mardi 9 mai 2017

La belle de mai

Juste avant d'arriver à Madrid, je parcourais les premières chroniques sévillanes de Jean-Michel Mariou dans sa "route des toros". Séville, une autre ambiance, un autre décor, une atmosphère bien plus méridionale. Les sévillans, incarnant toujours une sorte de nec plus ultra du chauvinisme, prétendent qu'il ne pleut jamais au moment de la feria. Or, si l'on regarde bien – et les gouttes n'ont pas fait défaut cette année –, pratiquement chaque édition connaît une ou plusieurs journées dignes du Finistère.
J'aime le bon goût de Jean-Michel Mariou, sa façon de décrire des scènes de vie. Lui qui utilise la "route des toros", quand d'autres auraient employé le terme un peu surfait de pélerinage. Oui, parler de pélerinage, quand on va aux toros, ça a une connotation grotesque.
Dans sa chronique de la corrida du 27 avril, Jean-Michel décrit ainsi le costume de Manzanares : bleu nuit du 15 août et or. Saveur d'été qui fait rêver. Non pas pour la référence au jour de l'Assomption, qui je l'avoue m'intéresse peu, mais bien pour le cap qu'il représente dans une saison. Point de basculement entre haute et basse saison, au 15 août, la nuit est belle et paisible.
On dit des français qu'ils sont de grands stressés et des névrosés. Mais attendez de voir, à Madrid, le musée taurin des arènes de Las Ventas, qui se situe dans l'enceinte de la plaza, collé au patio de caballos, mais qui est à des années-lumière de l'esprit des lieux. Un truc ultra-touristique, pas très bien expliqué pour le visiteur lambda, cher aussi (10 euros pour voir le musée grand comme un appartement, tandis que pour 2,50 euros, vous pouvez assister à une novillada dans les arènes), et dont on se demande justement si il peut donner envie à ceux qui n'ont aucun lien avec la fête des toros de s'y intéresser. Et ce n'est pas le vigile en uniforme qui circule entre les galeries avec une matraque et en menaçant le moindre smartphone en mode photo qui pourrait contribuer à cette envie. Pas plus que le personnel d'accueil qui prend de haut quiconque se pointe. Globalement négatif.
Je n'avais jamais mis les pieds dans le musée taurin auparavant, et pourtant, nombreuses sont les choses intéressantes dans celui-ci, mais pas forcément bien mises en valeur et présentées. J'y reviendrai.
De l'autre côté des dépendances de l'arène, il y a la Puerta de arrastre, avec le desolladero, où tous les toros combattus deviennent viande à peine un quart d'heure après avoir été estoqués. Avec tous les morceaux ou presque déjà débités. Si cela existait en France il y a encore quelques années dans certaines arènes (Arles notamment), ce n'est plus le cas, puisque les normes vétérinaires et sanitaires imposent désormais le dépecage dans un abattoir agréé.
Et derrière le desolladero, dans un bâtiment en briques comme l'intégralité de la plaza, c'est là que siège le bureau ovale de la tauromachie. Celui de Simon Casas. Un bureau rectangle en fait, spacieux, avec les lumières à fond, et dans un coin une petite affiche de Gérone dans les années 60, rappelant que Simon Casas fut lui aussi torero.
Qui donc à l'époque aurait pu imaginer qu'un français puisse diriger une arène comme Las Ventas ?
Certainement personne, car le conservatisme espagnol en la matière est difficile à transgresser.
Tout part en fait d'un rêve. Celui des toreros français de l'après-guerre. Un rêve nourri avec bien plus d'instinct de survie que d'ambitions. Montrer que les toreros français existaient et pouvaient se faire une place ! La survie, d'ailleurs, et les gens qui partent de zéro font bien plus rêver que les ambitieux déjà établis.
Et l'on se rend compte rétrospectivement que beaucoup firent partie de cette histoire. Simon Casas, les frères Nimeño (Alain puis Christian), Frédéric Pascal, Chinito, et tellement d'autres, qui se retrouvèrent notamment à manifester en piste pendant la lidia d'un novillo en 1972 à Saint-Sever. Une histoire avec des moments de gloire et aussi des tragédies. Celle de Jacques Brunet "Jaquito", hors de l'arène, et plus tard sur le sable celle de Christian Montcouquiol "Nimeño II".
Une histoire, qui dans sa continuité, bien des décennies plus tard, aura vu arriver Simon Casas à Madrid. Simon Casas, comme il l'avait expliqué après sa désignation en septembre 2016, était parti de rien et d'une condition plus que modeste. Une trajectoire ascendante, des paris, beaucoup de mots (des bons, d'autres à tort), et du Bernard Tapie dans le texte aussi, dans la façon de s'exprimer, de surenchérir, d'être protagoniste. Il n'est pas impossible, si on lui demandait, que Simon Casas ait vu Bernard Tapie comme modèle de réussite dans les années 80.
Et derrière le bureau, il y a les corrales, là où se jouent tant d'histoires. Entre toros ou lots entiers refusés, lots recomposés, etc. Beaucoup de protocole.
Dans son équipe de Plaza 1 ("Plaza One" disent certains aficionados madrilènes avec humour), Simon Casas a nommé Robert Piles dans la gestion des lots choisis. Piles qui, avec l'assise qui est la sienne (ancien matador, doyen actuel des toreros français, et apoderado de nombreux toreros), accomplit la tâche sans difficulté.
Dimanche 30 avril, dans l'enceinte de briques, sur la piste, une novillada de Sánchez Herrero. Une course qui paraissait forte dans les corrales (avec un quatrième novillo, colorado, de 530 kilos), et il y avait de quoi être inquiet quand on sait le nombre de novilleros passés par la porte de l'infirmerie, en bas du Tendido 4, depuis l'an dernier. Mais au final, même si elle fut mansa, elle ne "mangea personne" (avec un excellent premier novillo) et permettait mieux que ce qu'en firent Tulio Salguero, Alvaro García et Daniel Menés, auxquels on ne peut que souhaiter de muscler leur jeu à l'avenir. Les lidias et les cuadrillas furent pour leur part catastrophiques, rappelant en pire ce que l'on avait vu lors de la novillada-concours de Parentis en 2016. A Madrid, au moins deux Sánchez Herrero sur six furent flingués à la pique au sens littéral du terme.
Une course pluvieuse devant une assistance réduite, avec de nombreux touristes (de nationalités très diverses) peu avertis à la chose mais certainement pas insensibles à leurs guides... touristiques. A l'aube du mois de mai, de la feria de San Isidro, le lendemain le beau temps revenait à Madrid... et les Dolores Aguirre aussi.

Florent

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