans l'épreuve des piques, démontre une charge remarquable sur la corne droite. Javier Cortés l'attaque bien et réalise de beaux muletazos. L'orchestre joue Gallito. Et après, Cortés doit faire un choix. Il préfère enrouler le toro tellement sa charge est longue, et donner des passes en rond. Ce n'était certainement pas le bon choix, mais il faut souhaiter à Javier Cortés d'être un grand matador, car sa technique et son engagement dénotent beaucoup de mérite. Salta Cancela, logiquement, a baissé de ton en fin de parcours. Mais sa bravoure, pleinement exprimée sur le sable vicois, était déjà très marquante. L'épée de Javier Cortés n'a pas atterri au bon endroit. Puis le pensionnaire de Los Maños est tombé. Avant d'acclamer Javier Cortés et Gabin Rehabi, ce qui était mérité, le public a demandé un tour de piste pour le toro. Une récompense aléatoire, parfois justifiée, parfois contestée. Cette fois, au passage de l'arrastre de Salta Cancela, une personne sous la présidence a envoyé une fleur dans l'arène. Une fleur pour Salta Cancela, numéro 34. La conviction d'avoir assisté à un grand moment. Et une fleur, une seule.

Florent  

dimanche 8 mai 2016

Blessures du bout de la nuit

C'est le décalage horaire qui veut ça. Le premier dimanche du mois de janvier 2007, à México, Rodolfo Rodríguez "El Pana" réalise la corrida de ses adieux. C'est en fait celle-là qui va le relancer complètement, à 55 ans, et le faire connaître au-delà des frontières. Jusqu'alors, personne ou presque n'avait entendu parler ici d'El Pana. Les vidéos de cette corrida, sur Youtube, ont accentué sa popularité. En les regardant, même aujourd'hui, on a l'impression d'y être ! Il y a El Pana, sa façon délirante d'affronter les toros, un public de la Monumental qui ne sait plus où il habite, et les commentaires passionnés du journaliste mexicain Heriberto Murrieta, qui s'enflamme à chaque passe ! El Pana portait ce jour-là un habit couleur rose délavé et argent, poussiéreux, et qui donnait autant envie qu'un beignet sur la plage en plein été, servi par un vendeur ambulant qui se serait ramassé dans le sable 30 secondes auparavant.
Pour El Pana avec cette corrida de 2007, son cigare, son brindis aux prostituées qui l'ont "aidé dans la vie", et surtout son trincherazo face au toro "Rey Magos" de Garfías, ont largement contribué à sa notoriété.
Avec ces images, on a découvert un torero théâtral, alternant entre la comédie et la tragédie, se proclamant même comme "El último torero romántico". Impossible en tout cas d'appréhender une corrida avec El Pana sans se munir du second degré.
Mais cette corrida de México, quand même, a donné de lui une image invincible. Un torero âgé, au physique fragile, en délicatesse avec l'alcool, mais dont certaines suertes ont de quoi laisser bouche bée. La plus impressionnante, une "porta gayola" en tenant la cape tel un manteau, sur les épaules, et en la faisant simplement bouger sur la droite ou sur la gauche.
Le personnage est venu en Europe aussi, pour toréer en Espagne, et en France : à Tyrosse, à Mauguio, et un festival en Camargue à l'automne dernier. El Pana disait récemment encore qu'il poursuivait sa quête de confirmer un jour son alternative à Las Ventas.
Du Mexique, dont les corridas ont lieu en général vers 23 heures à l'heure européenne, on ne prend connaissance des résultats que très tard dans la nuit ou le lendemain.
Des triomphes parfois, comme celui d'El Pana en 2007, et aussi de graves blessures. On dit que le toro mexicain est moins dur que le toro d'Europe. Ce qui est vrai, car il est moins corpulent, généralement plus docile dans ses charges, et les enfants toreros qui s'y frottent sont plus nombreux là-bas. Pourtant, on recense au Mexique de nombreuses blessures effrayantes ces dernières saisons. Au réveil, ou dans la matinée, on a parfois du mal à les réaliser.
José Tomás en 2010 à Aguascalientes, face au toro "Navegante", et un avis médical le laissant "entre la vie et la mort" au moment où l'on se réveillait ici en Europe. Celle de Juan Luis Silis en 2013 à Pachuca, une blessure au visage, et un public interrompant la corrida afin d'entamer une prière. Uriel Moreno "El Zapata" (que l'on avait vu il y a quelques années à La Brède) cet hiver à Puebla, avec un grave coup de corne au ventre. Dans un autre registre, et avec des conséquences moindres, le torero landais Guillaume Vergonzeanne il y a trois semaines, à Aguascalientes, lors d'un concours de recortadores, avec une chute impressionnante le laissant inconscient. Découvrir toutes ces blessures, tard dans la nuit ou au réveil, est toujours surprenant, car elles n'ont jamais lieu au moment où on pourrait les attendre.
Dimanche dernier, c'est El Pana qui a été victime d'une telle blessure, encore plus grave de conséquences. Une arène improbable, Ciudad Lerdo, au Nord du pays (ou "au Nord de la République" comme diraient les mexicains), et un toro insignifiant de présentation, qu'aucun organisateur de corridas en Europe ne pourrait se permettre de sortir en piste. Un toro de l'élevage de Guanamé, qui dès son arrivée sur le sable, alla percuter El Pana près des planches. El Pana est très mal retombé, sur la tête. En tauromachie, on déteste les séries, mais on se souvient de Nimeño, de Julio Robles, et plus récemment des banderilleros Adrián Gómez et Vicente Yangüez "El Chano". Ces dernières années, El Pana avait connu de délicats soucis de santé, si bien qu'une telle blessure, pour son âge et sa condition physique, semblent terribles. Quelques jours à peine après la corrida de Ciudad Lerdo, les médecins se sont prononcés sur la blessure, en évoquant une tétraplégie irréversible. Irréversible aussi, le rêve transmis par ce torero fantasque, unique en son genre. Peut-être un torero à voir uniquement chez lui, au Mexique, du fait d'une personnalité difficile à exporter. A chaque corrida en Europe, El Pana a eu ses détracteurs, et c'est normal, car il n'y a absolument rien de conventionnel dans sa tauromachie. L'homme est toujours en vie. Mais l'image invincible du matador, de son toreo parfaitement pur en certaines occasions, de ses traits d'humour, de sa comédie, s'achèvent là sur un drame. 

Florent

vendredi 6 mai 2016

Inconnus au bataillon

Aire-sur-l'Adour. Dimanche 1er mai. A moins d'être l'enfant d'une vedette, tous commencent avec ce statut d'inconnu au bataillon. L'avantage de l'anonymat, si tu fais un bide, c'est qu'il ne faudra que quelques mois pour être totalement oublié.
Avant le jour de la course, personne ou presque ne sait à quoi ressemble l'inconnu. A Aire dimanche, il y avait trois novillos de Valdellán (1, 2 et 6) et trois de Saltillo (3, 4 et 5). Pas de la tarte. De Valdellán, on s'attendait à mieux, avec davantage de fougue, de caste et de combativité. Les Saltillos, eux, ont tenu après de fortes piques, et ont même eu des comportements changeants. Celui sorti en troisième position, fin de morphologie et de museau, très typé Saltillo, fut un poison comme il peut en exister pas mal dans cet élevage. Le quatrième, tardo à la pique, possédait une belle charge à la muleta. Quant au cinquième, il s'avisa après avoir touché l'homme en début de faena.
Les accrochages et vols planés sont fréquents durant la course, c'est ça aussi l'esprit de la novillada.
Et l'archétype de l'inconnu au bataillon, ce dimanche, c'est Alejandro Conquero, dans un habit blanc et argent. Conquero connaîtra le malheur de ne pouvoir estoquer aucun de ses deux novillos. Mais alors, quel courage et quelle détermination ! Un ambitieux cite de loin l'enverra à l'infirmerie face au deuxième, de Valdellán. Revenu en jean's pour combattre le cinquième de Saltillo, Conquero se distinguera par de belles passes de cape, et un début de faena intéressant par le bas. Mais le Saltillo, exigeant, l'accroche de façon spectaculaire et le renvoie à la case infirmerie.
La présence de Tibo García à l'affiche a confirmé qu'en tauromachie, le cap le plus difficile n'est pas celui de l'alternative, mais celui qui se situe entre les novilladas non piquées et les novilladas avec picadors. Le français écopera au total de trois novillos à affronter et connaîtra des difficultés logiques, puisque son début avec picadors est tout récent.
Le vénézuélien Manolo Vanegas affronta lui aussi trois novillos au cours de cette novillada. Appliqué mais sans réellement transmettre face aux deux premiers, de Valdellán, on sent qu'il sera meilleur dans l'adversité. Aussi, Vanegas s'inscrit dans la lignée des toreros vénézuéliens venus tenter leur chance en Europe, et découvrir un autre monde. Dans une conférence donnée il y a quelques semaines, Vanegas disait que son Venezuela lui manquait, et que d'être loin de sa famille était dur malgré ses rêves de triomphes. Face au quatrième, "Astador", de Saltillo, Manolo Vanegas a montré qu'il n'était pas venu sur ce continent pour faire de la figuration. Inconnu au bataillon au tout début, il fait partie désormais des novilleros les plus en vue. Le combat face à ce quatrième novillo lui donne raison. "Astador" est compliqué dans la lidia, mais Vanegas le met parfaitement en valeur au troisième tiers. Les passes de muleta sont très engagées, à droite comme à gauche, sans jamais reculer la jambe. Les Armagnacs interprètent alors "Agüero", qui file un bourdon d'enfer à certains d'entre nous. Un "Agüero" sans aucune fausse note. Dans le même temps, Vanegas, d'un grand courage, n'a jamais reculé la jambe, et il ne se contente pas simplement de faire passer le Saltillo. Il le torée. Ensuite, les aciers s'enrayent, et toute possibilité de trophée s'envole. Peu importe, car Manolo Vanegas, l'espoir, se confirme une fois de plus.

Florent

jeudi 5 mai 2016

Arènes de plage

Les arènes de Palavas (département de l'Hérault) sont assez particulières, pour ne pas dire uniques. Rouges et blanches, avec des tribunes en forme de vagues. D'un côté, on peut voir Sète à l'horizon, de l'autre, la mer et les voiliers qui naviguent, et en face, une grande tour panoramique.
La dénomination "arène de plage" a toujours eu un aspect péjoratif. Historiquement, c'est dans ce type d'arènes qu'ont eu lieu en majorité les corridas manquant de sérieux et de tenue. Mais loin du cliché, on dit d'une arène qu'elle est de "plage" avant tout de par sa situation géographique. Et à bien y regarder, des arènes de plage, en France comme en Espagne, il y en a de moins en moins qui fonctionnent. Si elle a pu l'être par le passé, la corrida n'est pas un spectacle de masses en 2016, et ne figure plus dans les offres touristiques comme cela a pu exister. Les arènes de stations balnéaires sont en baisse. Exemple direct, et proche de Palavas : le Grau-du-Roi n'organise plus de corridas ou de novilladas depuis des années.
Et pour qu'une arène de plage fonctionne, sa date habituelle doit être bien ancrée dans le calendrier et attirer du monde. Palavas, pour la petite histoire, a vu les débuts de matadors en France de César Rincón en 1991, de José Tomás en 1996, et la dernière sortie en habit de lumières de Manuel Benítez "El Cordobés" en 2004 (d'ailleurs les arènes portent son nom) !
Dans toute arène de plage, l'organisateur part avec un handicap de moins -1 (comme aux paris sportifs), puisque les aficionados les plus férus ont tendance à se méfier de ce qui peut y être proposé.
Normalement, une arène de plage fonctionne l'été. Mais à Palavas, les corridas ont lieu chaque année au printemps. Samedi 30 avril. Temps nuageux, glacial, un vent qui tourbillonne, et la configuration des arènes n'empêche aucune rafale ou bourrasque d'entrer. Il y a tout juste une moitié d'arène, cela peut s'expliquer en partie par la météo, et aussi par le prix exorbitant des places : la moins chère est à 37 euros. Ça aussi, ça peut dissuader du monde.
A l'affiche, l'arlésien Juan Bautista seul face à six toros de Robert Margé. Ces protagonistes sont également annoncés à Madrid dix jours plus tard. On a tout de même du mal à comprendre l'opportunité d'une corrida en solitaire à ce moment-là de la saison. Avec deux autres jeunes toreros (et il n'en manque pas !) à l'affiche, cela aurait peut-être été mieux.
Dans tous les cas, c'est le vent qui va conditionner la course. Assis sur les gradins, on croit même par moments que l'on va s'envoler.
Les toros de Margé, de présence variée, sont bien armés, et font de superbes entrées en piste. Ils frappent tous contre les burladeros. Cela sera fatal pour deux d'entre eux. Le premier se casse entièrement les deux cornes, fait rarissime, et le cinquième s'en casse une. Les deux toros sont remplacés, mais conservés par l'éleveur qui voudra certainement les tester plus tard, et ne pas les laisser inédits malgré leurs bois amputés.
En parlant d'entrées remarquables sur le sable, le quatrième toro (que Juan Bautista dédiera à Laurent Blanc, du PSG, présent en barrera), arrachera un burladero du sol. La corrida de Margé a de l'allant à la pique, elle manque parfois de forces, mais tous les toros (trois âgés de 5 ans et trois de 4 ans) ont du fond.
Le vent violent oblige Juan Bautista à amener les toros près des planches tout l'après-midi, dans un même terrain hyper réduit mais guère plus protégé. Et puis, même avec cinq litres de flotte sur la muleta, le résultat aurait été le même. Parfois, les tourbillons soulèvent la muleta et mettent le matador en danger. On se les gèle, et la corrida de Margé, qui aurait mérité d'être combattue au centre de l'arène, repart inédite. Le troisième toro reçoit une vuelta qui n'a guère été demandée, et alors que le cinquième bis semblait meilleur. Juan Bautista obtient trois petits trophées au total, et écoute le silence à quatre reprises, pour l'anecdote. Dommage que le vent nous ait soufflé la course, car la corrida de Robert Margé n'avait rien à voir avec ce que l'on connaît des arènes de plage.

Florent

mercredi 4 mai 2016

"Je vous enterrerai tous"

Il y a deux écoles. Soit on dit Figueres, à la catalane, ou bien Figueras, à l'espagnole. Dans ce cas, la version catalane semble plus douce, car cela fait moins bourrin que de prononcer "Figuérasse".
La région, et notamment le littoral, sont à voir. Ici, les arènes ne sont annoncées sur aucun panneau. Sur une carte, avec vision aérienne, on peut remarquer qu'elles sont situées juste de l'autre côté de la gare RENFE. Elles ne servent plus depuis le début des années 90, et sont laissées à l'abandon. Malgré tout, il est question d'arènes inaugurées en 1894, d'une capacité de 8.000 places, et classées en tant que monument historique. C'est peut-être même pour ça qu'elles sont toujours debout.
Depuis la loi d'interdiction de la corrida en Catalogne en 2010, on a refait le débat à peu près une centaine de fois. Mais peut-être faut-il faire attention à ne pas tomber dans le piège en étant réducteur. Et si, en fait, le coup réalisé par les antis-corridas avait parfaitement fonctionné dans une certaine indifférence ? Il est à peu près sûr qu'en Catalogne comme en France, les gens, en règle générale, s'en foutent de l'existence ou non de la corrida. La culture catalane est riche, et la région est belle malgré des endroits sinistrés et délabrés, comme le quartier des arènes de Figueres. Quelle connerie quand même cette interdiction. Il ne semble pourtant pas y avoir d'incompatibilités entre le catalanisme, la catalanitude, et la corrida. La Catalogne a donc tourné le dos à la tauromachie. Et en retour, énormément d'aficionados ont tourné le dos à la Catalogne. Un retour en arrière semble pratiquement utopique à l'heure qu'il est.
En prenant en photos ces belles arènes malheureusement délabrées, j'ai vu un vieux s'arrêter sur le côté en voiture, s'interroger, et regarder. Il n'y avait pourtant aucune autre personne dans le quartier. Est-ce un délit de prendre des clichés de ce monument qui regorge d'histoires ?
Au final, le vieux est sorti de la voiture, s'est approché, et a engagé la discussion. Il commence par dire qu'il se revendique catalan, mais s'exprime dans un parfait espagnol... et au final, il me dit qu'il se désole de voir les arènes dans cet état-là, car il a de bons souvenirs à cet endroit.
Beaucoup de noms connus, aussi bien de toreros que d'élevages, sont passés par Figueres. Ce qui a peut-être mis un coup d'arrêt à la tradition taurine catalane, c'est aussi le manque de sérieux et de continuité dans l'organisation des courses. Mais dans cette belle plaza de forme octogonale, il y a eu énormément de corridas et de novilladas. Et aussi, la fantasque corrida de Salvador Dalí en 1961.
Dans le numéro 818 de Semana Grande, paru au mois de décembre 2012, Marc Lavie évoquait une novillada sans picadors ayant eu lieu à Figueres en 1965. Pour la petite histoire, parmi les novilleros à l'affiche ce jour-là, il y en avait un du nom d'Andrés Motos, dit "Albaceteño". La saison auparavant, Albaceteño s'annonçait "El Sepulturero", et avait fait imprimer des affiches où était écrite la mention "Je vous enterrerai tous". Gros esprit de compétition, frôlant le morbide, avec ses compagnons d'affiche. Inconnu et oublié aujourd'hui, Andrés Motos ne semble pourtant avoir enterré personne. C'est peut-être pour ça qu'il avait changé de surnom de l'époque...

Florent

mardi 3 mai 2016

Patate de forain

Feues les arènes du Barcarès. La Méditerranée à 300 mètres à peine de ce terrain vague. En arrivant au Barcarès, on emprunte un long boulevard jonché de pins et surtout de campings, puisqu'il s'agit ici d'une zone très touristique. Ce n'est cependant pas le plus bel endroit des Pyrénées-Orientales, loin de là. La côte avec davantage de reliefs, située un peu plus au Sud du département, c'est quand même autre chose !
Il y a donc ce terrain vague, occupé chaque été par une fête foraine, et cette porte au milieu de nulle part, devant laquelle chacun passe indifférent. Il y a peu de temps encore, l'inscription "ARÈNES" figurait sur cette porte, mais elle a été recouverte et n'apparaît plus. Près des graviers et du pin parasol solitaire, on se demande bien à quoi peut servir la grille au milieu de la porte, puisqu'il n'y a absolument rien, ni d'un côté ni de l'autre. Curieux.
Au Barcarès, il y a eu des toros sur ce terrain-là. Une histoire taurine courte, débutée en 1984 par une novillada de Miura (tout de même !), et qui s'est achevée onze ans plus tard. Le fait marquant de ces arènes portatives qui restaient en place toute l'année, il eut lieu en 1991, bien qu'il ait depuis été complètement oublié. 15 août 1991 donc, novillada avec picadors de Los Majadales (propriété de la famille Tabernero) pour Cayetano de Julia, Luis Delgado et "El Macareno" (qui est en fait Antonio Barrera, âgé de seulement 15 ans à ce moment-là). Des amis m'ont souvent fait état de l'anecdote qui va suivre.
Au moment du tiers de piques, le quatrième novillo de la course, destiné à Cayetano de Julia, profite de l'entrée du picador pour s'échapper des arènes. Heureusement, il y a ce grand portail toujours là aujourd'hui, et un grillage séparant l'enceinte de l'arène de la fête foraine. C'est tout de même une brave panique qui prend place dans les parages, le novillo malmenant tout le personnel se situant à l'extérieur des arènes, dont la cavalerie d'Alain Bonijol, qui en est à ses toutes premières temporadas à la tête de sa cuadra. En présence d'un cas de force majeure, pour résoudre la situation et éviter un drame, c'est alors un forain qui intervient en dernier ressort, et a raison du novillo avec une carabine 22 long rifle. De façon symbolique, deux oreilles lui sont remises.
Il y a peu de temps, l'aficionado et caméraman Alain Garres, qui filmait la course ce jour-là, me racontait être passé récemment un été au Barcarès. Il y avait vu le fameux forain, triomphateur d'un jour, et qui possède encore un manège à cet endroit-là.
Pour nous aficionados, il est préférable qu'un tel événement se soit produit il y a 25 ans plutôt que maintenant. A l'heure actuelle, les BFMTV et consorts se seraient nourris d'un tel "fait divers" afin de faire grimper l'audience. Il faut dire qu'au niveau tauromachique, les seules possibilités de médiatisation sont le débat pour ou contre la corrida, ou bien les drames et les faits cocasses.
Au Barcarès, cela fait un bon moment qu'on ne court plus de toros. Il reste le terrain vague, cette porte et ce pin parasol.

Florent

lundi 2 mai 2016

"On va piquer à Jurassic Park"

Au centre des arènes de Béziers, on aperçoit Denis Loré et Fritero. J'ai retrouvé l'autre jour cette photo parue dans Barrera Sol en 2001. Les deux venaient d'affronter un toro de Miura, qui poussa pendant de longues minutes le cheval monté par André Floutié "Fritero". Sur l'image, avec un public debout, on devine un succès humble, sincère, sans rien de superflu.
J'ai repensé à cette image avant la corrida d'Hubert Yonnet, dimanche dernier, à Saint-Martin-de-Crau. Tout d'abord parce que Denis Loré était à l'affiche.
En septembre 2007 à Nîmes, ce torero avait mis un terme à sa carrière, sortant par la Porte des Consuls en compagnie de José Tomás et Joselito Adame. Une boucle bouclée ? En fait, non.
L'annonce de son retour l'an dernier, à l'âge de 47 ans, fut une surprise, car malgré le manque de chance qui a jalonné toute sa carrière, il était un torero plus que respectable au moment de tirer sa révérence en 2007. Neuf ans plus tard, avant la corrida de Saint-Martin-de-Crau, on pouvait croire au miracle, celui de revoir le torero nîmois comme au meilleur moment de sa carrière. Mais les miracles restent relativement rares en tauromachie, et il paraît que celui-ci ne s'est pas produit.
En arrivant dans le coin, là-bas, je m'étais dit que j'irais voir cette corrida, pour tout un tas de raisons. Le lieu d'abord, Saint-Martin-de-Crau, qui il y a quelques années a troqué ses arènes en tubes, destinées à la course libre, pour un bloc de béton, avec beaucoup moins de cachet. Les toros aussi, ceux d'Hubert Yonnet, aux noms provençaux, toujours sérieux de présence, et redoutables pour les toreros.
Et puis, le souvenir du picador sur cette photo, André Floutié dit "Fritero", disparu il y a trois ans. Fritero a accompagné beaucoup de toreros français, et ce face à une multitude d'élevages. Un jour, en allant combattre une corrida fort charpentée, il avait eu cette phrase "on va piquer à Jurassic Park", une façon de parler d'adversité. Fritero était un sacré personnage, mais surtout, un type qui savait piquer les toros et accomplir son métier, parfois au prix de graves blessures.
Saint-Martin-de-Crau, les Yonnet, Loré, cela aurait parfaitement pu être une affiche des années 90. Des souvenirs, de nombreux élevages, du courage, des Milian, Fundi, Fernández Meca, et tant d'autres. J'ai regretté de ne pas pouvoir assister à cette course de Saint-Martin. Face aux impressionnants toros de Yonnet, il y a un torero dont tout le monde s'est accordé à dire qu'il avait brillé : Javier Cortés. Un jeune madrilène que l'on avait souvent vu en novilladas il y a sept ou huit ans, et dont la carrière a récemment été relancée par un nouvel apoderado : Stéphane Fernández Meca.

Florent