vendredi 27 janvier 2017

Éloge de la force (Rétro 97)

Il existe plusieurs écoles dans le domaine du tiers de piques. Des pensées qui s'opposent et débatent. D'un côté les idées d'Alain Bonijol, celles qui impliquent des chevaux plus légers, plus mobiles, et qui permettraient des tiers de piques plus intenses.
Et de l'autre côté – composé de pratiquement tous les autres acteurs du premier tiers –, la volonté de garder les chevaux tels qu'ils ont pu être par le passé, en étant indifférent au critère du poids. Ceux-là disent que "pour le toro qui pousse, quel que soit le gabarit du cheval en face, cela reviendra au-même, et il pourra le faire chuter dans tous les cas".
Quant à Alain Bonijol, sa montée en puissance a permis bien des choses. Et notamment celle de voir en France des tiers de piques – avec plusieurs rencontres entre le toro, le cheval et le picador – quasiment inconcevables en Espagne et ailleurs. Il est vrai que les arènes françaises sont les mieux loties en matière de tiers de piques.
Cette photo a été prise par Bernard Hiribarren, et elle est parue dans la revue Semana Grande, la première année de son existence, en 1997.
On y remarque une lourde monture de chez Fontecha (ancien fournisseur de chevaux de piques dans de nombreuses arènes)... mais dont le poids est indifférent face à la puissance du toro de Loreto Charro. Bayonne, 10 août 1997, toros de Loreto Charro pour Manuel Caballero, El Tato et Canales Rivera. Ce lot de toros, d'origine Atanasio Fernández, recevra à la fin de la saison 97 le prix à la meilleure corrida de l'année dans le Sud-Ouest.
Je me souviens très bien de cet instant, de ce cheval qui décolle, à deux doigts d'atterrir en contre-piste. Et cette possibilité d'admirer la puissance absolue d'un toro de combat.
En revoyant ces instants immortalisés par la photo, il y a de quoi être subjugué par cette force. D'autres images, comme celle du Loreto Charro à Bayonne, laissent bouche bée. L'une des plus connues, c'est celle de Michel Volle en 1995 à Céret, et d'un novillo de Dolores Aguirre soulevant à un mètre de hauteur un cheval de la famille Heyral. 

Florent

jeudi 26 janvier 2017

Curro à Béziers (Rétro 97)

En repassant l'historique complet de saisons lointaines, on tombe parfois sur des curiosités. Année 1997 : Curro Romero à Béziers !
Remarquez, il était déjà venu dans des arènes héraultaises par le passé : à Palavas. En 97, deux corridas en France pour lui : Nîmes à Pentecôte et Béziers en août.
Cela a quand même de quoi étonner le Pharaon à Béziers ! Parce que c'est une feria de l'été, et que le public ne vas pas forcément y chercher un toreo rare et parfumé.
Ce 15 août 1997, l'année de ses 64 ans, c'était la première (et dernière !) fois que Curro Romero foulait le sable des arènes du plateau de Valras.
La photo, à la fin du paseo, est parue dans la revue Barrera Sol. Elle est l'oeuvre d'Éric Catarina. Il est bien aussi d'évoquer Barrera Sol, revue de Régis Merchan, aujourd'hui disparue, mais qui avait largement sa place dans le panorama des revues taurines. Polémique, satirique aussi parfois, mais complète. Et au niveau photos, une large place offerte dans ces pages et qui permettait de découvrir des clichés qu'on ne voyait pas ailleurs ! En les rouvrant bien des années après, on peut retrouver dans les numéros de Barrera Sol des photos rares et précieuses, ainsi que des anecdotes.
Curro Romero est quant à lui venu à Béziers cette seule fois, le 15 août 1997. Trois ans avant l'annonce de sa retraite, à la radio, en octobre 2000, après avoir toréé un dernier festival dans les arènes de La Algaba (province de Séville), où des roues de charrettes font office de barrières autour de la moitié de la piste.
Les comptes-rendus de la corrida de Béziers racontent qu'il faisait chaud. Que les toros étaient de Javier Camuñas, un élevage qui deviendra ensuite Teófilo Segura puis Torreherberos. Curro Romero, quasiment 64 ans, est chef de lidia devant Enrique Ponce et le vénézuélien Leonardo Benítez. Ce dernier se distingue, et coupe trois oreilles. Leonardo Benítez sera ensuite connu comme faisant partie des toreros-fumeurs de cigares en callejón.
Curro Romero, attraction principale de cette course, n'a pas été en proie à l'inspiration. Les toros étaient d'assez modeste présence, et le Pharaon, à peine entré en piste, dut subir les engueulades et quolibets du public biterrois. Silence et grande bronca. Circulez. De celles qui ont fait la légende de l'éternel Curro.

Florent

mercredi 25 janvier 2017

À jamais le premier (Rétro 97)

Seigneur de Camargue. Monsieur Hubert Yonnet, à jamais le premier.
Y'a vingt ans, s'il était bien entendu ganadero, prolongeant ainsi la très vieille histoire familiale, Hubert Yonnet était également le directeur des arènes d'Arles.
Un matin de la feria de Pâques 97, il y avait une novillada piquée de son élevage. L'un des six Yonnet, "Carabin", fut même honoré d'un tour de piste. Tentant crânement sa chance dans tous les instants de la lidia, c'est le tout jeune Rachid Ouramdane, plus connu sous le pseudonyme de "Morenito d'Arles", qui tira son épingle du jeu et sortit en triomphe après avoir coupé deux oreilles. Les deux autres novilleros étaient eux aussi du cru : Charlie Laloé "El Lobo" et Gildas Gnafoua "Diamante Negro".
En France, la ville d'Arles possède une particularité qui n'est pas anodine. C'est la plus grande commune de l'hexagone en superficie ! Elle s'étend au Sud jusqu'à Salin-de-Giraud, là où est justement situé le Mas de la Bélugue, où vivent la famille Yonnet et leurs toros.
Hubert Yonnet prit la tête des arènes d'Arles dans les années 80, et passera le témoin à la famille Jalabert en 1999. À bien y regarder, c'est délicat de diriger une arène comme Arles. Être directeur de cette arène, c'est même une position sociale à part entière.
La responsabilité est grande, et il y a très nombreuses ganaderías sur le (grand) territoire de la commune. Ce qui implique un nombre important d'observateurs et de commentateurs au moindre faux-pas. Et puis, il faut bien un jour laisser au moins une opportunité à chacun de ces éleveurs, ne pas apparaître comme snob et égoïste.
En 2017, c'est toujours à Arles et dans ses environs que se joue l'actualité et l'avenir des ganaderos français. Au campo.
Trois ans après la disparition d'Hubert Yonnet, en juillet 2014, on peut quand même avoir quelques regrets. Celui, notamment, de voir cet immense et authentique personnage être aussi peu cité en tant que référence, et disparaître des mémoires progressivement. La raison, fort probablement, c'est la réputation des toros d'Hubert Yonnet. Leur présence, leur hauteur au niveau du garrot, et leurs cornes longues et acérées. Leur comportement aussi, compliqué, exigeant, très dur aussi parfois. Car il faut le reconnaître, historiquement parlant, aller au combat face à un toro de chez Yonnet, ce n'est pas de la tarte !
Celui qui apparaît le plus en tant que référence aujourd'hui pour les jeunes ganaderos français, c'est plutôt Robert Margé, lui aussi originaire de Camargue. Certainement parce que Robert Margé a pour sa part réussi autre chose encore, celui de voir des toreros vedettes (notamment Ponce à Palavas) triompher face aux toros de son fer.
Peut-être qu'aujourd'hui, l'envie de voir des figuras être à l'affiche devant ses toros est plus répandue que celle d'avoir des toros de public, sérieux, encastés, exigeants, et qui plaisent aux aficionados purs et durs.
Mais il n'est pas vraiment utile de comparer les trajectoires d'Hubert Yonnet et de Robert Margé, avec pour chacun des mérites différents, et surtout, des destins singuliers.
Hubert Yonnet a avancé à une période où les espagnols rigolaient (jaune tout de même) en évoquant les toros français. Comme quoi il pouvait y avoir en eux des résidus de sang Camargue, avec les cornes pointant vers le ciel, et un instinct douteux. Cela fait pourtant un moment qu'il n'y a plus de toros croisés Camargue, et que la France possède son propre patrimoine ganadero.
Celui d'Hubert Yonnet avec ses toros d'origine Pinto Barreiros. Et ce destin incroyable. Car l'on retient la réputation des "durs" de la Bélugue, mais il ne faudrait quand même pas oublier "Montenegro" en 1981 à Saint-Sever, "Montecristo" à Arles dans les années 90, "Pescaluno" (novillo gracié) en 2002 à Lunel, et bien d'autres encore.
Et puis, le 4 août 1991 à Madrid, "Beauduc" était le premier des six toros d'Hubert Yonnet à fouler le sable de Las Ventas. Six toros qui permirent pour la première fois à un élevage français de prendre l'ancienneté dans l'arène la plus importante au monde. Forcément, aujourd'hui, l'héritage de Monsieur Yonnet est très difficile à perpétuer. Souhaitons que sa famille, et en particulier sa petite-fille Charlotte, puissent être à la hauteur de cette si importante histoire.

Florent  

lundi 23 janvier 2017

Face au toril (Rétro 97)

J'ai longtemps cru qu'il était mort. Terrible image d'un torero au costume bleu et or, inerte, face contre terre, sur le sable des arènes de Séville. Impossible aussi de savoir qui était le torero en question.
Quand j'ai découvert les images de cette blessure, c'était dans Face au Toril sur France 3. Plus tard, bien des années après même, j'en ai su davantage sur ce torero et l'histoire de cet effroyable moment.
Jesús Franco Cadena, dit "Franco Cardeño", 40 ans ce 8 avril 1997, où il affrontait à Séville une corrida de Prieto de la Cal. Une corrida dite de l'opportunité, avec six toreros sévillans ayant peu de contrats. Mieux encore... Franco Cardeño avait obtenu son ticket pour toréer cette corrida après avoir entamé une grève de la faim au pied de la Porte du Prince.
Flamboyant personnage de l'ovalie, Daniel Herrero avait dit un jour à propos de son sport "Quand t'entres sur un terrain de rugby, tu sais jamais comment t'en sors".
Pour la tauromachie, on serait presque tenté de dire que c'est encore pire.
Franco Cardeño était le chef de lidia ce jour-là, et le toro qui lui était destiné au tirage au sort, c'était "Hocicón". Le valeureux torero sévillan n'a même pas eu le temps de faire la moindre passe de cape. Le toro est venu directement sur lui, Jesús s'est levé au mauvais moment, et a pris la corne en plein visage. Résultat : le côté droit arraché, et la joue en lambeau. Une image extrêmement dure comme le confieront après la corrida de nombreux spectateurs.
La vie de Franco Cardeño était à ce moment-là entre les mains du docteur Ramón Vila. Plus tard à l'hôpital, les heures à réparer son visage furent longues. Mais Franco Cardeño s'avéra être un miraculé.
Alors que la Maestranza de Séville avait connu beaucoup de moments douloureux peu de temps auparavant. En 1992, deux hommes vêtus de lumières, Manolo Montoliú et Ramón Soto Vargas, y ont laissé la vie. En 1987, Pepe Luis Vargas avait reçu un gravissime coup de corne à la cuisse, en accueillant lui aussi le toro à genoux face au toril. Pepe Luis Vargas s'en était sorti de justesse.
Quinze jours avant la blessure de Franco Cardeño à Séville, en mars 97, de l'autre côté de l'Atlantique, le rejoneador Eduardo Funtanet est mort des suites de sa chute de cheval à la Monumental de México.
Franco Cardeño, lui, survit. Plus tard, il gardera la tête du toro "Hoción" de Prieto de la Cal en souvenir. Mais sur le lit de l'hôpital, avec le visage à peine recousu, il s'exprime au micro d'un journaliste, il dit qu'il n'avait pas d'autre choix que d'y aller, et que la prochaine fois, il retournera s'agenouiller face au toril !
Comme un jeu, comme un défi, auquel pourtant absolument personne ne vous oblige. Y aller, et connaître ses risques, même si au bout existe la pire des issues. Putain, c'est beau quand même !
Samedi dernier, il y avait un reportage évoquant Franco Cardeño sur la chaîne Canal Plus Toros. Le sujet revenait vingt ans après sur la terrible blessure, et aussi sur l'histoire touchante de ce torero andalou. L'émission s'appelait "Héros anonymes". Mais tant que des mémoires d'aficionados se souviendront de ce torero, il ne sera jamais anonyme.

Aller face au toril aux arènes de Séville est d'une difficulté remarquable, car la porte y est extrêmement large, beaucoup plus qu'ailleurs. Et pendant les ferias suivantes à Séville, nombreux auront été les toreros à se rendre à "portagayola", notamment El Tato et Pepín Liria. Pour la beauté et la valeur d'un tel geste. Pile ou face... au toril.

Florent  

lundi 16 janvier 2017

Rétro 97

Une petite série d'hiver, qui s'appellera Rétro 97. Sans rien d'exhaustif, et qui n'a pas pour vocation d'être vingt ans plus tard un palmarès de cette saison-là. Seulement des choses en vrac, des toros, des toreros, des arènes, des portraits, des histoires oubliées aussi. Un peu de tout, mais pas seulement de la nostalgie, loin de là, sinon ce serait chiant. Et puis, il y a bien des histoires qui ont trouvé un prolongement aujourd'hui.
Chaque aficionado a toujours un souvenir précieux de ses premières corridas, qu'importe son âge. D'autres dates – correspondant souvent à de grandes corridas – ont de quoi marquer davantage, mais ce qui vient au début, cela a toujours une place particulière. Un peu comme un torero qui saura toujours et comme personne restituer son alternative sur un calendrier.
Le témoignage d'un aficionado est toujours différent d'un autre. Si les supporters d'une même équipe assistent souvent aux mêmes matchs, les aficionados eux ont beaucoup plus de divergences. Ils sont rarement à chaque fois au même endroit.
Rétro 97, un regard d'enfant, naïf certainement, sur le monde de la corrida, cet univers à part. Cet univers qui essuie par ailleurs souvent des critiques véhémentes, et dont on dit qu'il est un risque pour l'enfant qui s'y intéresse. Nous sommes pourtant de très nombreuses preuves vivantes du contraire.
En 1997 donc, dans les arènes, il y a eu des choses bien, et du médiocre aussi, comme chaque saison depuis. Difficile de dire si c'était mieux avant ou non. Peut-être y avait-il davantage de variété à cette époque-là que dorénavant. Pour le reste, c'est à l'appréciation de chacun.
Dans cette série qui va suivre, il y aura donc un peu de tout. Des courses que j'ai vues, ou des trucs que j'ai appris bien des années plus tard. Tous sous le signe de la saison 97. Ma première.
Et j'aime bien cette photo, prise par mon père, ce tour de piste d'El Tato aux arènes de Bayonne. C'était une corrida pour les fêtes de la ville, le 10 août 1997, avec plein de tenues rouges et blanches sur les gradins. El Tato avait coupé quatre oreilles face aux toros de Loreto Charro (origine Atanasio Fernández). Un triomphe, une ambiance festive, et plein de détails, comme sur cette image... car la tauromachie est un monde de couleurs.

Florent