mardi 17 juillet 2018

Des toros et des hommes

Une autre finale, et forcément des souvenirs en pagaille. J'entendais mon grand-père ce soir de 1998, avec 2 buts à 0 au compteur contre le Brésil et seulement quelques minutes qui restaient à jouer. Sans savourer quoi que ce soit, juste attendre et tenir. Avec quelque part dans la tête, le souvenir de la demi-finale contre la RFA en 82. Celle que les anciens auraient tant aimé gagner. Cette fameuse nuit de Séville, qui paraissait triomphale pour l'équipe de France, comme un aboutissement... mais fut cruelle en réalité. Les allemands étaient revenus au score et l'avaient emporté. Rétrospectivement, un truc semble s'être arrêté ce soir-là pour beaucoup. Un rêve cassé, et l'impossibilité la plus totale de revenir en arrière. A Séville en plus, ville taurine par excellence, ce qui rend inévitable le parallèle entre toros et ballon rond.
Mais en 98, la France était parvenue à l'emporter nettement et pour la plus grande joie collective. Ce jour-là déjà, il y avait une corrida à Céret. Mais c'était différent, et c'était il y a vingt ans.
Ce dimanche, l'équipe de France est allée planter quatre buts à la Croatie, pour broder une deuxième étoile sur le maillot, et cela, ce n'est ni une anecdote ni un fantasme. Et il impossible d'en faire abstraction. Quel bonheur, pour ceux qui savent l'apprécier. Pourquoi bouder son plaisir ?
La corrida de Céret, elle, avait débuté une heure après le coup d'envoi, et elle fut fort intéressante. Les toros de Juan Luis Fraile, inégaux en bravoure et en combativité au premier tiers, ont tout de même totalisé 21 rencontres au cheval. Une corrida sérieuse, âpre, bien dans la tradition de l'arène. Et en face, trois toreros courageux. Nos toreros. Car il ne faut pas se tromper, il n'y a plus de nationalité sur ce terrain-là. Il y en a parfois avant les paseos ou lors des tours de piste, avec l'appartenance à une commune, à une région ou à un pays. Mais dans l'arène, face au toro, aussi sérieux soit-il, le torero est torero avant d'être d'une quelconque nationalité.
Le premier d'entre eux, dimanche, c'était Octavio Chacón, qui dut d'abord batailler face à un toro dur, compliqué et réservé, devant lequel il réalisa une bonne lidia.
Puis vint le quatrième, Sortijero, numéro 9, un toro âgé de cinq ans, sérieux, charpenté, armé. Un toro avec beaucoup d'allant à la pique, si bien que Chacón décida de le mettre en valeur et d'exprimer tout ce qu'il avait. Le toro venait très bien quand le picador Santiago Pérez le sollicitait, mais poussa assez peu une fois dans le matelas. Chacón demanda de lui-même une cinquième rencontre au regatón.
Il y a une part de fantasme aussi en tauromachie : imaginer des choses, peut-être parfois plus belles que dans la réalité, comme imaginer des toros plus braves qu'ils ne le sont. Ce Sortijero venait avec une superbe charge à la pique, comme un authentique toro de combat, et le public ovationna la scène comme si dans la continuité le toro avait aussi propulsé l'équipage sur une longue distance. Ce qui ne fut pas le cas. Mais il faut également savoir se contenter de ce qu'offrent les combats en piste. La réalité.
Octavio Chacón débuta sa faena par le bas, et l'on se rendit compte que cela allait être un combat dur. Une faena de lidiador, essentiellement droitière, avec un toro fougueux, de caste dure, qui se retournait vite, et cherchait l'homme. Sur la corne gauche, c'était encore plus périlleux. Un combat sous tension. Dans un terrain risqué, Chacón porta une épée engagée, alors que le toro avait démarré un instant auparavant pour décocher un coup de tête. Le Fraile tint debout avant de tomber. Mouchoir bleu pour le toro, et oreille pour le matador. Une décision judicieuse de la part de Francis Manent, qui préside des corridas à Céret depuis près de cinquante ans et en sait quelque chose en matière de références et de critères. Une partie du public se mit à conspuer, de façon totalement injuste, Octavio Chacón avant et pendant son tour de piste. Lui qui avait mis en valeur ce toro avant de partir à la bataille. On en revient à cette histoire de fantasmes. Ils ont imaginé que ce toro était toréable comme bien d'autres. Alors qu'il avait un côté indomptable, ce qui implique que malgré toute votre bonne volonté, il y aura une part d'imperfection face à lui. Un combat passionnant entre ce toro de Fraile et Octavio Chacón, qu'il convenait d'apprécier à sa juste valeur.
C'était la deuxième corrida en 2018 de Joselillo (la première était en janvier...), et l'on remarque comme à chaque fois sa ténacité. Il connut des difficultés à l'épée devant son premier toro, arrêté. C'est d'ailleurs à la fin de ce combat que le sort du Mondial venait de se sceller. Au cinquième Fraile, encasté, exigeant, puis progressivement éteint, Joselillo est allé chercher des muletazos valeureux comme il sait le faire.
On admira aussi le grand courage de Gómez del Pilar, qui fit une faena de séries courtes devant un premier adversaire encasté et qui se retournait vite. Au sixième, le matador alla s'agenouiller au centre de la piste pour une portagayola très risquée. Le toro de Fraile, redoutablement armé, hésita longtemps, et Gómez del Pilar ne bougea pas. Engagé, flamboyant avec la cape, le torero eut même l'originalité d'exécuter une zapopina pour remettre en suerte le toro à la pique. Ce tout dernier toro de Fraile, alors que le soleil commençait à se coucher, était manso et difficile.
Dans le football, toutes proportions gardées, on dit que le danger ou la menace guettent jusqu'au bout. Dans les toros aussi. Car leurs cornes ignorent les humeurs, les rumeurs, les titres de champions et la fête. Gómez del Pilar s'est joué la peau, et s'est engagé en prenant des risques. Tout au bout du combat, au second passage avec l'épée, il fut violemment pris. Un sacré accrochage, mais dans la foulée l'envie de revenir, pour vaincre.
Que la fête en dehors du cercle de sable batte son plein ou s'estompe, face aux toros durs, on aura toujours des toreros valeureux, sachant maîtriser l'euphorie, en allant au plus près se mesurer au danger. Et comme par magie, le faire oublier.

Florent

(Image de Philippe Gil Mir : Octavio Chacón face à "Sortijero" de Juan Luis Fraile)

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