mardi 18 juillet 2017

Ouvrez les portes

Si Céret existe encore sur la carte taurine, quasiment esseulée dans sa zone géographique, c'est grâce à son sérieux. Un sérieux indiscutable, et une réputation maintenue année après année depuis trente ans. Et ce n'est pas un raccourci que d'affirmer que sans l'ADAC à Céret, cette ville n'accueillerait aujourd'hui probablement plus de corridas.
Samedi matin, il y avait une novillada de Raso de Portillo, et l'impression de passer par à peu près toutes les sensations que l'on peut vivre dans une arène.
Une novillada forte, sérieuse, respectable, digne des lieux, et tout à fait acceptable pour la catégorie. A une exception près, et c'est là que l'on peut s'interroger, en rapport avec l'époque. Un cinquième novillo, "Ulano", magnifique, avec beaucoup de trapío, une estampe... mais beaucoup plus toro que novillo et dépareillant complètement du reste du lot. Une forte ovation à son entrée sur le sable, mais aussi la crainte et le pressentiment que l'on pouvait courir à la catastrophe. Certes, on pourra toujours dire que le caractère et le volume ne sont pas liés, et que des toros plus petits peuvent blesser, mais celui-là semblait vraiment démesuré.
Pourtant, il y a eu par le passé à Céret et dans d'autres arènes des novilladas avec des éléments aussi charpentés et corpulents que ce cinquième. Il y a cinq ou dix ans encore, des novilladas aussi fortes pouvaient exister à la rigueur car les novilleros les affrontant avaient plus d'expérience et de courses à leur actif. Aujourd'hui, avec la baisse du nombre de novilladas à vue d'oeil, pour de multiples raisons et facteurs, c'est le désert de Gobi en la matière.
Et dans n'importe quelle arène, lorsqu'arrive une novillada très forte, les jeunes qui s'y collent arrivent avec une expérience réduite. En 2016, en France, en prenant quasiment toutes les novilladas de la sorte, Manolo Vanegas et Guillermo Valencia, en plus d'assurer, ont réussi à masquer des carences qui existent réellement chez les novilleros actuels. En 2015, en se frottant peut-être trop tôt à ce type de courses, Louis Husson est tombé sur une marche trop haute et a dû renoncer à sa carrière.
C'est donc Daniel García qui affronta le fameux "Ulano", plus fort que beaucoup des toros d'Escolar Gil prévus pour le lendemain, bien qu'il ne s'agisse pas du même encaste et des mêmes caractéristiques en morphologie. Mais c'était frappant. Daniel García, conseillé depuis la barrière par Tomás Campuzano, a un concept pur et sans fioritures. Un novillero à revoir. En septembre dernier, il a remporté à Villaseca de la Sagra un trophée malgré un accrochage effrayant. Et cette année à Madrid, en avril, un novillo l'a encorné au cou. Beaucoup de novilleros, dont Daniel García fait partie, payent actuellement un tribut fort à leur passion et à leur détermination. Mais à quel prix ? Il est terrible que par compensation, ces jeunes gens doivent affronter des novillos-toros tandis que tant de vedettes ou autres n'ont que des adversaires très calibrés.
Au deuxième novillo, brave mais mal piqué, et par la suite amoindri, Daniel García avait déjà montré de beaux gestes. Tout comme au cinquième, très impressionnant donc, auquel il servit un somptueux début de faena par le bas, avec des doblones. Un exemplaire encasté, mais avec des possibilités... qui au seul moment où il paraissait éteint, sur la seule erreur d'inattention du novillero, le percuta de façon tragique. Quasiment tous les novilleros font des erreurs et celle-ci semblait arriver. On vit Daniel García tamponné, crocheté, commotionné, alors qu'un banderillero venant à la rescousse fut lui aussi soulevé. Par miracle, on ne déplora aucun coup de corne mais cela aurait pu être terrible. Comme dix ans auparavant, jour pour jour, le 15 juillet 2007... une bonne étoile sembla planer au-dessus des arènes de Céret.
Au-delà de cette parenthèse, on a connu chez Raso de Portillo des novilladas plus braves et plus encastées que celle-ci. 19 rencontres tout de même au cheval... tout en sachant que les deuxième et quatrième, les plus braves, ont été les plus mal piqués. Mario Palacios a affronté un premier novillo manquant d'étincelles, et un quatrième, au pelage gris, brave, encasté, et qui lui posa des difficultés.
Quant au troisième novillero à l'affiche, c'était le français Maxime Solera. Dans un costume vert bouteille et or, le même qu'à Peralta, en Navarre, où je l'avais pour ma part découvert, et où il avait reçu le prix au triomphateur. Maxime Solera, qui affiche peu de novilladas à son actif pour le moment, est encore méconnu. Il a, en tout cas, une envie et une générosité débordantes.
Présentation à Céret, et départ vers le toril, à portagayola. C'était face au troisième novillo, le soleil tapait fort, et l'on sentit un grand frisson, l'intensité dramatique d'un tel moment. La solitude face au défi, face à un jeu de portes, et face à l'adversaire qui au final déboule du toril. Cette sensation est encore plus forte à Céret qu'en d'autres endroits. Devant ce troisième Raso de Portillo, court de charge, on vit déjà chez Solera un courage indéniable et un métier encore à parfaire.
Mais c'est au sixième que vint le très grand moment de la matinée. Une autre portagayola, avec toute la vérité que cela implique, et un novillo passant très près de l'homme. En quatre rencontres, le Raso se défendit et fit sonner les étriers, c'est pour cette raison que plus tard on eut du mal à comprendre le tour de piste accordé. En revanche, le picador Gabin Rehabi sut parfaitement accomplir le tiers et reçut une forte et juste ovation.
Maxime Solera, qui avait été très appliqué dans les lidias et les mises en suerte, ne se démonta pas au moment de prendre la muleta. Des cites de loin face à un novillo encasté et exigeant, et une volonté d'imposer un toreo engagé, qui passe ou qui casse, avec les cornes frôlant le costume. Le novillero français sut donner la distance, dans les cites et dans les séries. Et de la main gauche, il signa deux à trois séries d'une énorme intensité, déclenchant les "olés" les plus profonds. Alors que la Cobla joua "Gallito", Maxime Solera fut surpris et vola sur les cornes, réalisant un soleil et retombant durement. Qu'importe, car il se releva et sa faena avait fait le plein d'émotion.
Pourquoi pas deux si il tue bien... Mais hélas, sans que ce ne soit volontaire, l'épée tomba trop bas, et les trophées s'envolèrent. Il y avait, et il y a encore, la fierté non dissimulée de voir un français (et même deux, avec le picador) briller en ces lieux, car ils sont rares à s'y aventurer. Et au final, le tour de piste au cours duquel fut acclamé Maxime Solera valait bien plus que des oreilles...

Florent

(Image de Louise G.)

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