jeudi 28 décembre 2017

Aire-sur-l'Adour, samedi 17 juin (Rétro 2017)

Sur l'écran noir de mes nuits blanches, ce n'était donc pas du cinéma.
À l'heure de refermer la page de cette terrible année, il reste cette image.
Un splendide cliché, de Laurent Larrieu, où l'on voit Iván Fandiño au paseo à Aire-sur-l'Adour le samedi 17 juin. Le soleil brûlant qu'il y avait donne énormément de puissance à l'image.
La concentration, un torero athlète, qui bombe le torse, presque pour prendre son envol. Comme Juan del Alamo et Thomas Dufau, il a la montera à la main, car c'est la première fois que les trois toréent à Aire en tant que matadors. Concernant le landais Thomas Dufau, d'ailleurs, c'est la seule arène célébrant des corridas dans le Sud-Ouest où celui-ci n'a pas encore toréé depuis son alternative.
Avec le paseo, on entre toujours dans un monde de superstitions. Un paseo, qui potentiellement, chaque après-midi, peut être le dernier. En fond sonore, les Armagnacs interprètent "Gallito".
Je me souviens que dans l'hiver précédant cette course, les anciens d'Aire-sur-l'Adour, et d'autres aussi, avaient haussé le ton pour dire que lors des dernières corridas des fêtes, les élevages présentés – Palha et Juan Luis Fraile – étaient selon eux trop difficiles et ne correspondaient pas à l'identité de l'arène, et qu'il fallait mettre à la place des toros faisant davantage consensus. Comme les Baltasar Ibán par exemple, qui sont déjà venus à Aire à de nombreuses reprises. Pourtant, il n'y a aucun lien avec la dureté d'une ganadería sur le papier et la tournure, aussi tragique soit-elle, que peut prendre un après-midi de toros. Cela ne veut rien dire, la preuve.
Il faisait une chaleur accablante ce 17 juin, avec une moitié d'arène, et ce que l'on pense inconsciemment être une corrida normale. Car c'est un fait, entre la feria de Vic-Fezensac et les fêtes de Mont-de-Marsan, les autres courses célébrées dans le Sud-Ouest ont généralement moins d'écho.
Ce qui s'est passé ce 17 juin à Aire, certains, par goût de la romance, après coup, diront que c'était écrit. Comme prédestiné. Mais il n'y avait, pourtant, rien de tout cela.
Depuis, en se repassant mille fois le déroulement de cet après-midi, et du fait des superstitions qui règnent en tauromachie, on songe parfois de façon un peu ridicule à tous les signes que l'on aurait pu entrevoir. Mais il n'y a rien. Juste des hasards.
Des choses qui ne tiennent qu'à un fil. La corrida des fêtes d'Aire était cette année le samedi, alors qu'elle est traditionnellement le dimanche. Il y a aussi, ce samedi 17 juin à Madrid, la grande corrida de Beneficencia, et Juan del Alamo, figurant parmi les triomphateurs de la San Isidro 2017, aurait pu y participer, en renonçant à la corrida d'Ibán à Aire. Mais sa conscience professionnelle et son respect de l'engagement l'ont fait rester à Aire.
Parmi les toros, il y a Provechito, numéro 53, né en mars 2013, qui l'automne précédent, était sobrero lors d'une novillada à Arnedo. C'est vrai, il aurait très bien pu sortir à cette occasion
Et le midi, dans les corrales des arènes d'Aire, un toro, Arbolario, s'est blessé à une corne. Laissant donc à six le nombre de toros disponibles pour la corrida de l'après-midi. Donc pas de sobrero. Et si l'on devait deviner un problème à venir, ce serait plutôt dans ce sens-là, avec le fait de gérer, peut-être, un toro invalide sans changement possible.
Les deux premiers exemplaires de Baltasar Ibán, aux pelages marrons, sont nobles et justes de forces. On détache une estocade très engagée d'Iván Fandiño. Il n'a jamais été maladroit en la matière, loin de là, et obtient une oreille. On n'aurait jamais pu présager que ce serait la dernière.
Le troisième toro, Provechito, est bien plus vivace que les deux premiers, et il bouge dans tout le ruedo, même après les deux piques. A 19 heures 09, face à ce toro dont la lidia incombe à Juan del Alamo, c'est Iván Fandiño qui s'avance pour un quite par chicuelinas.
Iván Fandiño est accroché de façon impressionnante. La presse nationale écrira bien plus tard, vulgairement et sans connaître la moindre notion tauromachique, que le torero basque s'est pris les pieds dans la cape. Mais, pourtant, c'est le toro qui a fait un "extraño", en déviant de façon inattendue sa trajectoire.
Dans la foulée, quelques instants plus tard, l'accrochage du banderillero Pedro Vicente Roldán ajoutera de la confusion à la situation, et à la pagaille semée en piste par ce Provechito, numéro 53.
Un toro très bien toréé ensuite par Juan del Alamo, mais qui perdra tout bénéfice avec l'épée.
Les trois derniers toros sont encastés et intéressants. Et si Thomas Dufau a dédié le quatrième à la cuadrilla d'Iván Fandiño, on a beau scruter le callejón, on n'y découvre pas vraiment de visages inquiets.
A 19 heures 30, à travers un escalier situé près de l'infirmerie, on pouvait apercevoir une ambulance, et l'on se disait que déjà, Iván Fandiño était transporté vers l'hôpital. Mais l'on apprendra bien plus tard que c'est en fait une autre ambulance, à la fin du combat du cinquième toro, qui le conduira vers l'hôpital de Mont-de-Marsan.
En regardant les photos de l'instant de la blessure, après coup, beaucoup diront que l'on pouvait déjà observer l'issue tragique. Il n'y a pourtant pas de quoi être aussi catégorique.
Après tout, on en voit tellement, des blessures, chaque saison, y compris impressionnantes. Sans faire une liste interminable, on en recense quelques unes des blessures avec pronostic vital engagé, mais pour lesquelles les toreros s'en sont remis. Luis Francisco Esplá en 2007 à Céret, ou plus près de nous, Juan José Padilla en 2011 à Saragosse, ainsi que les deux terribles blessures de Saúl Jiménez Fortes au cours de la même année 2015.
Et puis, ce 17 juin, on a encore en tête les images de la mort de Víctor Barrio le 9 juillet 2016 à Teruel. Ce souvenir est encore très récent. Tout est allé très vite à Teruel, et la corrida avait été interrompue du fait de l'impensable tragédie.
J'ai même le souvenir d'avoir suivi en direct à la télévision une corrida au Mexique à l'automne 2013, à Pachuca, durant laquelle le matador Juan Luis Silis avait été très gravement touché au visage. Il s'en était sorti, mais pourtant, la corrida avait été interrompue le temps d'observer une prière.
A Aire ce samedi 17 juin, on est sur le moment loin de penser au pire scénario, que l'on n'apprendra qu'après la course. A 20 heures 40 d'ailleurs, quand le picador Rafael Agudo, de la cuadrilla d'Iván Fandiño, s'est avancé en piste pour recevoir un prix récompensant son travail réalisé face au premier toro, cela semblait dissiper les doutes sur l'extrême gravité de la blessure de son torero. On se dit, et si c'était si grave, il ne serait pas là à recevoir ce prix...
Non, on ne voyait absolument aucun signe. Et puis, Iván Fandiño avait mis la barre tellement haute, en matière de courage et d'engagement. On ne pouvait pas s'imaginer que son chemin s'arrêterait là, brutalement, ce samedi 17 juin 2017 à Aire-sur-l'Adour. On se disait même qu'une fois de plus, certainement, il allait se relever.
Mais l'on apprit, au fil des minutes suivant la fin de la corrida, des nouvelles de plus en plus inquiétantes. Avant que finalement ne tombe la terrible information.
Chose à laquelle on refuse de croire bien sûr, tellement cela semble irréel. Iván Fandiño, à Aire-sur-l'Adour, en 2017, avec une blessure aussi terrible de conséquences.
Le premier sentiment, après l'effroi, je crois, est la tristesse d'avoir perdu un tel torero. Il y avait de quoi être vraiment affecté, en repensant à tous les souvenirs, à son histoire touchante et intense.
Fatalité, de cette règle du pile ou face qui prédomine lors de chaque après-midi de toros. Où un même accrochage peut aussi bien avoir une issue anodine que fatale. C'est surtout cela, en tant qu'aficionado, qu'il ne faut jamais oublier.

Florent

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