mercredi 4 octobre 2017

Matière grise

En voyant ce personnage traverser les décennies, il y avait de quoi le penser immortel. De ceux qui s'inscrivent tellement dans le paysage que l'on se dit qu'ils ne disparaîtront jamais.
Mais d'après les nouvelles, ces derniers jours, l'issue semblait malheureusement inéluctable. Et Victorino Martín Andrés, âgé de 88 ans, est parti hier. C'est une époque, une page colossale de la tauromachie qui se tourne.
De son vivant, Victorino aura été honoré tant de fois pour le chemin accompli. Dans la tête du sorcier devaient encore persister de nombreux secrets. Lui qui, de modeste condition au départ, n'a pas eu d'héritage. Contrairement à beaucoup d'autres histoires ganaderas, où en général on hérite avec tous les moyens à portée de main. Lui, Victorino de Galapagar, est parti de rien. Le sorcier.
Sourcier aussi, en parvenant à faire monter à la surface tant de sérieux, de caste et de bravoure chez ses toros. Et que ce soit aujourd'hui, ou même demain, on ne pourra jamais tout dire tellement l'histoire est riche en éléments et en anecdotes. Même si, bien sûr, les semaines et mois de trêve à venir permettront d'évoquer les plus grandes heures.
Et puis, après tout, les chiffres et statistiques sont secondaires. Car c'est avant tout l'émotion procurée par les toros de Victorino Martín qui prime et est à la base d'une telle gloire. Des noms de toros célèbres, il y en a plein.
Ah, comme elles seront nombreuses ces jours-ci les plazas à se proclamer fétiches de la ganadería ! Car il faut bien dire que Victorino Martín a connu le triomphe et même la régularité dans plein d'arènes.
Pour dire à quel point l'empreinte laissée par cet homme est importante en tauromachie, on l'appelait et le devinait par son seul prénom. VICTORINO. En étant sûr de ne jamais se tromper.
Et d'ailleurs, quel aficionado n'a jamais vu une corrida de Victorino ? Qui n'a jamais attendu sur les gradins d'une arène la sortie de ses toros gris ?
Le chemin parcouru par cet homme a fait prendre conscience aussi du difficile travail agricole qu'est l'élevage du toro de combat. Avec du bétail acheté au départ à la famille Escudero Calvo. En France, la première corrida de Victorino remonte au 14 août 66 à Arles, il y a un demi-siècle.
Et puis, rapidement, une évolution fulgurante et des succès. Des triomphes même, qui firent que l'élevage parvint à remplir les arènes sur son seul nom. Des toros avec plein de particularités, exigeants, intelligents même. Les alimañas, les plus durs et coriaces, ou les tobilleros, ceux qui cherchent les chevilles en fin de passe et qu'il faut dominer, toréer avec la muleta la plus basse possible. Sur la cuisse de ces toros, le A d'Albaserrada, leur origine, sans confusion possible.
Depuis des années, l'héritage a été transmis au fils, Victorino Martín García, qui assure la relève.
Mais l'histoire du père Victorino, parti hier, s'étend bien au-delà. Grâce à ses toros exigeants, et à la dimension de combat qu'ils ont transmis dans l'arène, cela a laissé de la place pour tous les autres élevages de créneau torista. Qui sait, s'il n'y avait pas eu les toros de Victorino, et ses fameuses alimañas, l'approche de la corrida aujourd'hui serait peut-être encore plus uniforme, et avec beaucoup moins de variété.
Victorino Martín Andrés, au fil des années, a bâti un toro vedette, se vendant cher, à prix d'or. Mais en face, peu souvent s'aventuraient les vedettes. Des toros de sueur, face auxquels se sont avant tout illustrés des belluaires. Ils s'appellent, entre autres, Francisco Ruiz Miguel, Luis Francisco Esplá, Stéphane Fernández Meca, El Tato, ou Pepín Liria. Ceux qui ont triomphé ont réalisé au préalable un effort considérable face aux toros de Don Victorino. De durs labeurs, comme son travail et ses sacrifices à lui.

Florent

2 commentaires:

  1. Bernard Grandchamp8 octobre 2017 à 08:55

    Cher Florent,
    Je te lis régulièrement, ici ou dans les Analectes de nos amis de Campos y Ruedos.
    Si j'interviens aujourd'hui, c'est pour un mot que tu n'as pas employé dans ta resena, un mot que notre post-modernité ne veut plus ni lire ni entendre tant il fait peur à sa frénésie de jeunesse éternelle, mot remplacé par un plus doux - douceur si antinomique du "caractère" des toros de Victorino...
    Non, Victorino Martin Andres n'est pas "parti", pas plus que ses toros ne "partaient" à la fin de ces rudes combats où ils avaient chèrement défendu leur peau! Victorino Martin Andres est MORT, de cette mort qui seule donne sens à la "fête du courage et des gens de Coeur".
    Mais peut-être "l'air du temps" a-t-il poussé sa corne dans le "temple" de tes mots, te faisant quelque peu rompre sur l'ultime...
    Quoi qu'il en soit, merci pour tes chroniques,
    Suerte para todos - Bernard Grandchamp "Largo Campo"

    RépondreSupprimer
  2. cher largo campo tu me manques tant!

    RépondreSupprimer