lundi 20 août 2018

Trois gosses en enfer


À la recherche d'une afición loyale,

Le décor était planté. Monumental dite des "Pins", de Roquefort-des-Landes, une superbe arène en bois d'un peu plus de 3.000 places. Une vieille histoire, et une réputation de dureté.
Avec le grand mérite de rester à l'échelon des novilladas, quand d'autres plazas elles se sont tournées vers les corridas. On savait les jours précédant la course l'extrême sérieux du lot de Conde de la Maza.
L'affiche remaniée, les trois novilleros qui s'alignèrent finalement sur la ligne de départ ne furent même pas invités à saluer après le paseo. On préfère réserver cela en d'autres occasions, de moindre adversité, pour des soirées qui ont des gueules de happy end. Cela, pourtant, aurait dû avoir une répercussion, car c'était déjà un geste sur le papier.
Il semblerait aussi qu'une ultra-minorité, hélas, était venue voir le lion croquer le dompteur. En espérant voir sur le sable de Roquefort souffler l'air du démon. Pendant l'une des faenas, on pouvait même entendre un "il mérite de se faire découper", à propos d'un novillero. Désarmant, affligeant. Qu'une personne seulement sur 1.500 présentes dans les arènes ait cette pensée à l'esprit et en fasse part est quelque chose de dramatique. Incohérent, injuste et terrifiant. Cela donne envie de tout arrêter, sincèrement, et de fermer la boutique.
L'autre partie du public, espérons-le, était venue voir le courage qu'il faut pour affronter un lot aussi dantesque, et pour tenter de faire un pas de plus dans la profession.
On dira bien sûr, et c'est logique, que n'importe quel toro peut blesser dans l'arène. Mais il s'agit là de cohérence. Il y a une distinction entre corridas et novilladas. Elle doit être respectée un minimum. Le tout et n'importe quoi, en revanche, est inacceptable. La preuve, la semaine précédant cette course, au fil des discussions, en Espagne, avec des interlocuteurs aux opinions taurines très variées, de l'intransigeant au plus doux, aucun ne cautionnait qu'un tel lot puisse être affronté par des novilleros. L'unanimité, car c'est vrai, c'était exagéré.
Injuste pour les novilleros de passer sous les fourches caudines d'une partie de l'afición qui n'en vaut pas la peine.
Il y a eu, en 2016 et 2017, à Roquefort, des novilladas de Moreno de Silva. Un fer réputé dur, avec un premier lot très bien présenté et conforme à une novillada, et un autre plus décevant à ce niveau-là. En gabarit en tout cas, il s'agissait de novillos et c'est que l'on devrait retrouver quand est annoncée sur une affiche une course de ce type. Les Moreno de Silva de 2016 avaient été passionnants, et au passage, cet élevage est mille fois plus intéressant à voir que celui de Conde de la Maza.
Aucune annonce ne fut faite hier avant la sortie des "novillos", pas de pancartes ou d'annonce au micro, encore moins pour signaler que le réserve combattu en troisième position provenait de l'élevage français de Turquay.
Quand ils entrèrent en piste, les Conde de la Maza, qui n'eurent absolument rien de novillos en présentation et en comportements, furent ovationnés. C'est vrai, c'était du beau bétail, et c'était impressionnant de les voir sortir du toril. Mais la place d'un tel lot était-elle vraiment en novillada ? Ceux qui prétendent le contraire seront rapidement à court d'arguments. Et prétendre que toutes les novilladas devraient être comme celle-là, c'est méconnaître complètement la tauromachie.
Les Conde de la Maza donc, impressionnants, volumineux, armés, avec quelques pointes abîmées du fait de bagarres, et plusieurs balafres sur le corps. Pour le reste, à part deux ou trois poussées au cheval, avec des piques plus ou moins fortes et appuyées, il n'y avait pas grand chose. Des comportements figés dignes de toros âgés, un manque de caste flagrant, et des cornus arrêtés. S'ils étaient ainsi à 3 ans, qu'en aurait-il été à 4 ou à 5 ? Manso et décasté le premier, rugueux, exigeant mais de peu de parcours le deuxième, renvoyé aux corrales le troisième, tardo et décasté le quatrième, décasté aussi le cinquième avec toujours la tête dans les nuages, et enfin invalide et totalement figé le dernier. Le troisième bis, de Turquay, qui ressemblait davantage à un novillo, aux cornes abîmées, fut lui aussi rapidement arrêté.
Pourtant, plusieurs exemplaires de Conde de la Maza quittèrent l'arène à l'arrastre en étant ovationnés comme s'ils avaient été des grands braves. L'afición la plus torista, souvent, milite pour l'éducation du public, notamment celui qui va voir des courses de vedettes, mais elle aurait aussi besoin d'éclairage parfois pour les moins assidus qui se revendiquent d'elle.
Ce fut dur. Entendre des sifflets ou des huées, par exemple quand fut accordé un trophée à Kevin de Luis au quatrième, c'était purement déplacé. Peut-être que dans un autre contexte, effectivement, l'oreille n'aurait quasiment pas été plébiscitée, mais là, vu les circonstances, il n'y avait rien de scandaleux.
Tous les novilleros, à un moment ou à un autre, ont avancé la jambe.
Kevin de Luis a eu de bons passages à gauche au quatrième, et dans l'intention a porté une estocade engagée, même si l'épée termina sur le côté et en arrière.
Aquilino Girón, lui, fut héroïque. Quite par gaoneras, débuts de faena immobile par le haut, quiétude, estocades d'une sincérité sans faille. Vuelta et une oreille, incontestablement l'un des novilleros de l'année.
Pour Maxime Solera, qui connut des difficultés avec l'épée, ce fut mission impossible, avec le sobrero arrêté de Turquay et le sixième Conde de la Maza qui ne se déplaça jamais.
Tous méritent une ou plusieurs autres opportunités. 48 heures avant le paseo, cette novillada était au point mort avec les forfaits de João Silva "Juanito" et d'El Adoureño.
Honneur à ceux qui ont osé faire le paseo pour défier ce lot de Conde de la Maza.
Mais ce type de course provoquera toujours des injustices. A une époque, par ailleurs, où les novilladas et les opportunités pour les jeunes se font de moins en moins nombreuses. Mais ça, ceux qui braillent dans tous les sens, sur les gradins, avec plus ou moins des profils de dispensés de sport, l'ignorent. Pour obtenir le meilleurs des bêtes, certains diront qu'il y avait juste à baisser la main.
Phrases redondantes et souvent entendues par le passé, déjà.
Là où hier on jeta la pièce en l'air, le mérite de ceux qui venaient de s'aventurer en piste était immense.
Mais qui pour s'en souvenir rien qu'à l'hiver venu ?
C'est un métier difficile, c'est incontestable, et les novilladas fortes et sérieuses (sans pour autant arriver à une telle extrémité) existent, c'est un fait et une obligation. Mais quand un novillero rencontre le succès avec, quelle est la finalité et quelles sont les portes ouvertes ? Trop peu malheureusement.
Des novilladas fortes, des novilladas de l'effroi, ces dernières années, on peut dire que s'y sont collés et y ont connu le succès des garçons comme César Valencia, Imanol Sánchez, Emilio Huertas, Daniel Martín, Guillermo Valencia, et un paquet d'autres. Après avoir été dans la lumière pour avoir triomphé dans l'adversité, quelles ont été leurs opportunités en tant que matadors de toros dans les arènes du coin ? Infimes.
Ils sont allés prendre les courses dures, mais les efforts, hélas, sont restés vains.
J'ignore si en programmant un lot aussi redoutable que celui de Conde de la Maza, les organisateurs désiraient passer pour des chevaliers blancs de l'afición, et pensant rendre service à la tauromachie. Je ne pense pas, et ne l'espère pas non plus. Dans tous les cas, ce lot ne passera pas à la postérité. En revanche, ceux qui sont allés s'y mesurer, dans les conditions les plus hostiles, ne doivent pas être oubliés, et auraient déjà mérité le plus grand des respects dès la fin du paseo.


Florent

1 commentaire:

  1. "ceux qui braillent dans tous les sens, sur les gradins, avec plus ou moins des profils de dispensés de sport, l'ignorent."
    Que signifie cette phrase svp?

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