mercredi 27 juillet 2016

Cano

Le doyen de la tauromachie a vécu jusqu'à cette nuit. Paco Cano, ou Canito, l'éternel. Il avait 103 ans, et il était connu par tout le monde dans le milieu taurin en tant que photographe. Il était né le 18 décembre 1912, ce qui correspond à l'année du naufrage du Titanic ! Loin dans le temps !
Il a été successivement boxeur, novillero, et bien évidemment photographe taurin, ce qui fit sa gloire. Il a commencé à une époque où n'existaient ni appareils numériques, ni ordinateurs, ni Internet, ni Wifi. Cano est connu pour avoir côtoyé des toreros célèbres tels que Luis Miguel Dominguín. Il était également le seul photographe présent le 28 août 1947, à Linares, jour du coup de corne mortel de Manuel Rodríguez "Manolete", qui était plus jeune que lui.
Cano a combattu un novillo à 80 ans passés, et faisait encore des photos dans les contre-pistes des arènes malgré son siècle d'âge, plusieurs toreros lui ont d'ailleurs dédié des combats ces dernières années. Devant son oeil, l'objectif le plus connu de la planète taurine, qui a laissé et laissera de très nombreuses photos historiques, toutes signées "Cano", son patronyme.

Florent

mardi 26 juillet 2016

Ceci est son courage

Il était quasiment huit heures du soir quand Estanquero de Miura est entré en piste. Il ne restait alors qu'un bout de soleil dans l'arène, tout le reste étant passé à l'ombre. À l'affiche, Fernando Robleño, Javier Castaño et Alberto Lamelas. Le même trio que le 9 juin 2014 à Vic face aux Dolores Aguirre, ça tombe bien, c'était un excellent souvenir.
Dimanche à Mont-de-Marsan, c'était la première Miurada de la carrière d'Alberto Lamelas. Curieusement, c'est en France que pas mal de toreros réputés très courageux ont affronté leur première corrida de Miura. El Fundi en 1990 à Arles : trois oreilles et une carrière enfin lancée. Le souvenir aussi d'images de l'émission Face au Toril, toujours à Arles, en 1991 cette fois, et la première Miurada pour le mexicain Roberto Fernández "El Quitos". Première corrida en Europe pour lui, avec Hubert Yonnet aux manettes de sa carrière, et des toros de Miura en face. La vidéo de l'époque ne retranscrit probablement pas avec exactitude l'émotion et la peur du moment. El Quitos était parti appréhender son premier Miura a porta gayola, et la légende raconte que Richard Milian et El Fundi étaient allés se mettre chacun à une bouche de burladero pour lui déconseiller. El Quitos, torero d'Aguascalientes, avait pris une volée d'enfer.
Les corridas de Miura sont toujours particulières. L'expression du Tío Pepe s'est popularisée, et on dit souvent qu'un "Miura reste un Miura". Celle de dimanche à Mont-de-Marsan était étrange. Plusieurs toros aux cornes délabrées, et surtout deux premiers exemplaires invalides, qui auraient pu voire dû être changés. On s'interroge à ce moment-là sur la suite de la corrida, de la tournure catastrophique qu'elle pourrait prendre, et l'on a de vrais doutes quant à sa réussite. Le troisième toro, pour Alberto Lamelas, est bien armé mais assez juste de forces, et le cinquième pour Javier Castaño montre lui aussi des signes de faiblesse. Il n'y a vraiment que le quatrième, Estribero, de pelage sardo (mélange de blanc, de roux et de noir) qui fait Miura, avec un corps long, haut, des armures larges, et une tête cherchant ses proies. Fernando Robleño a été très bien en face, et c'est dommage qu'il n'ait pas mis une bonne épée. Il aurait malgré tout mérité de faire un tour de piste du fait de son effort.
C'est la première corrida de Miura d'Alberto Lamelas, pour lequel on pense à chaque fois que le plus dur appartient au passé depuis son combat face à Cantinillo de Dolores Aguirre à Vic il y a deux ans. Mais déjà, de nombreuses choses se sont passées en deux temporadas. Des toros durs, et des blessures aussi. Au moment de faire le paseo dimanche à Mont-de-Marsan, la Madeleine est pour Lamelas la seule affiche imprimée où il figure encore jusqu'à la fin de la saison 2016. Son apoderado Robert Piles, qui a un certain poids dans le monde des toros, a réussi à lui dégoter ce contrat intéressant. Il serait question de Madrid aussi, mais rien d'officiel, seulement Mont-de-Marsan pour l'instant.
Il faut dire que le cruel milieu des toros n'a laissé à Alberto Lamelas que des miettes depuis son triomphe de Vic en 2014. Dans la vie de tous les jours, le torero est chauffeur de taxi à Madrid. Mais le Plumaçon, et les Miura, c'est quand même une sacrée carte à jouer. Lamelas, comme El Quitos il y a vingt-cinq ans, a accueilli son premier Miura à genoux face au toril. Taladito, troisième toro de Miura, a presque frôlé Alberto Lamelas. Poser les clés du taxi, mettre l'habit de lumières, accueillir ses deux adversaires à genoux face au toril.
Dans son habit blanc et or, Alberto Lamelas a la gueule de l'emploi, celle du torero courageux, simple, et dont la sincérité est tout à fait remarquable. Il arrive, malgré son peu de contrats, à déclencher une véritable popularité à son égard dans les endroits où il a déjà brillé. Plusieurs arènes françaises s'en souviennent encore. Un torero populaire, au bon sens du terme.
Le sixième toro s'appelle Estanquero, et Lamelas va donc également le recevoir à genoux. Estanquero, cela veut dire buraliste. Entre les clarines, le départ de Lamelas la cape sur l'épaule, et la sortie d'Estanquero, il y a une éternité. Presque le temps de finir son paquet de clopes et d'aller en chercher un autre. Mais il y a aussi le sentiment qu'il va se passer quelque chose. La porta gayola est exposée.
Ensuite, Alberto Lamelas et Estanquero de Miura se retrouvent au seul endroit ensoleillé de l'arène. Le toro saute dans la cape, mais Lamelas fait rugir le public, et tente des choses improbables. Il y a notamment une larga cambiada faite debout. Sur la revolera qui met un terme à la série, Alberto Lamelas reçoit la pointe de la corne au niveau du visage, puis se fait soulever, piétiner, et relever contre les planches. Accrochage monstrueux et dantesque. Lamelas a la gueule en sang. Évacué vers l'infirmerie, il ne fait pas plus de dix mètres avant de décider de revenir en piste, meurtri. Ce métier de torero est quand même fascinant. On est des millions dans le monde à sauter de douleur au plafond en se coinçant les doigts dans une porte. Et il ne viendrait à l'idée de personne de revenir vers la porte, lui claquer vingt passes en avançant la jambe, et lui porter une estocade dans le haut. Encore moins à un toro de Miura. Ce torero-là, Alberto Lamelas, est revenu en piste avec une balafre au visage, le cuir chevelu ouvert, et un coup de corne au niveau du dos. Et au moment de son retour, le public lui scande "Torero ! Torero !". À la fin de certains combats, ou lors de sorties en triomphe, on entend (mais tout de même rarement) ce genre d'exclamation. Pour un torero qui revient sur le sable après avoir été blessé en tout début de combat, je dois reconnaître que je ne l'avais jusqu'alors jamais entendu.
Le public acclame Alberto Lamelas, et ce qu'il fait semble complètement inaccessible au commun des mortels. Se jouer la vie face à un toro. Entre temps, on a pu remarquer que le sérieux Estanquero avait de la présence, poussant les deux fois la cavalerie, dont la première vers le centre de l'arène. Le combat suit son cours, Alberto Lamelas récupère, et c'est bientôt à lui de prendre la muleta. On se dit que plus rien ne peut lui arriver après avoir été pris à la cape de manière dramatique. Estanquero est un Miura difficile, dangereux et de demi-charge. Héroïque, épique, Lamelas se fout de ses avertissements, oublie les blessures sur son corps et son visage, et donne des passes le sourire aux lèvres. Le danger règne, la faena sent le soufre, certains la trouvent insoutenable, mais on a l'impression que plus rien ne peut arriver au torero. Plus tard, il portera une estocade entière, et Estanquero tombera à ses pieds. Face à ce torero d'une générosité extême dans l'arène, et au courage fabuleux, il y a de quoi se sentir fier d'être aficionado.

Florent

(Image : Alberto Lamelas le 24 juillet à Mont-de-Marsan, photo de Bernard Hiribarren parue ce lundi dans le numéro 1006-1007 de la revue Semana Grande)

mercredi 20 juillet 2016

Noël à Céret

"Dès qu'un avion s'écrase dans le monde, c'est sur les pompes à Roger Gicquel" avait un jour dit Coluche. Roger Gicquel, en charge de présenter les journaux télévisés il y a plusieurs décennies, avait souvent été amené à annoncer des catastrophes avec une mine grave. Aujourd'hui, pas besoin d'attendre le 20 heures ou d'allumer le poste de radio pour se tenir au fait des actualités. L'évolution technologique a permis à un niveau individuel d'accéder aux smartphones, aux alertes infos, en se connectant au réseau ou à une borne Wifi. Désormais, avec la rapidité de l'information, la menace guette et l'on redoute parfois de découvrir avec impuissance des drames mondiaux, ou des problèmes politiques et sociaux plus ou moins éloignés géographiquement. Peut-être sommes-nous tous devenus des Gicquel en puissance par les temps qui courent. Garder le téléphone éteint peut revêtir un aspect salvateur.
Céret de Toros au pied du sapin. Noël en juillet. Pourtant, en passant devant les arènes de Céret le reste de l'année, on dirait que celles-ci sont abandonnées et n'ont jamais été retapées. Pour leur redonner un bel aspect, les membres de l'ADAC oeuvrent plus d'un mois avant la feria. C'est un rendez-vous attendu, pour tout un tas de raisons. Il y a pourtant de quoi passer pour un troglodyte en affirmant sa passion pour cette arène si différente des autres. Céret, c'est l'étape de montagne pour les toreros. Mais pourquoi alors être fasciné par cette si petite plaza, alors qu'en même temps ou presque, chaque année, la gigantesque fête de Pamplona bat son plein et a de quoi allécher. Vu de l'extérieur, cela doit être difficilement compréhensible.
Je me souviens d'il y a une dizaine d'années, attendant dès l'hiver les choix des toros pour le prochain Céret de Toros. Peut-être des élevages dont on ignorait jusqu'alors l'existence, et que l'on allait découvrir, sans savoir du tout à quoi s'attendre. Intrigante part de mystère.
J'ai connu le public de Céret plus juste que lors de cette feria 2016. Cette année, il a alterné entre le juste, le bon, l'extrêmement dur et le carrément injuste. Il y a quelques saisons à peine, les toros d'Escolar Gil ou encore de Coïmbra ont fait atteindre dans des styles différents des sommets à la petite arène de Céret. De l'émotion en quantité extraordinaire, de quoi ressortir des gradins lessivés. Difficile par exemple d'atteindre de nouveau la très complète corrida d'Escolar Gil de 2010, qui fut sensationnelle. En attendant d'autres sommets, il faut peut-être s'armer de patience, car toutes les corridas ne vont pas prendre 20 piques avec bravoure et distribuer des charges vibrantes dans les muletas. En attendant, on se contente de détails, de petites choses intéressantes ici et là. L'arène du Vallespir étant unique, on la quitte toujours chaque année avec plein d'images en tête.
Samedi dernier, l'ambiance était pesante au moment du paseo. Moment de recueillement, l'attentat de Nice est tout frais, et le souvenir de Víctor Barrio dans toutes les têtes. Mais la fête des toros a repris ses droits et continue son chemin. De ce week-end taurin, ce sont des novillos portugais de Vinhas qui ont montré le plus de bravoure à la pique, certains d'entre eux ont vraiment été très intéressants. La présence des toros d'Aurelio Hernando était fantastique, avec un toro d'ouverture de feria, "Casote", aux cornes longues, un truc de barge, digne de sortir à Madrid et dans toutes les plus prestigieuses plazas. Ce toro a placé d'entrée le niveau de sérieux de l'arène.
Curro Díaz, qui l'a affronté, s'est payé une frayeur immense (comme à La Brède) en rentrant court et droit avec l'épée, et en étant pris au niveau de la poitrine. Curro Díaz, qui a comme style celui d'accompagner la charge des toros, a été digne avec pas mal de muletazos notables et de bel effet. Fandiño a livré au cinquième toro une faena assez moyenne couronnée de l'une des plus belles estocades de l'année qui à elle seule pouvait valoir l'oreille. Quand le diplôme compte, celui de matador de toros, une récompense pour une telle estocade n'est pas usurpée. Un toro d'Aurelio Hernando (le cinquième titulaire) a été changé sans motif sauf celui d'être manso. Et face au sixième bis de Miguel Zaballos, très armé, manso encasté, et qui faisait plein de virages au niveau des chevilles, Pérez Mota a réalisé un combat acharné, en allant chercher une belle oreille.
Lors de la novillada, le colombien Guillermo Valencia s'est montré le plus expérimenté, avec du métier. Le catalan Abel Robles, d'Olot, était soutenu par le public. Il a donné des séries droitières un peu lointaines mais avec beaucoup de temple, avant de planer dans les airs suite à un moment d'inattention... et d'écouter les trois avis malgré toute son envie. On a été content de voir Sebastián Castillo, le vénézuélien qui s'est fait connaître en toréant dans les rues. Son courage malgré son métier très limité l'ont fait sortir dignement de cette novillada qui était son début avec picadors. Dignement, pour les trois novilleros, car le lot de Vinhas était une corrida de toros de par sa présence. On aurait aimé voir le subalterne Raúl Ramírez, accompagnant Sebastián Castillo, réaliser son classique saut à la garrocha.
C'était plaisant aussi de voir annoncé le nom de Moreno de Silva, pour montrer la variété au sein de cet élevage. Plusieurs toros nobles, mais toujours exigeants, à l'affût des erreurs des matadors. Fernando Robleño n'a pas été à son niveau habituel, et n'a pas franchement profité du très bon premier. La dernière année que Robleño n'avait pas obtenu de trophée pendant la feria de Céret... c'était en 2008 ! Alberto Aguilar, très vaillant, aurait lui dû repartir avec au moins un trophée dans la poche. Face à une pétition majoritaire, le président s'est fait remarquer par un dogmatisme frisant la connerie. José Carlos Venegas, au cours d'une faena inégale, a eu quelques gestes très purs et impressionnants. Et dans cette corrida de Moreno de Silva, il y avait aussi un toro (le cinquième) "Horquito", n°1, charpenté et très armé, une véritable estampe.
Souvent à Céret, les banderilleros s'illustrent, et on a aimé voir par exemple David Adalid ou Iván García pouvoir saluer après avoir posé les bâtonnets.
Attendre Céret de Toros encore plus que Noël, pour tout un tas de raisons. Chaque année avec beaucoup d'impatience. Des raisons multiples. Le toro de Céret, les toreros qui ont le courage d'y signer un contrat. Le seul alguazil en piste, et l'un des derniers de la planète taurine à oser intervenir quand il s'agit de maintenir de l'ordre sur le sable. Le souvenir de Jean-Louis Fourquet, de ses éditos explosifs dans le livret de présentation de la feria, et de sa silhouette promenant le panneau annonçant chaque toro. Des visites aux corrales les jours précédant la feria. Le grand coup de masse dans la barrière à chaque fois que la Cobla a fini d'interpréter la Santa Espina. Et cette arène, toujours en place, grâce à l'ADAC, et sa vie associative qui demeure pleinement depuis près de 28 ans.

Florent

mardi 12 juillet 2016

The show must go on

Depuis samedi, on n'a pas arrêté d'y penser. Víctor Barrio, torero de 29 ans. On a tous le coeur lourd dans ces moments. Déjà, quelques heures après le drame, des commentaires indignes sont apparus sur la toile. Il fallait tenter d'en faire abstraction, car ces mots sont un puits d'inutilité et d'inculture. Mais l'on y pense tout de même, et cela fait réfléchir sur l'époque. En évoquant sa passion pour la corrida, chaque aficionado a un jour ou l'autre été dans l'obligation de s'infliger une conversation médiocre. Phrases récurrentes, du type "pourquoi n'y a-t-il pas autant de toros que de toreros morts chaque après-midi ?" ; "pourquoi si la corrida existe encore, ne faudrait-il pas remettre aussi les combats de gladiateurs ?". Commentaires infondés, nombreuses insanités, jusqu'à en épuiser votre stock de patience en certaines occasions.
Ceux qui se sont réjouis de la mort de Víctor Barrio sont des cons. Mais comment s'en étonner à une époque ou la mort d'un chien du RAID par exemple, affecte plus certains esprits que les 130 victimes du Bataclan et des bars parisiens en novembre dernier. Je n'arrive pas à comprendre leur exutoire. Ni à eux, ni à ceux qui commentent en flots les articles de presse quand survient un fait divers, en marquant le mot "peine de mort" à tout bout de champ... tandis que les enquêtes parfois révèlent qu'il s'agit d'accidents. Toutes ces réactions aux sujets médiatiques ont quelque chose d'extrêmement écoeurant. Peut-être que demain dans l'édition de Charlie Hebdo, ceux-là se réjouiront de la mort du torero, de façon dégueulasse, ce qui n'aurait rien d'étonnant. Si tel est le cas, il faudra alors répondre et s'indigner avec grande fermeté.
On essaye de faire abstraction, car Víctor Barrio est dans toutes les pensées. Ceux qui salissent sa mémoire agissent avec une petitesse lamentable. Les obsèques de Víctor Barrio n'avaient même pas eu lieu que l'on pouvait déjà lire et entendre des tonnes de saloperies. En espérant seulement que ceux qui les ont proférées se rendront un jour compte de leur connerie. Pourtant, l'époque ne donne pas espoir.
Dimanche, pour la novillada de Tarascon, l'ambiance était fortement marquée, et centrée sur la tragédie toute récente. Comment aller aux arènes sans penser au torero défunt ? En plus, il y a eu plein de choses émouvantes durant cette novillada. La minute de silence, respectée religieusement, les brindis au ciel d'Andy Younès au premier et d'Adrien Salenc au sixième, le pasodoble "Nimeño" joué au paseo pour saluer les acteurs français en piste (trois novilleros, neuf banderilleros, six picadors), et le pasodoble "Martín Agüero", le plus beau des pasodobles, joué par l'orchestre Chicuelo pour la faena de Tibo García face au deuxième novillo.
Dans une ambiance glacée au départ, les six novillos, quatre avec le fer du Laget et deux des frères Jalabert (premier et cinquième) ont permis d'assister à une course sérieuse et fort intéressante. Treize rencontres à la pique, lors de tiers assez mouvementés, animés, et des novillos plus violents que braves dans le caparaçon. Tous ont été exigeants au cours de leurs combats. Excepté le dernier, du Laget, aucun autre n'a montré de signes de faiblesse. Si le quatrième eut un tour de piste discutable, car pas vraiment brave, il fut tout de même un novillo encasté, intéressant, et qui prit quatre piques sans fléchir.

Six oreilles au total, d'inégales valeurs, généreuses parfois, attribuées par une présidence assez distraite, mais des oreilles qui relevaient franchement de l'anecdote compte tenu des circonstances. Les trois novilleros français ont été bien. Si jeunes, on a ressenti chez eux une volonté à toute épreuve malgré la dureté du contexte. Andy Younès tout d'abord, Tibo García ensuite, qui semble progresser et réalisa face au deuxième la meilleure faena de l'après-midi, d'un bon niveau, et enfin Adrien Salenc, qui toucha un novillo difficile et un autre faible, mais fut à la hauteur et resta devant jusqu'au bout. Les trois novilleros ont porté six estocades, en rentrant avec honnêteté, sans un pinchazo, sans un descabello. Le point majeur pour aller plus loin, atteindre l'objectif, devenir matador de toros, assurer la relève, et se souvenir de façon émue de tous ceux qui sont tombés sur le sable au fil de l'Histoire.

Florent  

dimanche 10 juillet 2016

L'orage est tombé sur la fête

Víctor Barrio avait 29 ans. Et l'on préfère certainement garder ces images-là, ce costume rouge et or brodé de coeurs allant accueillir l'adversaire face au toril aux arènes de Las Ventas. Les garder celles-ci, plutôt que celles qui foisonnent sans discontinuer depuis quelques heures sur la toile.
Víctor Barrio est mort. Un toro de Los Maños lui a porté un coup de corne fatal ce samedi 9 juillet, dans les vieilles arènes de Teruel. Barrio portait l'habit brodé de coeurs.
À l'heure qu'il est, je pense aux novilleros que je vais voir toréer dans quelques heures à Tarascon. Andy Younès, Tibo García et Adrien Salenc, trois jeunes dans la catégorie des novilladas piquées, mais pour lesquels il sera impossible de faire abstraction de ce sombre 9 juillet, et de ce torero qui était leur aîné. Je pense à Curro Díaz aussi, chef de lidia à Teruel, qui a dû estoquer le toro de Los Maños, et se retrouve de nouveau chef de lidia ce dimanche pour la corrida de Pedraza de Yeltes à Pamplona. À ce niveau-là, on ne peut même plus parler de courage, de mental ou d'abnégation.
Mais je pense surtout à Víctor Barrio, ce jeune torero Castillan. Putain, que c'est dur. La nuit semble longue, et le sommeil est un étranger. C'était tout à l'heure, une nouvelle brutale, implacable, irréversible, tellement triste et dramatique aussi. Il y eut très peu de temps entre l'annonce de la blessure du torero et celle de son décès.
Comme les pilotes de Formule 1 parfois laissent leur vie sur circuit automobile, les toreros eux aussi peuvent mourir dans l'arène. C'était à Teruel, une arène qui curieusement avait été menacée ces dernières années à cause d'une feria trop peu attractive, et avec beaucoup de ciment vide sur les gradins.
Teruel donc, corrida de la feria del Angel (feria de l'Ange), défi ganadero, toros de Los Maños et Ana Romero pour Curro Díaz, Morenito de Aranda et Víctor Barrio, une affiche intéressante. Moitié d'arène, une corrida télévisée en direct par deux chaînes régionales, et puis le troisième toro de l'après-midi, "Lorenzo", numéro 26, de Los Maños, 529 kg, destiné à Víctor Barrio. L'habit avec les coeurs brodés dans le dos. D'après les récits et les images, ce toro venait vraiment bien dans la muleta. À gauche, le toro a renversé Víctor Barrio, puis l'a chargé au sol. L'impensable est alors arrivé.
Il faut dire que cette année 2016 est vraiment particulière. Au Pérou, le jeune novillero Renatto Motta est mort des suites d'une cornada au mois de mai, et au Mexique, Rodolfo Rodríguez "El Pana" a livré son dernier souffle début juin, un mois après sa grave blessure. Il s'agissait bien entendu de circonstances différentes. Beaucoup plus loin de nous (géographiquement) il faut également dire...
Né en 1987, Víctor Barrio était originaire de la province de Ségovie. Chez nous en France, il est venu en novilladas sans picadors en 2009 à Arles et Boujan-sur-Libron, puis en novilladas piquées, en 2010 à Saint-Sever, en 2011 à Mugron, Saint-Sever et Hagetmau. Il toréait beaucoup quand il était novillero, et notamment à Madrid. Son courageux succès de 2011 face à une difficile novillada de Flor de Jara l'avait lancé pour de vrai. Et il est par ailleurs l'un des derniers toreros à avoir pris l'alternative dans ces mêmes arènes de Las Ventas, en 2012, avec José Pedro Prados "El Fundi" comme parrain.
Víctor Barrio était un torero de grande taille, une chose qui peut être un désavantage pour transmettre au public, ce qui oblige à miser sur d'autres atouts. Beaucoup de courage, et de la personnalité. Víctor Barrio était revenu sur le devant de la scène grâce à une corrida télévisée avec des toros de Cebada Gago à Valdemorillo début 2015, et au cours de laquelle il s'était affirmé en coupant trois oreilles. Il y a un mois et demi, à Las Ventas, il toréait le 29 mai – jour de son anniversaire – la corrida de Baltasar Ibán.
Ce qui s'est passé tout à l'heure dans les arènes de Teruel est à ce moment précis impossible à réaliser, même si les dures images qui tournent en boucle en attestent. Le nom de Víctor Barrio restera toujours dans les mémoires. Cela apparaîtra toujours comme récent, comme si c'était hier.

En 1985, quand le Yiyo est mort à Colmenar Viejo, Antoñete, chef de lidia de cette corrida de Marcos Núñez, avait décidé de toréer malgré tout le lendemain à Almería, disant que la fête (au sens de fiesta brava) devait continuer coûte que coûte. The show must go on, certes, mais que c'est dur. Hier, Víctor Barrio a laissé sa vie sur le sable des arènes de Teruel, mais personne ne l'oubliera.

Florent

dimanche 3 juillet 2016

Saints patrons des portatives

J'avais un prof de Sciences éco' au lycée à La Rochelle, sur le point de partir en retraite. Teinture exubérante, de quoi concurrencer Manolo Molés et José Ortega Cano. En fin d'année, il avait dit une fois : "quand j'ai su que j'allais devenir prof, j'étais content pour trois raisons, vous savez lesquelles ?". L'imagination, dans ce genre de moments, déborde dans tous les sens, puis s'avère sans réponse. Trois raisons : Juin, juillet, août ! Il se définissait comme réac', je parle au passé, mais j'espère malgré tout qu'il poursuit une retraite paisible.
L'âge de la retraite, pour les toreros, on l'évoque de temps à autres, quand certains semblent avoir dépassé la limite. Mais c'est un domaine à nul autre pareil, et puis être torero, c'est pour toujours. L'exemple le plus emblématique est bien entendu celui d'El Pana, disparu il y a un mois, un fait que l'on a toujours du mal à réaliser. Les "vieux" dans l'arène, sans que cela soit péjoratif, cela fait un peu penser aux femmes dans le monde de la boxe, et le film Million Dollar Baby, la responsabilité et la culpabilité ressenties par Clint Eastwood en s'occupant de la carrière d'une jeune boxeuse. Toros, boxe, issue tragique similaire.
L'été, c'est la multiplication du nombre de courses. En France et surtout en Espagne, nombreuses sont les cités à ne pas posséder leurs propres arènes. Tout l'été, on voit donc défiler dans plein de villes et villages des arènes dites portatives. Des arènes qui se démontent, bougent de ville en ville. Certaines sociétés ont plusieurs modèles et tailles d'arènes. Guerrero (comme à La Brède), Ocón (qu'un Marseillais prononcerait "Oh con !"), ou encore Raúl Ramírez (subalterne et sauteur à la garrocha dans la cuadrilla de Sánchez Vara), les saints patrons des arènes portatives. J'ignore qui a eu l'idée un jour d'inventer les arènes démontables, mais même si leur ferraille manque d'âme, elles sont tout de même d'utilité publique. Pour équilibrer le budget, et rentabiliser, en tant qu'entrepreneur d'arènes portatives, mieux vaut aussi séduire les villes qui penchent pour les courses populaires, de recortadores, et pas seulement les corridas et novilladas. Avec la réduction du nombre de courses ces dernières années, pas facile de s'y retrouver avec uniquement les "festejos" en habits de lumières.
À La Brède, département de la Gironde, le samedi 25 juin, c'est une plaza portative de chez Guerrero qui était montée sur le pré. Cela fait pratiquement vingt ans que l'on donne des toros chaque année à La Brède. On ne voit pas une course dans une arène portative comme dans une arène fixe. Déjà, on ne reconnaît pas les repères habituels de telle ou telle plaza. Dans une portative, les pièces de métal sont solidaires les unes avec les autres. En tapant contre les burladeros, les beaux toros de Fuente Ymbro amenés à La Brède faisaient bouger par ricochet les tribunes. C'est toujours comme ça dans une portative. L'inconvénient, ce sont les toros directement débarqués du camion, et qui ont tendance à perdre des forces. Plusieurs toros de Fuente Ymbro ont manqué de puissance et de moteur. Et les piques traseras et destructrices n'ont pas vraiment arrangé les événements. Le péruvien Galdós a touché un excellent Fuente Ymbro, "Recobero", encasté et avec une charge vibrante, auquel il coupa une petite oreille. C'était par contre le jour de Curro Díaz, torero en forme, qui surprend par sa façon de toréer. Beaucoup d'allure, mais un toreo systématiquement profilé, hormis pour les cites de loin, donnés de face, ainsi que les estocades, en rentrant droit, ce qui lui valut face au premier bis une grande frayeur, la corne passant au niveau du gilet. Il y avait Alberto López Simón aussi, venu se racheter de son forfait de 2015 ("officiellement" blessé alors qu'il toréa le lendemain matin à Istres), et qu'il était curieux de retrouver dans une plaza comme La Brède. Avec son lot, soit faible soit décasté, il ne put faire autre chose que repartir dans l'indifférence. A l'heure qu'il est, les portatives ont certainement été démontées et sont reparties. Comme une caravane, comme le Tour de France, comme la tauromachie, un grand été plein d'étapes. Juin, juillet, août... et septembre aussi.

Florent