mardi 16 mai 2017

Solitude

Solitude le long des planches, comme celle de Paco Ureña à Madrid hier après-midi. Certes le valet d'épées vient pour constater l'étendue d'une probable blessure, mais le torero reste, tout de même, dans sa solitude. Le regard noir, fixé sur l'adversaire et le fil du combat.
On ne voit cela qu'en tauromachie, où lorsqu'un torero est touché lors de l'accueil à la cape, il s'accorde parfois un round d'observation. Toreros accidentés mais pas résignés, patients, et tentant de jauger leur propre force et leur capacité à revenir. Malgré une blessure aux ligaments du genou après avoir été "tamponné" contre les barrières par son second toro de Montalvo, Paco Ureña a attendu assis quelques minutes afin de poursuivre le combat.
Elle est rare cette image, mais pas pour autant inédite. Ce genre de situation a tendance à se produire plusieurs fois par saisons.
J'ai le souvenir d'un reportage de Face au Toril, d'une VHS, dans les années 90, à l'époque où les enfants n'avaient pas encore de smartphones ou de tablettes entre les mains. Seulement des Game Boy Color et des cassettes. Une VHS donc, que je me souviens avoir vu des dizaines de fois. Les arènes d'Arles comme toile de fond, et un novillero à la mode, Antonio Borrero "Chamaco", propulsé dans les airs par un exemplaire de Victoriano del Río. Année 1991. Chamaco était resté le souffle coupé, groggy, assis sur la bordure de la barrière pendant de longues minutes. Veillait en face de lui une caméra isolée, immortalisant ce moment exceptionnel qu'est la solitude d'un torero après un accrochage dont on sait qu'il se relèvera.
Hier, l'attente de Paco Ureña faisait penser à cela. A fortiori dans une arène, Madrid, où la blessure peut arriver bien plus vite qu'on ne le pense.
Paco Ureña était sérieusement touché au genou quand il est reparti combattre le Montalvo. Avec des statuaires, sans bouger, et peut-être la promesse d'un nouvel exploit. Il faut dire que le souvenir de sa faena d'il y a deux ans face à un toro d'Adolfo Martín est encore vif dans les esprits. Et ce, bien qu'il n'ait obtenu aucun trophée ce jour-là. Mais les naturelles d'anthologie sont restées.
Hier, ne quittant pas la piste malgré une blessure, des sifflets l'ont accompagné depuis les gradins. Incompréhensibles, mais de rythme soutenu tout le long de l'après-midi, donnant ainsi un sentiment étrange.
S'il tua mal à chaque fois, face à deux toros sans intérêt, Paco Ureña ne méritait en aucun cas ces sifflets.
Avec Curro Díaz et Alberto López Simón, il faut dire que les trois toreros étaient attendus comme des favoris par le public de Las Ventas. Eux qui pendant des années n'étaient que de simples outsiders.
L'après-midi, en fait, avait déjà déraillé depuis le combat du premier toro. Alors qu'il n'y avait même pas eu les deux piques réglementaires, le président décida de passer aux banderilles. Le toro fut fortement protesté aussi, mais pas remplacé, ce qui donna le ton, et déclencha la colère d'une partie du public restant sur ce détail pour tout le reste de la course.
Dans le chahut de ce premier combat, le toro de Montalvo, faible mais peu piqué, et court de charge aux banderilles, s'en alla cueillir le subalterne Lebrija, lui infligeant un grave coup de corne à la cuisse.
Chahuté fut aussi Curro Díaz, aussi bien au premier qu'au quatrième, malgré de la torería, de la personnalité, et une main gauche privilégiée. Il est vrai qu'il resta au final beaucoup de choses inabouties dans sa prestation. Le public madrilène lui reprocha son toreo de profil, son placement et sa distance. Dommage, car en étant plus centré et avec de meilleures épées, Curro Díaz aurait connu un tout autre après-midi. A son premier, il fut spectaculairement pris au niveau du gilet en portant l'estocade, comme à La Brède et à Céret l'an dernier. Une situation qu'il devra éviter à l'avenir, en travaillant les entrées avec l'épée, car dans ces circonstances les graves blessures ne sont affaires que de millimètres.
Quant à Alberto López Simón, il est apparu bien loin de son épopée triomphale d'il y a deux ans. Beaucoup de doutes, peu de technique, et certainement aussi beaucoup trop de courses dans son agenda par rapport à ses capacités, ce qui lui fait actuellement flamber son crédit auprès de l'afición.
Étrangement présentés étaient les toros de Montalvo, lourds mais souvent sans trapío. Manquant généralement de force et de caste. Le plus typé Montalvo fut le quatrième, "Escandaloso", un toro de cinq ans, au pelage noir avec des tâches blanches, massif avec près de 600 kilos. Il fut bravucón et permit des choses au dernier tiers, mais était loin du statut de grand toro.
Si la billetterie n'affichait pas complet hier pour voir six toros de Montalvo combattus par Curro Díaz, Paco Ureña et López Simón, il y avait tout de même 22.000 personnes. Ce qu'aucune autre arène en Europe ne peut contenir.

Florent

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