mercredi 6 septembre 2017

Ce soir, ou je t'achèterai une maison...

Torero mystère, Paco Ureña aurait pu le rester dans l'anonymat de l'escalafón. Il fait partie, dans cette profession, des miraculés qui sont tardivement parvenus à éclore. Quand le nom de Paco Ureña n'est plus devenu un inconnu sur les affiches, il avait déjà plus de trente ans.
Et samedi dernier à Bayonne, il a laissé l'un des plus beaux souvenirs tauromachiques de l'été.
Je me suis alors souvenu d'une conversation avec un novillero il y a huit ans. Paco Ureña, au terme de sa première corrida en France, à Vergèze, dans le Gard, venait de couper deux oreilles à des toros de Pagès-Mailhan. Après cette corrida du printemps 2009, le novillero m'avait dit "tu vas voir, Paco Ureña a énormément de qualités, de potentiel, il va percer et aller très loin". Passèrent ensuite les saisons, et de petites temporadas pour Ureña. Des saisons avec parfois deux, trois, quatre corridas seulement. Des corridas dans des bleds et des petites arènes. Où quand il s'agissait de corridas sérieuses, elles étaient noyées par la fête. Comme à Tafalla, en Navarre, où Ureña a toréé plusieurs fois. On le voit sur cette photo prise en 2011 à Tafalla par Laurent Larrieu, lever l'épée face à un toro de Prieto de la Cal.
Mais Paco Ureña s'est fait violence. Et après quelques triomphes dans des arènes importantes, et une oreille obtenue un été à Madrid, c'est dans la capitale qu'il est parvenu à se consacrer pour de bon, à l'automne 2015. Face à des toros d'Adolfo Martín, il a été d'une pureté rarement égalée. Avec l'épée, il n'avait pas eu de chance ce jour-là, repartant sans oreilles ni grande porte. Mais s'il existe une preuve que ce fut un véritable triomphe, c'est que l'on en parle encore aujourd'hui. Grâce à celui-ci, on sait ce dont Paco Ureña est capable. Cette corrida l'a propulsé au plus haut niveau. Comme quoi, le novillero avait raison en 2009, bien des années auparavant. Les toreros sont souvent de très bons aficionados avant tout.
La mine triste que promène Paco Ureña sur le sable des arènes suscite parfois moqueries et railleries sur les gradins. Mais quand ce torero avance la jambe, envoie son courage et son coeur dans la bataille, à vrai dire, plus personne ne rigole.
Samedi à Bayonne, les toros d'El Juli faisaient partie de l'une des toutes premières corridas de l'histoire de l'élevage. Une sortie expérimentale, et comme souvent dans ce cas-là, une corrida peut sortir aux antipodes de ce qu'en attend le ganadero. Pas sûr qu'El Juli cherche des toros avec de telles difficultés. A Bayonne, la corrida fut intéressante du fait de ses défauts. Un manque de caste, une tendance à s'enfuir de la muleta à mi-faena ou avant, et beaucoup de coups de tête.
C'était, par ailleurs, une corrida sérieuse de présentation.
Paco Ureña, costume vert feuille et or, a affiché ses intentions dès le premier toro de l'après-midi. Celui de Juan Bautista, avec un quite en plein centre de l'arène, par gaoneras, et sous le silence le plus total.
Ensuite, Ureña eut affaire à Niñero, un toro qui venait bien dans la muleta, avant de donner des avertissements presque à chaque passe. A trop s'exposer, Paco Ureña fut pris, soulevé, mais ressortit de l'accrochage comme si de rien n'était. Une estocade très engagée au second essai, comme un coup de canon, et une première oreille.
Le cinquième toro, Notificado, était lourd et imposant. Juan Bautista venait de couper les deux oreilles du toro précédent, et on imaginait bien que Paco Ureña ne voulait guère en rester là. Notificado désarçonna le picador Pedro Iturralde, et s'avéra dur aux banderilles, manso, âpre, difficile, en filant plein de coups de tête. La faena, d'abord au centre, fut un modèle de toreo stoïque, avec dedans de très beaux passages, dont des naturelles. Le toro du Juli, finalement, décida de partir vers les planches, et Paco Ureña se mit dans les cornes, au cours d'une impressionnante démonstration de courage et de domination. La corne toucha même son corps à un moment, mais il n'en avait que faire. Là encore, une énorme estocade, et cette fois, les deux oreilles.
Mais surtout une question qui planait en sortant des arènes : est-il possible de toréer avec autant de sincérité ?

Florent

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