mardi 22 mai 2018

Vic 2018


Se rendre à Vic, et forcément penser à Manolo Vanegas. Alors que la feria allait tout juste commencer, le matador vénézuélien a été victime d'une très grave blessure à l'entraînement. Touché aux vertèbres cervicales, le genre de blessure qui peut faire bien plus de dégâts qu'une cornada. Et cela implique toujours une récupération longue, très longue. Ou perd parfois de vue le risque qui peut exister pour les toreros quand ils toréent sans public. Terrible blessure pour Manolo Vanegas, que l'on espère revoir dans les arènes. Lui qui a gagné la sympathie du public avec courage, sueur, force et sincérité. Il devait fêter à Vic-Fezensac sa première année d'alternative, mais sa blessure, et son absence de la feria, auront jeté un froid chez les aficionados.
Sur le papier, c'était une très belle feria de Vic. Avec une telle sélection d'élevages et de toreros, on pouvait s'attendre à des combats épiques, à de grands toros aussi, et globalement à une feria plus brave. Au final, la loterie des toros a procuré une déception. Cela tranche avec la réussite des dernières saisons, puisque l'on voyait au moins une chose exceptionnelle à chaque feria de Vic. Les tiers de piques ont eux aussi provoqué ce sentiment de déception, avec des piques souvent mal administrées. Pourtant, tous les toros ou presque de cette feria auront été au cheval pour au moins trois rencontres.
Le picador le plus en vue, cela aura été Laurent Langlois, qui officia très bien face au dernier novillo d'El Retamar le samedi matin. Un novillo brave en quatre piques, noble ensuite, mais mal exploité. Auparavant, Miguel Angel Pacheco avait profité, avec application, et aussi de beaux gestes, de la noblesse du troisième. L'élevage d'El Retamar, d'encaste Núñez, et que l'on voit rarement, aura livré un lot intéressant.
Quand on ne rencontre rien d'exceptionnel dans une arène où l'on a l'habitude d'aller, il y a cette impression de routine, de déjà vu, même si l'on apprend à chaque course, même quand ce n'est pas bon.
Le samedi après-midi, il y avait un défi ganadero avec trois Valdellán et trois Los Maños. Une corrida d'infirmerie, dans le sens où elle fut dure mais sans transmission. Les toreros n'ont certes pas brillé, mais les toros développèrent souvent un danger sourd et des difficultés. A la pique, les Maños ont été les plus braves, tandis qu'un Valdellán provoqua une grande chute de la cavalerie, avant de désarçonner le même picador deux rencontres plus tard. Un puntillero frôla une effroyable blessure et s'en tira avec le costume cisaillé, alors que Víctor Hugo Saugar "Pirri" fut pour sa part sérieusement soulevé pendant la lidia. Du genio, du danger sourd, pas forcément palpable et dur à percevoir. Mais réel. Et souvent dans la muleta, des toros qui s'arrêtent, et regardent. Manuel Escribano, que cela motive certainement moins qu'à une autre époque de toréer à Vic, a posé les banderilles à corne passée le plus souvent, mais il possède du métier et est parvenu à s'en tirer. Le mexicain Sergio Flores a dû faire face à un Maños brave au cheval, puis dur et très dangereux au dernier tiers. Enfin, chez Sebastián Ritter, qui toréait pour la première fois en France comme matador, on a relevé un évident manque de pratique, mais pas de courage.
Pour la corrida-concours du dimanche matin, on a encore pu apprécier les qualités de lidiador de Domingo López-Chaves. Face au seul toro intéressant de la matinée. Le toro d'ouverture, de La Quinta, âgé, imposant, lourd, brave au cheval, puis noble à la muleta mais gardant systématiquement la tête dans les nuages, à l'image de son pelage. López-Chaves, qui semble indifférent aux oreilles, aux vueltas, et qui se contente de saluer au tiers, a réalisé une faena efficace, probablement la plus adaptée au toro afin qu'il dure. Même si c'est vrai, le matador aurait pu l'obliger davantage dans sa muleta. Il possède en tout cas un très grand professionnalisme, un terme qui n'a rien de péjoratif. Bon dans la lidia et dans la mise en valeur des toros. Mais c'est l'épée qui lui fit défaut.
Les cinq autres exemplaires, de Pallarés, Héritiers de Christophe Yonnet (remplaçant un Vinhas), San Martín (remplaçant un Fraile), Ana Romero, Los Maños, ont été décevants. Dommage pour Pepe Moral, et surtout pour Tomás Campos, inédit et que l'on avait envie de voir dans cette arène et ce contexte.
L'après-midi, ce fut une corrida de Raso de Portillo, avec un exemplaire d'El Quiñón, le second fer de la maison. Une corrida dont trois toros, le 3ème Vedillo, le 4ème Parisino, le 5ème Tallista, étaient déjà l'an dernier, en titulaires ou en sobreros, dans les corrales de Vic pour la novillada de Raso interrompue par les intempéries. Quant à Uño, numéro 30, le 6ème, c'est Maxime Solera qui aurait dû le toréer l'an dernier à Céret en novillada. Mais à cause d'une blessure dans les corrales, il fut écarté du lot au dernier moment.
La mansedumbre de certains toros fit penser, parfois, au comportement typique du corralero. Un toro qui a traîné précédemment en arrière-salle, et qui s'avère souvent coriace. Ce n'est pas une règle absolue, mais cela peut jouer sur le comportement des toros.
Des Raso de Portillo en corridas d'ailleurs, on savait peu de choses, car hormis en 2013 à Orthez, on a essentiellement vu cet élevage en novilladas, avec des exemplaires mobiles, parfois durs, parfois braves, parfois nobles. Diversité d'un élevage où les origines sont bien plus nombreuses qu'on ne le pense.
Ce dimanche, ce fut une corrida dure. Avec une impression de bravoure parfois à la pique, ce qui n'est pas étonnant quand on connaît la rigueur de sélection dans ce domaine de la famille Gamazo. Mais ensuite, des toros distraits, difficiles, âpres, dangereux, hésitants, et hélas, manquant aussi de race.
Le troisième, avec le fer d'El Quiñón, était très dur. Aussi aride et austère que cette foutue route interminable entre Burgos et Valladolid, juste avant d'arriver sur les terres de l'élevage. Toro difficile au superlatif, violent, et qui blessa le banderillero Niño de Santa Rita. Encore une fois, ce toro le plus dur, c'est Alberto Lamelas qui le toucha. D'ailleurs, c'est avec Raso de Portillo que le torero tant apprécié de Vic avait signé son premier coup d'éclat dans le Sud-Ouest, en 2007 à Parentis. Face au terrible toro d'El Quiñón, ce fut une faena au rythme de baston, mais tellement valeureuse.
Le quatrième toro, très armé, pointu, mais manso, décasté et désintéressé du combat, fut ovationné à l'arrastre par une partie du public. Le bon lidiador qu'est Octavio Chacón n'avait là absolument aucune possibilité. Avant l'arrastre, on pouvait notamment entendre "président, il faut donner deux oreilles au toro". En me retournant, j'apercevais une personne en me disant qu'elle devait déjà aller aux arènes tandis que je n'étais pas né. Et là ? Qu'est-ce qu'on fait ? Car c'est désarmant (voire alarmant) d'entendre des conneries pareilles.
Mais Chacón est un torero nécessaire à ces corridas, même si en cette occasion il ne fut pas adroit avec l'épée. Après le combat du troisième, on vit des cuadrillas en panique, et dans le doute. C'était une corrida dure. Antonio Nazaré complétait le trio de toreros andalous et sut lui aussi s'en sortir.
On termina donc la feria sur une gigantesque corrida de Pedraza de Yeltes (avec un sobrero sorti en cinquième). Des toros allant vers les six ans pour la plupart. Des toros impressionnants, longs, lourds, armés, mais... sans cette incroyable bravoure que l'on avait vu ailleurs chez des toros du même élevage. Sur une piste qui semblait plus dure que les jours précédents, on vit des Pedraza dans l'ensemble réservés. Dur public aussi, et durs accrochages pour Curro Díaz et Emilio de Justo. Deux roustes d'enfer. Daniel Luque, quant à lui, montra qu'il possédait beaucoup de technique, mais ses deux combats eurent peu d'intensité. Au sixième, Emilio de Justo sembla jouer le tout pour le tout. Le public, les jours précédents, sembla parfois reprocher aux toreros de ne pas aller jusque-là, face à des toros qui n'avaient rien d'exceptionnel. Emilio de Justo franchira la limite, et une partie du public (j'ose espérer que ce n'est pas la même, ce serait contradictoire, mais les doutes subsistent), lui reprocha ce fait et cette insistance. Il avait à affronter un toro immense, "à hauteur d'homme" comme dirait un Camarguais. Un toro réservé, gardant la tête au niveau de celle du matador. Tête à tête, au propre comme au figuré. Emilio de Justo s'est beaucoup donné dans la bataille, jusqu'à être cueilli pour une effrayante voltereta, soulevé puis quasiment piétiné. Après un K.O technique, c'est diminué qu'il resta en piste, très courageusement, pour porter une estocade tombée au second essai. Et une oreille qui est de celles, dans de telles circonstances, qui ne dérangent pas.
Le samedi après-midi, les gendarmes étaient intervenus sur les gradins à la demande d'on ne sait qui pour déloger une personne qui se manifestait bruyamment et de façon intempestive. Ridicule, car un tel comportement ne nécessite pas l'intervention de la force publique, et après tout, l'expression est libre pour celui qui passe aux guichets. Mais ridicule aussi dans le sens où cette intervention fit passer pour une victime quelqu'un qui gueulait, dépassant parfois dans son vocabulaire la limite du respect.
Ridicule, donc, comme plusieurs interventions du week-end. A croire que certains sont incapables de faire la part des choses. En traitant les toreros qui viennent à Vic pire qu'ils ne dénigrent les agissements des vedettes. De cette façon, ce manque de tact, c'est scier la branche. Car il faut de l'indulgence, un minimum, pour les toreros qui viennent se frotter à cette adversité.
Quand El Fundi a arrêté sa carrière, beaucoup ont poussé des cris d'orfraie. C'est vrai, c'est dur de lui trouver un successeur. Et puis, cette carrière, cette longévité d'El Fundi dans les corridas dures, cela semble difficilement égalable.
On a l'impression qu'une partie du public attend de voir dans les corridas dures des faenas aussi longues et amples que dans les corridas de vedettes. C'est vrai, parfois, dans des élevages réputés et difficiles, sortent des toros un peu plus doux et qui permettent de toréer relâché. Ils sont quand même relativement rares.
Pour le reste, quand s'avancent en piste des toreros comme López-Chaves ou Octavio Chacón, qui ont des vraies qualités de lidiadors, en optant pour le combat, il faut s'y faire. Même si ce n'est pas le plus esthétique, voir des matadors s'imposer en cassant la charge des toros durs, comme le faisait El Fundi, comme je l'espère le feront encore beaucoup d'autres, c'est ce qui fait la beauté du truc. Et il en faut.

Florent

(Image d'Isabelle Dupin : toro de Raso de Portillo)

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