mardi 26 septembre 2017

L'académie du bonnet vert

Courage linéaire, et certainement aussi vision rugbystique de la tauromachie. Il y a vraiment, chez les forcados, quelque chose de pas commun. Car dans quasiment toutes les autres disciplines face au toro, le principe est d'esquiver la bête. Mais ici, il est question de la recevoir de plein fouet, au cours d'un puissant duel et d'un choc inévitable. Offrir son corps à la science.
J'ai d'ailleurs du mal à comprendre pourquoi, du fait de cette tradition, le rugby connaît aussi peu d'engouement au Portugal. Certes, il y eut une percée en la matière, un peu anecdotique, puisque le Portugal participa au Mondial 2007 de rugby en France. Cela donna notamment un curieux Nouvelle-Zélande – Portugal, avec une valise à la clé pour nos amis de Lusitanie, mais tout de même un essai inscrit face aux All Blacks, un exploit, fêté comme la conquête d'une autre planète.
Chez les forcados également, c'est le collectif qui doit s'imposer. Derrière le forcado qui reçoit en premier le toro sur lui, la ligne qui suit doit être solidaire et ne jamais rompre. C'est une obligation, quand on sait que les toros du Portugal en général sont forts, robustes, et arborent des origines de type Pinto Barreiros ou Comte de la Corte.
En France, voir des forcados dans une arène est relativement récent, puisque cette forme de tauromachie n'est arrivée qu'à la fin des années 60. S'il y a des corridas portugaises chez nous, elles restent assez rares tout au long de la saison, et sont cantonnées à des soirées d'été.
Évidemment, le plus impressionnant dans ces courses-là – et pardon pour les toreros à cheval –, reste le duel de fin de combat. Entre ces forcados anonymes, dont les groupes qui existent ont tous le label amateur, et le toro. Quand le silence s'installe sur les gradins, les impacts sont forts, et parfois terribles.
Au cours de ce mois de septembre, deux forcados sont morts suite à des blessures en piste au Portugal. Pedro Primo, 25 ans, du groupe de Cuba, et Fernando Quintela, 26 ans, que l'on voit sur la photo, et qui lui était du groupe d'Alcochete.
Pour tous les forcados qui font des saisons complètes au Portugal, et pour ceux qui viennent parfois l'été dans les arènes françaises, sous les lumières des projecteurs et des lampions, on leur prête par moments un aspect comique. Avec une tenue particulière, tout comme l'est aussi leur façon d'appeler les toros. Mais c'est un grand moment de vérité, et quelque part, eux aussi sont toreros.

Florent  

mardi 19 septembre 2017

Revenir à Nîmes

Ou pas. Ce n'est pourtant pas l'envie qui manque, et c'est même bien plus sérieux qu'il n'y paraît. L'idée et la sensation ont de quoi travailler l'esprit au moins pour qui un jour y a habité. 
A suivre de loin les ferias de Nîmes, d'un oeil ou d'une oreille, la chose taurine semble y être arrivée à un moment délicat, et avec forcément de quoi susciter l'inquiétude. 
La dernière feria des Vendanges, pourtant, avait débuté avec un remarquable et brillant discours d'Éric Dupond-Moretti. Un brindis qui donnait l'envie d'y être, d'écouter et de regarder. Dupond-Moretti, qui un jour avait dit à propos de son métier d'avocat, spécialisé en matière pénale "quand vous vous adressez aux jurés en Cour d'assises, il faut passer pour la personne avec qui ils aimeraient prendre le Ricard. Pas le champagne". Instaurer un lien profond et populaire.
Populaires, comme le sont les racines de la corrida, et cette dernière ne devrait jamais être tentée de s'en couper ou de s'en défaire. 
Revenir à Nîmes, peut-être un jour. Plutôt un doux week-end de septembre, car à Pentecôte, il y a Vic. Arriver du côté de la gare, traverser l'avenue Feuchères, voir l'esplanade, puis les arènes.
Un lieu chargé d'histoire où il est arrivé d'y faire rentrer près de 20.000 personnes pour des corridas. Les années fastes, elles, semblent avoir vécu. L'engouement est en baisse. Les raisons sont multiples, mais, rassurez-vous, les antis-corridas n'y sont pour rien là-dedans.
De loin, en voyant la cuvée 2017 de la feria des Vendanges s'achever, ce furent encore les mêmes soucis et remarques de la part de l'afición.
Les facteurs sont donc nombreux. Il arrive même désormais que des affiches de vedettes ne fassent que moitié d'arène, impensable il y a quelques années encore. Peu de variété, surtout au niveau des élevages ; la vitrine que pouvait être Canal + France n'est plus là depuis belle lurette ; et le panel des toreros vedettes pouvant remplir les arènes a considérablement diminué (Manzanares père, Ojeda, Muñoz, Espartaco, Rincón, Joselito, José Tomás...).
Les places y sont chères, même vers le haut des gradins, et ce que certains trouvaient autrefois exceptionnel est devenu aujourd'hui du pur conformisme. Ils en ont trop fait, et cela a même été probablement contre-productif : confirmations d'alternatives à Nîmes, oreilles, queues, corridas de présentation moyenne voire médiocre, vueltas, indultos, même en corrida à cheval.
Et une inarrêtable dégringolade dans le sérieux. Nîmes, aussi, s'est coupée du monde, plus de commission taurine, plus de lien avec les autres villes taurines françaises, et peu de rapports avec l'afición locale hormis le temps d'un week-end pédagogique en début de saison. 
Simon Casas, pourtant, de par sa stature, dispose théoriquement de tous les éléments pour relancer la machine nîmoise. Mais revenir au premier plan, cela restera extrêmement difficile. 
Il y a quand même l'envie d'y revenir. Qu'importe l'affiche. Faire le trajet habituel, passer près de la gare, de l'avenue Feuchères, et croiser la statue représentant l'homme qui a donné tellement de force à cette passion. Même plus de vingt-cinq ans après sa disparition, il donne envie de se battre pour celle-ci. De voir une belle et grande course de toros aux arènes de Nîmes. Et admirer ses vieilles pierres.

Florent

lundi 18 septembre 2017

Danse avec les loups

Dans la quête d'un monde meilleur, quoique puissent en dire nos opposants, il y aurait certainement des courses de toros. Deux petites heures à peine passées sur les gradins des arènes de Sangüesa, à discuter, et à partager des verres avec des gens du cru, puis partir plus tard et se dire au revoir, comme si l'on se connaissait depuis vingt ans. Peu de scènes de la vie quotidienne pourraient offrir ce genre de moments.
Sangüesa, à l'Est de Pampelune, est l'une de ces nombreuses ferias de Navarre d'août et de septembre. Sangüesa est en altitude, quasiment à la limite de l'Aragon, et ce samedi après-midi, il n'y faisait pas bien chaud. Douze ou treize degrés à l'ombre. Au loin, des éoliennes sur les sommets, et derrière, le grand lac de Yesa, paysage impressionnant, très vaste, et où peu de touristes s'aventurent à cette saison.
Les arènes de Sangüesa, si elles ont beaucoup moins de charme que celles de Peralta ou de Tafalla, sont une enceinte de briques, et à l'intérieur, il y a des gradins à la fois en bois et en fer. Un long mur circulaire de briques donc, on pourrait se croire à Toulouse.
En arrivant à Sangüesa, en début d'après-midi, on a l'impression d'un village en fête mais désertique. Peu de monde dans les rues et le long du parcours de l'encierro, couru chaque matin. Sangüesa, c'est aussi là où en 2005, un novillo s'est barré des arènes pendant la course, et a été repris et "estoqué" par la police un kilomètre plus loin.
A Sangüesa, le grand intérêt du cartel était le lot de toros d'Alberto Mateos Arroyo, un élevage peu connu, inédit en France, bien que certains s'y soient intéressés à un moment. De source sûre, il y a même failli y avoir un lot de toros à Orthez il y a quelques années.
Un élevage de pure origine Baltasar Ibán, et dont on peut dire, si c'est compréhensible, qu'il est plus Ibán que Baltasar Ibán ne l'est à l'heure actuelle.
L'élevage d'Alberto Mateos Arroyo, situé dans la province de Salamanque et en allant vers Zamora, a une triste particularité. Il est régulièrement décimé par les loups qui peuplent la zone, et ainsi, s'attaquent aux veaux et au troupeau en général. C'est un petit élevage, dont les sorties annuelles sont peu nombreuses. Pas trop d'opportunités, si ce n'est dans de petites arènes, et il faut jongler entre les dégâts des loups et ceux des requins du mundillo.
A Sangüesa, c'était un très beau lot, en pointes, avec du trapío, sauf peut-être le premier plus léger. Des toros qui devaient peser entre 470 et 500 kilos, mais étaient parfaitement dans le type Ibán. En comportement, de la caste, et de la bravoure aussi. Ce qui est frustrant dans ce type d'arènes, c'est le tiers de piques. Les chevaux étaient démesurés ce samedi, et les piques furent trop longues. Alors que les Mateos Arroyo auraient pu sans problème supporter deux à trois rencontres raisonnables. Braves face aux picadors assis sur des montagnes, et sans jamais sortir seuls du matelas.
Je pensais, après avoir entendu pas mal de témoignages sur cet élevage, qu'il y aurait peut-être un poil plus de sauvagerie. La tendance générale de cette corrida fut la noblesse. Mais attention, il y avait de la caste, des toros exigeants, mourant le plus souvent la gueule fermée, fièrement, vers le centre de la piste.
Les toreros, s'il faut souligner leur mérite d'avoir combattu une corrida sérieuse et en pointes, ont coupé des oreilles généreuses. Cinq au total. Sánchez Vara a toréé avec métier, posant les banderilles dans le berceau, mais toréant assez loin avec la muleta. Le colombien José Arcila a été bien mieux qu'à Tafalla un mois auparavant, et quelque part, ce n'était pas bien difficile. Il fit deux jolis quites à la cape. Enfin, le navarrais Javier Marín, qui a pris l'alternative en juillet à Tudela, malgré sa grande volonté et sa sincérité, semble manquer de pratique.
Curieuse fut la présidence au cours de cette corrida, faisant jouer la musique quasiment dès les premières passes de muleta, et mieux encore, applaudissant les arrastres à la fin des combats !
Il n'empêche que la vuelta au sixième, Aceitunero, numéro 2, un toro brave, encasté, et avec beaucoup de transmission, n'avait rien de contestable. Un grand toro, vraiment. Faire ce genre de déplacement, pour des découvertes, et revenir avec de telles images en tête, cela vaudra toujours le coup. Puissent les Alberto Mateos être épargnés et danser avec les loups.

Florent  

mardi 12 septembre 2017

On dirait le Sud

Vient un beau jour où un tas de choses vous donnent envie de fuir. Comme le microcosme taurin du sud-ouest, qui à force de guerres d'égo, en vient parfois à se prendre plus au sérieux lui-même qu'il ne prend au sérieux la dramaturgie de ce qui se passe en piste. Dommage, regrettable, et tout ce que l'on veut. Goutte d'eau faisant déborder le vase, les commentaires lamentables ayant suivi la novillada-concours de Saint-Perdon, et le salut en piste à la fin de la course de José Antonio Baigorri et de sa fille Patricia, propriétaires de l'élevage de Pincha.
Je me souviens qu'au lycée, alors que le mois de septembre réservait encore de splendides journées, un copain m'envoyait des messages de ses escapades en Rioja ou en Navarre, terres de vignes et de toros. Peralta, Arnedo, Sangüesa, Corella, et bien d'autres.
Mais il fallait s'armer de patience afin d'en faire de même. Le même copain, un jour, m'incita à sécher les cours à la fac quitte à manger un zéro pour aller assister à la dernière novillada de l'histoire des arènes d'Arnedo. Le choix était vite vu, il n'y avait pas photo ! Et ce fut Arnedo.
En septembre, la route qui mène au paysage désertique du Sud de la Navarre est beaucoup moins chargée que durant les heures de pointe de l'été. Entre routes littorales et routes de montagne, on se sent vacancier solitaire. Sur le chemin de fêtes où à cette saison les gens s'habillent encore de rouge et de blanc, alors qu'en France, au mois d'août, tout ça, c'est déjà terminé.
C'est différent là-bas, et ça respire à fond l'authenticité. Comme les tertulias d'après course dans le joli local du Club Taurino de Peralta. Chacun s'exprime, et les avis sont très divergents, on évoque une vuelta potentielle pour le sixième Cuadri, l'appréciation des novilleros n'est pas la même, celle du tiers de piques non plus, mais personne ne hausse le ton et tout se passe dans une extrême simplicité.
Peralta, dont les arènes ont été inaugurées en 1883, est un village dont la feria dure une semaine ! Quatre novilladas piquées, une corrida à cheval et un festival sont programmés, mais malheureusement éparpillés sur toute la semaine, ce qui oblige à faire des choix. Cette année, les quatre piquées provenaient des élevages de Pincha, Cuadri, San Isidro (qui venait souvent en France à une époque sous le nom de Bernardino Giménez ou Giménez Indarte) et Ana Romero. Ce sont ces derniers, les Santa Coloma d'Ana Romero, qui ont obtenu le prix de la feria.
Dimanche 3 septembre, la novillada de Pincha est sérieuse et très armée, et inégale en comportements. Quatorze piques, des novillos plus ou moins encastés. Fernando Flores et le très courageux Aquilino Girón coupent chacun une oreille. Maxime Solera, qui avait été triomphateur de la feria en 2016, est allé a portagayola, a fait une bonne lidia au troisième, mais a connu des difficultés avec l'épée face au lot le moins évident. On aurait aimé voir le français El Adoureño ce jour-là, afin de se faire une idée, car il est inédit pour le moment en novillada piquée chez nous. Mais il déclara forfait et fut remplacé par Girón.
Le jeudi 7, les Cuadri ont été très nobles et mobiles, avec un véritable fond de caste. Les novilleros en général n'en ont pas profité, et Juan Carlos Benítez, qui a été le plus novillero des trois, a coupé la seule oreille face à l'excellent sixième. Le lot de Cuadri a confirmé la tendance de cet élevage à avoir des sorties irrégulières. Mais il y a toujours, c'est une certitude, des choses intéressantes, comme ce lot de Peralta.
Fête, encierros en grand nombre, et novilladas, c'est ça Peralta. Une vieille arène où en fin d'après-midi, on remarque que les gradins du soleil sont exclusivement peuplés de jeunes. Et c'est bien, car il faut penser à l'avenir.

Florent   

dimanche 10 septembre 2017

Ça existe encore

Soleil frais de fin d'été, du mois de septembre, le mois des choses inattendues en tauromachie, et où l'on se dit avec désarroi qu'une fois de plus, ce con d'été en question, il est passé bien trop vite.
Du Sud de la Navarre au Pays Basque, il y a une petite centaine de kilomètres, mais les paysages sont clairement tranchés. L'aride et l'ocre pour la Navarre, et le vert pour le Pays Basque.
Zestoa, pour faire simple, est située à peu près à mi-distance entre Azpeitia et Deba, qui sont deux autres places taurines de la province de Guipúzcoa. Azpeitia, Deba, Zestoa ainsi que San Sebastián sont les quatre seules arènes actives de la province à l'heure actuelle, tandis que d'autres, si elles sont encore debout, ne donnent pas ou plus de courses, comme c'est le cas d'Eibar et de Tolosa.
C'est la région taurine la plus proche de la France, et cette proximité fait que l'on peut en profiter. A l'autre bout de la chaîne des Pyrénées, côté catalan, il y a également d'autres arènes proches, et des belles, comme celles d'Olot en pierre volcanique, ou celles de Figueres, dont on déplore comme d'autres l'abandon.
En arrivant à Zestoa le midi, on remarque un long couloir de sable, un peu en pente, avec autour des façades, un bar, une église et la mairie. A cette heure-ci, les tables et les chaises du bar sont de sortie sur la piste. Pourtant, à six heures du soir, il conviendra de les ranger. A midi, le novillero à l'affiche et ses banderilleros inspectent les lieux.
C'est là que je fais la connaissance d'Asier Campos, banderillero d'Azpeitia que l'on a souvent vu en France cet été, et souvent à son avantage. Avec Asier, on parle des plazas du coin, Azpeitia, Deba, Zestoa. Asier évoque aussi les liens tauromachiques de sa famille. Son frère était rejoneador et s'appelle Igor.
D'Hossegor ? Cherche pas t'as tort.
A Zestoa, le charme des arènes est différent de celui de Deba, mais tout aussi fort. Quel régal dans les deux cas.
Pas mal de villages d'Espagne – plus qu'on ne le pense – donnent encore des toros sur leur place principale, et il s'agit de la meilleure évocation des racines de la tauromachie.
A Zestoa, la fête taurine peut paraître folklorique ou improvisée, mais l'on est loin du compte en pensant cela ! Il s'agit d'une tradition très ancienne, et en 2016, on y avait fêté les 350 ans de tauromachie en organisant un festival où l'on fit venir toréer José Pedro Prados "El Fundi" !
Et un jour, il y a quelques années, des antis-taurins firent une consultation pour le maintien ou non de la tauromachie dans le village... et c'est le "oui" qui l'emporta de façon écrasante.
A dix-sept heures trente, l'orchestre municipal joue "Amparito Roca" dans la rue qui mène aux arènes. C'est le pasodoble fétiche du village et qui crée l'effervescence. D'ailleurs, l'harmonie le jouera encore une fois en piste, puis une autre fois au paseo !
Les arènes sont pleines à six heures du soir, comme à Deba, et les balcons aux alentours sont bien garnis. L'élevage à l'affiche est toujours le même : Adolfo Rodríguez Montesinos, du Santa Coloma de Castille, un fer qui était venu en corrida à Orthez en 2009.
Il y a seulement deux erales lors des non piquées de Zestoa, précédant un lâcher de vachettes. C'est le novillero Alfonso Ortiz qui affronta les erales, un premier fuyard et un autre noble, saluant au premier et coupant une oreille à l'autre. Il connut, face au Montesinos d'ouverture, une énorme frayeur en se faisant coincer contre un mur après l'estocade. Des contusions à la cuisse l'obligèrent à passer par la case ambulance au moment de quitter les arènes.
Celui qui fut le plus ovationné lors de cette novillada express fut le tout jeune sobresaliente colombien Sebastián Gómez "El Bogotano", à peine 16 ou 17 ans, et invité par Ortiz à poser les trois paires de banderilles face au deuxième eral.
La novillada, dans une ambiance festive, est passée extrêmement vite. Mais il y avait tout de même le temps de s'arrêter quelques secondes, et de se demander si tout cela était bien réel.

Florent

mercredi 6 septembre 2017

Ce soir, ou je t'achèterai une maison...

Torero mystère, Paco Ureña aurait pu le rester dans l'anonymat de l'escalafón. Il fait partie, dans cette profession, des miraculés qui sont tardivement parvenus à éclore. Quand le nom de Paco Ureña n'est plus devenu un inconnu sur les affiches, il avait déjà plus de trente ans.
Et samedi dernier à Bayonne, il a laissé l'un des plus beaux souvenirs tauromachiques de l'été.
Je me suis alors souvenu d'une conversation avec un novillero il y a huit ans. Paco Ureña, au terme de sa première corrida en France, à Vergèze, dans le Gard, venait de couper deux oreilles à des toros de Pagès-Mailhan. Après cette corrida du printemps 2009, le novillero m'avait dit "tu vas voir, Paco Ureña a énormément de qualités, de potentiel, il va percer et aller très loin". Passèrent ensuite les saisons, et de petites temporadas pour Ureña. Des saisons avec parfois deux, trois, quatre corridas seulement. Des corridas dans des bleds et des petites arènes. Où quand il s'agissait de corridas sérieuses, elles étaient noyées par la fête. Comme à Tafalla, en Navarre, où Ureña a toréé plusieurs fois. On le voit sur cette photo prise en 2011 à Tafalla par Laurent Larrieu, lever l'épée face à un toro de Prieto de la Cal.
Mais Paco Ureña s'est fait violence. Et après quelques triomphes dans des arènes importantes, et une oreille obtenue un été à Madrid, c'est dans la capitale qu'il est parvenu à se consacrer pour de bon, à l'automne 2015. Face à des toros d'Adolfo Martín, il a été d'une pureté rarement égalée. Avec l'épée, il n'avait pas eu de chance ce jour-là, repartant sans oreilles ni grande porte. Mais s'il existe une preuve que ce fut un véritable triomphe, c'est que l'on en parle encore aujourd'hui. Grâce à celui-ci, on sait ce dont Paco Ureña est capable. Cette corrida l'a propulsé au plus haut niveau. Comme quoi, le novillero avait raison en 2009, bien des années auparavant. Les toreros sont souvent de très bons aficionados avant tout.
La mine triste que promène Paco Ureña sur le sable des arènes suscite parfois moqueries et railleries sur les gradins. Mais quand ce torero avance la jambe, envoie son courage et son coeur dans la bataille, à vrai dire, plus personne ne rigole.
Samedi à Bayonne, les toros d'El Juli faisaient partie de l'une des toutes premières corridas de l'histoire de l'élevage. Une sortie expérimentale, et comme souvent dans ce cas-là, une corrida peut sortir aux antipodes de ce qu'en attend le ganadero. Pas sûr qu'El Juli cherche des toros avec de telles difficultés. A Bayonne, la corrida fut intéressante du fait de ses défauts. Un manque de caste, une tendance à s'enfuir de la muleta à mi-faena ou avant, et beaucoup de coups de tête.
C'était, par ailleurs, une corrida sérieuse de présentation.
Paco Ureña, costume vert feuille et or, a affiché ses intentions dès le premier toro de l'après-midi. Celui de Juan Bautista, avec un quite en plein centre de l'arène, par gaoneras, et sous le silence le plus total.
Ensuite, Ureña eut affaire à Niñero, un toro qui venait bien dans la muleta, avant de donner des avertissements presque à chaque passe. A trop s'exposer, Paco Ureña fut pris, soulevé, mais ressortit de l'accrochage comme si de rien n'était. Une estocade très engagée au second essai, comme un coup de canon, et une première oreille.
Le cinquième toro, Notificado, était lourd et imposant. Juan Bautista venait de couper les deux oreilles du toro précédent, et on imaginait bien que Paco Ureña ne voulait guère en rester là. Notificado désarçonna le picador Pedro Iturralde, et s'avéra dur aux banderilles, manso, âpre, difficile, en filant plein de coups de tête. La faena, d'abord au centre, fut un modèle de toreo stoïque, avec dedans de très beaux passages, dont des naturelles. Le toro du Juli, finalement, décida de partir vers les planches, et Paco Ureña se mit dans les cornes, au cours d'une impressionnante démonstration de courage et de domination. La corne toucha même son corps à un moment, mais il n'en avait que faire. Là encore, une énorme estocade, et cette fois, les deux oreilles.
Mais surtout une question qui planait en sortant des arènes : est-il possible de toréer avec autant de sincérité ?

Florent