mercredi 4 juillet 2018

Pas comme nous...


On assiste, de nombreuses fois par an, à des démonstrations en piste de ce don qu'ont les toreros de se surpasser. Ce stoïcisme, cette manière si spécifique d'oublier l'adversité, comme si de rien n'était. L'inverse de la vie normale, du moindre bobo domestique qui implique soupes de dolipranes, camomilles et verveines.
Enrique Guillén, dernier matador à avoir pris l'alternative à Barcelone, est l'apoderado du français Maxime Solera. Après avoir arrêté sa carrière, il s'est mis à consacrer son temps aux jeunes toreros catalans et d'ailleurs, pour désormais toujours jouer à l'extérieur, car les corridas en Catalogne n'existent plus. Enrique Guillén avait toréé en 2007 à Boujan-sur-Libron, dans autre une arène démontable, beaucoup plus rudimentaire que ce que l'on connaît en matière de plazas portatives. Ce jour-là, son premier novillo avait quitté la piste, pour se retrouver au beau milieu des spectateurs. Soirée dramatique, un aficionado de Béziers, encorné, n'avait pas survécu à l'opération à l'hôpital. Cette histoire, peu médiatisée à l'époque, aurait certainement conduit à un gros foutoir aujourd'hui au niveau des infos et de la rubrique faits divers. Toutefois, il y avait eu un jugement et des condamnations pour manquement aux obligations de sécurité. Heureusement, cette histoire n'a pas mis fin à la tauromachie à Boujan, mais cela aurait pu être le cas par les temps qui courent.
Enrique Guillén raconte, de cet après-midi médiéval, qu'il avait été obligé d'estoquer le novillo hors de l'arène, sur un terrain de sport. Et quand ce fut chose faite, en revenant vers les arènes, secouées par le chaos, lui et sa cuadrilla furent ovationnés, comme les héros qui reviennent au village après la bataille.
Ce week-end, la bataille était importante pour Maxime Solera, son protégé. Un rendez-vous double, samedi et dimanche, avec Hoyo de la Gitana et Raso de Portillo. Ses deux premières novilladas de l'année, car il dut renoncer aux précédentes à cause d'une blessure et d'une longue convalescence. Avant que ne commence cette feria de Boujan, on pouvait se demander, et après tout, si ces longs mois avaient apporté des doutes ? Emporté la fraîcheur ? Tout ce que l'on peut redouter dans la carrière d'un jeune torero confronté à une situation difficile. En plus, la tâche n'était pas des moindres, avec des élevages dont beaucoup de matadors n'envisageraient même pas d'en combattre un lot.
L'entrée en matière de Maxime Solera ne laissa aucune place au doute. Au centre de la piste, face au toril, les pieds cloués au sol, pour des tafalleras, puis des gaoneras, faisant passer le novillo très près du corps. Sur la dernière, le novillo crocheta Maxime Solera avec la patte, avant de le reprendre de manière terrible. Un accrochage qui laissera des contusions sur tout le corps, mais le novillero restera en piste, pour mener le combat à bien jusqu'à sa fin. Après un long passage à l'infirmerie et un ordre de passage changé, il revint affronter son second adversaire en sixième position. La novillada de Hoyo de la Gitana – un élevage que l'on voit peu à l'heure actuelle –, charpentée, peu armée, a manqué de puissance et de continuité. Les six novillos, bravitos en quinze rencontres au cheval, se sont généralement éteints. Certains nobles, d'autres très vites arrêtés. Et face au sixième, on vit le sérieux et la volonté de fer de Maxime Solera, dès l'accueil à la cape, et dans une tauromachie l'emmenant fouler des terrains risqués. Oreille méritée pour conclure l'après-midi.
El Adoureño a obtenu un trophée, et il a été mieux que toutes les autres fois depuis le début de saison. Mais la marche vers son alternative de septembre à Dax semble encore extrêmement haute. Quant au biterrois Carlos Olsina, dont c'était seulement la troisième novillada piquée, il s'accrocha avec courage et un bagage technique restreint devant un lot compliqué et arrêté, mais avec toujours le désir de bien faire.
L'intermède entre les Hoyo de la Gitana et les Raso de Portillo fut la non piquée de Robert Margé du dimanche matin, où se révéla le nîmois Niño Julián, épatant de sens torero pour son très jeune âge, à la cape, aux banderilles et à la muleta.
Le soir, les Raso de Portillo, bien présentés et armés, ont été plus nobles que d'habitude. Braves en dix-huit rencontres au cheval, en poussant droit et fixement, ce qui n'est pas rien ! En comparant les sorties de cet élevage en corridas et en novilladas, on se dit que la place des Raso de Portillo est dans les secondes, et que c'est à cet échelon qu'il doit avancer.
Des novillos nobles pour la plupart, caractéristique aléatoire dans cet élevage, chose dont les novilleros devaient dès lors profiter.
Le premier d'entre eux, Alejandro Fermín, fut violemment pris par le quatrième Raso de Portillo, sur un cambio au centre de l'arène en commençant la faena. Le Raso de Portillo, aussi noble soit-il, n'est pas le genre de toro permettant ce geste. Heureusement, Alejandro Fermín retomba bien de cet accrochage vertigineux, et put continuer sa faena... bien trop inégale en intensité. Il avait auparavant fait, au novillo précédent, un joli quite.
Le deuxième novillero, c'était Maxime Solera, revenu contre l'avis des médecins. Et malgré ce mal physique et cette boiterie qui le handicapaient, il a été très courageux, hiératique, et lidiador. De son premier combat devant un novillo exigeant, on apprécia son honnêteté, cette façon d'être centré, et de citer les toros de face. Avec patience d'ailleurs, car le Raso de Portillo n'était pas évident. Une oreille lui fut accordée après une bonne estocade. Avec le cinquième, brave au cheval mais très arrêté ensuite, Maxime Solera tenta tout, avant de connaître des difficultés à l'épée. Mais il avait tenu à honorer cette double prestation, malgré la blessure, comme si de rien n'était. Un sacré geste. Un geste de torero.
Enfin, Cristóbal Reyes, assez peu vu en France jusqu'à présent, a montré une double facette. Avec des difficultés face au troisième, du fer d'El Quiñón, qu'il estoqua d'une grande épée en s'engageant pour de vrai. Et avec de la sérénité face au dernier, brave au cheval mais en s'employant surtout à la première rencontre, noble et mobile par la suite. A celui-là, Cristóbal Reyes, qui est de Jerez, laissa de très beaux gestes, surtout de la main gauche, avec des naturelles très inspirées. Vraiment une bonne impression de la part de ce jeune novillero qui obtint lui aussi un trophée, et qui mérite bien mieux que la seule novillada qui lui reste à combattre cette année en France.
Il en faut plus des novilladas, et surtout des novilladas comme celle-là. C'est primordial pour l'avenir. Et puis, contrairement aux idées reçues, qui voudraient que la tauromachie moderne soit plus facile pour absolument tous ses protagonistes, être novillero est en réalité quelque chose de très compliqué. Peu d'opportunités, moins de novilladas qu'avant, et une exigence du public qui en attend d'eux parfois autant voire plus que pour les matadors d'alternative.
Grand mérite à ceux qui aujourd'hui s'aventurent sur ce chemin. Et encore plus à ceux qui prennent les dures...

Florent

(Photo d'Alexandre Blanco : Maxime Solera face au premier novillo de Hoyo de la Gitana, le 30 juin à Boujan-sur-Libron)

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