mercredi 28 novembre 2018

César Valencia


Peut-être faudra-t-il un jour songer, quelque part dans la France des toros, à ériger un monument en hommage aux toreros Sud-Américains. Tous, sans distinction, venus se jouer la peau dans nos arènes. De diverses générations, et dans bien des cas, avec peu de moyens... voire même pas un sou en poche. L'histoire récente de la tauromachie est jalonnée d'exemples de toreros d'outre-Atlantique venus briller ici.
De César Girón en passant par Morenito de Maracay, jusqu'à Manolo Vanegas, pour les plus récents. Plein de toreros, célèbres ou anonymes.
De la jeune génération, on a pu en voir beaucoup, du Pérou, de Colombie, du Venezuela, etc.
Récemment, j'écrivais qu'il était dur pour les novilleros de devoir affronter des novilladas fort respectables, d'un grand sérieux, avec dignité, et en connaissant parfois même le succès, pour au final une répercussion bien trop faible. Il y a forcément, dans le lot, des jeunes Sud-Américains.
Et parmi eux, il y a César Valencia, torero vénézuélien.
À dix-sept ans à peine, à l'été 2012 aux arènes de Mont-de-Marsan, pour la novillada des fêtes de Saint-Perdon, il procurait une forte impression en coupant quatre oreilles à une course de Baltasar Ibán. Mais il ne s'arrêta pas là, et confirma les années suivantes.
En 2013, Miura à Hagetmau (une oreille), Valdellán à Vic (une oreille), Cebada Gago à Carcassonne (quatre oreilles).
En 2014, deux oreilles à un novillo de Guardiola à Parentis, alors que cela faisait pratiquement dix ans qu'aucun novillero n'avait ouvert la grande porte de ces arènes. Il toréa de nouveau à Vic cette année-là, face aux Barcial, et fit le paseo dans d'autres arènes devant des courses réputées sérieuses.
Début 2015, il prit l'alternative chez lui au Venezuela. Et avec cran, et une expérience toute récente en tant que matador, il ne se défila pas au moment d'affronter les corridas les plus redoutables.
Valdellán à Vic-Fezensac, à peine trois mois après l'alternative. Une faena avec beaucoup de technique et du sérieux, et une autre périlleuse face au grand Cubano, qui l'envoya à l'infirmerie. Néanmoins, César Valencia fut à chaque fois récompensé d'une oreille lors de cette corrida et la blessure ne le découragea pas pour la suite.
Car quelques semaines plus tard, alors qu'il n'avait pas encore fêté son vingtième anniversaire, il avait à en découdre à Céret avec une imposante corrida de Juan Luis Fraile. Ce jour-là, il laissa une grande impression, et passa tout près d'un superbe triomphe à cause de l'épée.
Puis il toréa à Orthez face à une corrida de Valdellán où il se montra encore sous un grand jour et coupa un trophée.
En 2016, au printemps, à Aignan, devant des toros de Marqués de Albaserrada, il offrit de nouveau toute la panoplie précédemment démontrée : fraîcheur, sérieux, envie, immense courage, et la "garra", cette griffe qui motive pour s'accrocher au succès dans n'importe quelles conditions. Deux oreilles, et sortie en triomphe.
Il entra ensuite au cartel à Vic par la voie de la substitution, à la dernière minute, d'Alberto Lamelas. Malheureusement, ce jour-là, les choses ne se passèrent pas très bien, et il fut sérieusement blessé par le dernier toro de Valdellán. Sa dernière corrida en France à ce jour, avant que son nom ne disparaisse brutalement des affiches.
Depuis, il n'a toréé qu'une seule fois en Europe, une corrida au mois de janvier 2017, à Ajalvir.
Injuste oubli pour un jeune matador de 23 ans, qui a encore des choses à dire dans l'arène et doit être relancé. Car il faut se souvenir de ce qu'il a fait, de son mérite, de sa sincérité. Et si l'an prochain ou même à l'avenir, des organisateurs venaient à lui faire une place sur leurs affiches, ce serait légitime, comme un juste retour des choses.

Florent

(Images de Philippe Latour, Alexandre Blanco, Vuelta a los Toros et Terres Taurines)

jeudi 22 novembre 2018

Toro mystère


À chaque fin de saison, et parce que les moyens technologiques de l'époque le permettent, c'est l'occasion de découvrir ou de revoir plein de clichés de toros que l'on a pu voir au cours de l'année écoulée. En piste, aux corrales, ou dans leur milieu naturel.
Dans un lot de toros, ce n'est d'ailleurs pas toujours celui que l'on avait remarqué au préalable qui s'est ensuite détaché en piste.
Mais un très beau toro, ne serait-ce que sur une photo, on l'imagine quelques semaines ou mois plus tard. Son entrée en piste, et l'enthousiasme qu'il pourrait soulever.
L'hiver dernier, cet exemplaire de l'élevage de Juan Luis Fraile, Garbancito, numéro 8, faisait déjà forte impression en photos. Et ce fut certainement encore plus pour ses visiteurs. Un toro à la silhouette élancée, à la fin de l'hiver, et avec un berceau de cornes impressionnant. En imaginant aussi qu'il faudrait bien du courage à celui qui irait s'aventurer devant.
Vic-Fezensac et Céret semblaient être les arènes où il fallait être pour admirer ce toro. Et cela du fait d'un imbroglio. Vic-Fezensac dans le cadre d'une corrida-concours, et Céret pour une corrida complète de Juan Luis Fraile. Une situation complexe, où il semblerait que l'élevage ait dit oui aux deux plazas toristas les plus réputées de France. Deux arènes en porte-à-faux.
Pour l'aficionado, ce Garbancito faisait croître la curiosité. Et il faut dire que l'on était content, car il y a quelques saisons à peine, on ignorait même si l'élevage de Juan Luis Fraile allait de nouveau proposer un jour une corrida dans une arène.
Et puis, finalement, en 2015, à la grande surprise, deux corridas furent destinées à des arènes françaises, à Aire-sur-l'Adour puis à Céret.
Céret, où revenait cette année un lot complet de Juan Luis Fraile. Une corrida très sérieuse, typée, armée, dure et exigeante. C'est Sortijero, le numéro 9, un toro de cinq ans, qui a marqué l'après-midi sur le sable de l'arène catalane. Un combattant difficile, mais un sacré toro.
Et à Vic-Fezensac, il n'y eut pas de toro de Fraile pour la corrida-concours. Pas de numéro 8.
Au début du printemps, ce fameux Garbancito était retrouvé mort dans les pâturages par ses propriétaires. Ni Vic ni Céret. Un toro mystère.

Florent

samedi 3 novembre 2018

Mehdi de Barriol


Au mois de septembre, quelques jours après avoir toréé sa seule corrida de l'année 2018, l'arlésien Mehdi Savalli a annoncé qu'il mettait un terme à sa carrière de matador de toros. Son seul paseo, ce fut à Boujan, face à quatre toros des frères Gallon, dont un qu'il piqua, banderilla, toréa et estoqua lui-même.
Il est curieux de voir que l'annonce de sa retraite (pour devenir banderillero) ait été expédiée bien trop souvent en deux ou trois lignes, alors que son parcours mérite bien plus d'attention.
Quand la France taurine le découvre, il n'a pas encore l'âge de porter le costume de lumières. C'était sur Canal Plus France, à l'époque où la chaîne cryptée diffusait des émissions consacrées à la corrida. On pouvait découvrir Mehdi, 11 ans, tout jeune élève de l'école taurine d'Arles, et résidant dans le quartier populaire de Barriol. En voyant sa détermination, et l'envie de se donner pleinement pour la tauromachie, sous les yeux inquiets de sa mère, il y avait de quoi se dire que forcément on le reverrait un jour, dans une arène et non plus sur un écran.
Et le jeune Mehdi qui s'entraînait au toreo au pied de l'immeuble, a persévéré.
Une carrière courte mais intense en novilladas avec picadors, avec 76 paseos en un an et demi, un chiffre qui serait impossible à atteindre aujourd'hui. Et des succès partout, en France, dans le Sud-Est comme dans le Sud-Ouest, et en Espagne bien entendu. Avec comme recette de cette réussite une envie débordante, la présence dans tous les tiers, et des banderilles spectaculaires. Un vrai novillero.
Et puis, aussi, il faut dire que le destin de Mehdi Savalli a été médiatisé à ce moment-là, parvenant à sortir hors du circuit fermé des aficionados, ce qui n'est pas si fréquent. On put voir de lui des reportages dans la presse écrite et même dans les journaux télévisés. Ce n'est pas rien.
Il faut rappeler aussi qu'il est issu de l'école taurine d'Arles, qui a fêté cette année ses trente ans, et a fait sortir depuis sa création plus de dix matadors d'alternative.
Souvent, en tauromachie, ceux qui réussissent en novilladas ont plus de mal à se faire une place à l'échelon supérieur. Ce n'est pas une nouveauté et les exemples sont nombreux.
Mehdi Savalli a pris l'alternative chez lui à Arles en septembre 2006. Des difficultés, il en eut au début de sa carrière de matador, en écoutant par exemple trois avis l'année suivante à Vic-Fezensac.
Dirigé vers les corridas dures, son plus haut fait d'armes, sûrement, ce furent les deux oreilles obtenues à Arles à un toro de Victorino Martín en 2009, pour ce qui était sa première corrida avec Denis Loré en tant qu'apoderado. Quelques semaines plus tard, il coupa les deux oreilles d'un toro de Miura à Istres.
Mais la concurrence dans ce créneau des corridas dures était sacrément rude, à une époque où il y avait sur le même tableau El Fundi, Juan José Padilla, Rafaelillo, Fernando Robleño, Javier Castaño, Alberto Aguilar, David Mora, etc...
Le milieu taurin ne lui a pas non plus fait de cadeau. Et l'on peut s'étonner qu'il n'ait toréé qu'une seule fois comme matador en Espagne durant toute sa carrière. Portes fermées, ce qui est quand même incroyable.
Mais par afición, quand les contrats se faisaient rares, Mehdi Savalli s'envolait pour le Pérou afin de toréer.
Aujourd'hui, il a décidé de devenir banderillero, et semble avoir les qualités pour cela. D'ailleurs, ces dernières années, on remarquait chez lui une attention dans la lidia, et un véritable compañerismo, cette solidarité pour tous les autres hommes en piste.
Son année faste, certainement, fut 2005, pour ses débuts avec picadors. En fin de saison, il coupa deux oreilles à un María Luisa Domínguez Pérez de Vargas à Algemesí.
Et quelques jours plus tard, il prenait part à la prestigieuse feria d'Arnedo, où figuraient aussi Paco Ureña, Alejandro Talavante, David Mora, Alberto Aguilar, Daniel Luque, Pepe Mora, Joselito Adame...
Mais c'est Mehdi Savalli, qui après avoir coupé quatre oreilles à une novillada de Fuente Ymbro, souleva le trophée du Zapato de Oro.
La tradition à Arnedo veut qu'après chaque course, à l'hôtel Virrey, les trois novilleros de l'après-midi soient invités pour la tertulia, ce qui se fait encore aujourd'hui. On m'a raconté récemment une anecdote sur ce soir-là de 2005.
Mehdi Savalli, pas encore vingt ans, était invité à la tertulia après son triomphe, mais connaissant seulement quelques mots d'espagnol. Son mentor Paquito Leal officiait à ses côtés comme traducteur. Mais, au moment de prendre la parole, il se leva, et dans un espagnol approximatif lança "Mi, dos cojones. Mi, nunca olvidaré Arnedo. Mi, quiero ser torero". Tout le monde avait compris, et les gens l'acclamèrent. Être torero, c'est quelque chose que Mehdi Savalli, qui est parti de loin, a accompli. Et il peut en être fier.

Florent

(Image d'Alexandre Blanco : Mehdi Savalli dans le tunnel des arènes d'Arles, en 2016)