dimanche 17 juin 2018

Étoiles filantes


Si l'on devait raconter ce que représente Iván Fandiño à une personne ignorant tout de la tauromachie, on évoquerait très certainement l'histoire d'Ayrton Senna. Car il y a un an, le monde des toros perdait Iván Fandiño comme le sport automobile perdit en son temps le brésilien Senna.
De ceux qui un jour, au sein de leur discipline, pour bousculer la hiérarchie, prirent davantage de risques que leurs pairs. Tout cela afin de se distinguer et d'atteindre le plus haut niveau. En ayant sûrement aussi, dans un coin de l'esprit, une idée du risque et la conscience du fait que rien n'est éternel.
Aire-sur-l'Adour, samedi 17 juin 2017, corrida de Baltasar Ibán pour Iván Fandiño, Thomas Dufau et Juan del Alamo. Forte chaleur cet après-midi là, et puis ce quite par chicuelinas au troisième toro, cet accrochage, ce flottement qui suivit, et puis, toute cette incertitude.
Vint plus tard le choc, l'annonce terrible et irrémédiable.
Le soir déjà, commencèrent à pleuvoir des hommages, partout, et ils se poursuivirent dans le temps dans plein d'endroits et d'arènes. Certains s'interrogèrent sur ces innombrables hommages. Mais la question ne devrait pas se poser. On parle là de tauromachie, et un torero est pour les aficionados un être à part. Il y a cette exposition au public, ce risque, ce stoïcisme devant les blessures, cette sérénité face au triomphe.
Avant, on avait pu voir des drames de l'arène, par le biais d'images anciennes ou venues d'ailleurs, lointaines dans le temps ou la distance. La blessure d'Iván Fandiño, elle, est arrivée juste devant nous.
Drame, choc, et tourbillon émotionnel qui ramène tant de souvenirs.
Iván Fandiño, jusque tard dans sa vie de jeune homme et de torero, personne ne l'avait vu venir. Ce n'était pas un novillero prometteur, d'ailleurs, en non piquée, il lui arrivait même parfois d'être au poste de remplaçant.
Mais au prix d'un effort colossal, aux côtés de son fidèle et indéfectible ami Néstor García, le basque Iván Fandiño parvint à éclore. Avec force, grande force, en atteignant les sommets. Combien de fois l'a-t-on vu se sublimer ? Ce début de faena de la main gauche à Madrid en citant de loin un énorme toro de Cuadri, cette faena à Mont-de-Marsan à un Fuente Ymbro sans laisser un pouce de terrain, ces estocades de folie, avec ou sans muleta. Et bien sûr, tant d'autres souvenirs. Iván Fandiño est arrivé au premier plan, avec cette vérité de torero qui se dégageait à chaque fois. Y compris dans les échecs, en essayant de revenir, toujours, pour combattre, et vaincre.
Un torero à part, un torero aimé. Un jeune homme que personne ne regardait à ses débuts mais qui un jour devint le centre de toutes les attentions. Les gens aiment ça, ces histoires-là, et ils ont raison, cela contribue tellement à la grandeur. Deux fois, les auditeurs de Radio Nacional de España accordèrent à Iván Fandiño le prestigieux trophée dit de la "Oreja de oro", au triomphateur de la saison. Un trophée sans jury désigné d'avance. Les aficionados l'avaient choisi lui.
Nous reviennent en mémoire tant d'images de l'homme et du torero. Incrédules, on cherche parfois même encore le nom d'Iván Fandiño sur une affiche, sur un calendrier, dans les cartels d'une feria.
Le plus dur, en fait, c'est de se dire qu'on ne le reverra plus.

Florent

(Iván Fandiño aux arènes d'Aire-sur-l'Adour, le 17 juin 2017 : photo de Romain Tastet)

jeudi 14 juin 2018

Verte et noire


Dans les conversations d'aficionados relatives à l'élevage de Miura, si l'on devait énumérer une liste des mots-clés, l'un de ceux arrivant en tête serait probablement "avant".
Car c'est vrai, en observant les sorties des toros de Miura, on a l'impression qu'ils ont évolué. Et pourtant, l'élevage conserve toujours autant de particularités. On dit certainement "avant" car on ignore ce qu'il en sera à l'avenir, et puis, un tel mythe, forcément, fait resurgir le passé.
À en discuter avec les toreros en revanche, pas de différences entre des choses actuelles ou d'un autre siècle. Beaucoup de ceux qui en ont affronté vous feront remarquer, de par leur propre expérience devant le toro de Miura, que celui-ci est très différent par rapport aux autres, incomparable, à part. Car que le Miura soit dur, noble ou faible, il donnerait cette impression de vous dévisager en permanence, créant ainsi une sensation inconfortable.
Vues des gradins, les corridas de Miura de ces dernières saisons semblent très aléatoires. Mystère d'un élevage qui attire toujours autant, et souvent un peu voire beaucoup plus que pour les autres corridas dites toristas.
Ce dimanche 3 juin à Madrid, entre soleil et nuages, près de 22.000 personnes avaient fait le déplacement à l'annonce de ce nom sur cette affiche.
Particularité à Madrid, les toros de l'élevage sortent en piste avec une devise verte et noire. Tandis que dans toutes les autres arènes, dites de "province", indifféremment de la France et du Portugal, puisque Madrid est la capitale, ils arborent la devise verte et rouge. L'explication remonterait au XIXème siècle. La plus plausible affirme qu'un élevage possédait déjà à Madrid le vert et le rouge comme couleurs, obligeant ainsi Miura à en changer. D'autres prétendent qu'en compagnie du vert, le noir a été adopté à une période où Miura venait de semer le deuil dans les arènes.
Un seul autre élevage possède deux devises, c'est celui de José María Escobar, situé à La Isla Mínima, mais où il ne reste plus aucun toro, seulement l'une des plus belles fincas au monde.
Alors, voir une corrida de Miura à Madrid, pour un aficionado, et avec incertitude, cela fait toujours quelque chose. L'autre jour, on découvrit une chose inhabituelle, un Miura blanc avec une tête noire. On avait déjà vu à de nombreuses reprises des toros salineros (poils roux et blancs mélangés) ou sardos (poils noirs, roux et blancs mélangés) chez Miura, mais pas un tel blanc comme celui-là, avec la tête noire.
Au mois de mai à Osuna, dans la province de Séville, j'ai assisté à une corrida de Miura qui paraissait davantage dans le type de la maison. Avec certes pas mal de cornes abîmées, mais plus forte, plus longue, plus charpentée, plus lourde, plus typique en pelages obscurs. Ce n'était pas une impression du fait de la taille, car la piste est vaste à Osuna. Pepe Moral s'était vaillamment accroché ce jour-là, et El Cid avait réalisé une grande faena... El Cid, donnant de belles séries, courtes, intenses, et avec du temple. "Como ha estado El Cí en Osuna" diraient les andalous !
À Madrid, trois semaines plus tard, les toros de Miura ne semblaient pas aussi typiques de l'élevage. Certains furent protestés pour leur présence, curieux quand on sait que cet élevage fait partie de ceux qui fournissent des toros avec les charpentes les plus impressionnantes. A fortiori pour Madrid. Des toros variés, plusieurs faibles, plus ou moins intéressants, mais rien de retentissant. Rafaelillo connut une frayeur en se faisant cueillir à l'estocade au premier. Il avait précédemment connu le succès à Las Ventas face aux toros de Miura, et on le vit par le passé avec davantage de générosité dans les efforts. Petite San Isidro pour lui, aussi bien face aux Miura que face aux Escolar Gil.
Pepe Moral eut de beaux gestes face à son faible et noble premier, surtout de la main gauche, lui qui a récemment affirmé qu'il lui tardait de "quitter les corridas dures pour pouvoir développer son toreo".
Román lui, eut du mal à peser sur ses adversaires. Deux toros qui au premier abord ne faisaient pas penser aux classiques toros de Miura, mais eurent des fulgurances. Le premier, le blanc, éclata une rangée de barrières, alors que le sixième, qui sauta dans le callejón, fut le plus encasté de l'après-midi et donna de l'intérêt.
L'irrégularité semble dominer à l'heure actuelle chez Miura. En retenant seulement les cinq dernières années, on peut distinguer des sorties complètement différentes au sein du même élevage : des scandales à cause de la faiblesse ou des cornes, mais aussi des corridas passionnantes avec puissance, danger, et sans aucune seconde d'ennui.
De quoi avoir du mal à s'y retrouver, mais des Miuradas, certainement que l'on ira en voir, encore...

Florent