dimanche 23 décembre 2018

Sébastien et Jean-Baptiste


Elle est belle cette image du journal Midi Libre. On y voit Juan Bautista et Sébastien Castella, presque symétriques, pour un même quite, alors qu'ils étaient novilleros. C'était un mano a mano.
Plus tard, il y en eut bien d'autres des "mano a mano" entre ces deux-là, en tant que matadors. Mais celui-ci est probablement le plus emblématique, car il s'agit du premier.
Depuis, Juan Bautista et Sébastien Castella ont mené leur carrière parallèlement, chacun de leur côté, en toréant tout de même ensemble à de nombreuses reprises. Presque vingt ans plus tard, on ne peut d'ailleurs pas parler de la carrière de l'un sans évoquer celle de l'autre. Indissociables.
Dans l'histoire de la tauromachie française, ils sont arrivés après Nimeño, et après une génération de toreros des corridas dures : Richard Milian, Stéphane Fernández Meca et Denis Loré. Ces derniers avaient partagé la même affiche le jour des adieux de Milian, en 2001 à Floirac.
Il ne viendrait en tout cas à personne l'idée de comparer ces trois générations, années 80, années 90 et années 2000. Des époques différentes, et les toros aussi.
Cette année, le jour de la corrida goyesque d'Arles dont il est l'organisateur, Jean-Baptiste Jalabert a annoncé la fin de sa carrière. Certes, il va encore toréer une corrida l'an prochain, mais ce sera la toute dernière.
Son parcours a des allures de prouesse, car quand il était novillero, il passait juste après El Juli, très en vogue à l'époque. Dans ce contexte, il était difficile de se faire une place et de se démarquer.
Comme Sébastien Castella, il débuta très jeune dans le toreo. Juan Bautista connut vite un grand succès, avec sa sortie en triomphe comme novillero en 1999 à Madrid. Avant de prendre l'alternative à Arles la même année, et d'enchaîner un grand nombre de corridas et de succès.
Pourtant, il décida sur un coup de tête d'arrêter sa carrière en plein pendant la saison 2003... et pour revenir presque deux ans plus tard.
Depuis, le torero arlésien incarne une forme presque imparable de régularité, avec énormément de technique, et une épée redoutable. Pour Sébastien Castella, on retient surtout le courage, le stoïcisme, et certainement davantage d'émotion dans son toreo. Alors que chez Juan Bautista, l'émotion, elle, est plus contenue.
Des styles différents, mais beaucoup de succès en commun. Jamais deux matadors français n'avaient par ailleurs autant toréé qu'eux.
Avec une particularité surprenante dans la carrière de Juan Bautista, celle d'avoir été épargné par les cornes des toros. Sauf une fois, en toute fin de carrière, puisqu'il reçut son tout premier coup de corne au mois de septembre 2018 à Logroño par un toro de Victorino Martín.
Depuis quelques années maintenant, Juan Bautista est empresario des arènes d'Arles, après que son père Luc Jalabert lui ait passé le relais. Pas encore 40 ans, toujours en activité dans l'arène, et déjà d'énormes responsabilités dans l'organisation. À Arles, mais pas seulement, et sûrement aussi dans d'autres arènes à l'avenir.
Juan Bautista et Sébastien Castella ont un palmarès enviable à Madrid. Trois grandes portes, dont une comme novillero, pour Juan Bautista. Et cinq pour Sébastien Castella, qui pour sa part est devenu un torero de Madrid il y a maintenant près de dix ans. C'est l'arène où on l'a vu le mieux toréer.
Pour Juan Bautista, si on a toujours pu remarquer sa régularité et sa technique, un aspect froid lui a parfois été reproché. Mais avec émotion cette fois, certainement l'une de ses plus grandes faenas eut lieu l'an dernier à Mont-de-Marsan. C'est la corrida de La Quinta à laquelle aurait dû participer le regretté Iván Fandiño. Ce jour-là, devant un toro qui n'était pourtant pas d'une immense bravoure, Jean-Baptiste Jalabert a déployé un toreo relâché, zen, et en plénitude. Une faena incroyable, et deux oreilles et la queue. Un triomphe parmi tant d'autres dans sa carrière, mais en impact et en émotion, celui-là était vraiment marquant.
Comme reste en mémoire cette novillada matinale du 15 août 1999 à Béziers. Sous un soleil de plomb. Un quite des deux novilleros face au dernier Juan Pedro Domecq. Un présage pour le futur, comme s'il était déjà écrit qu'ils allaient faire carrière. C'était il y a pratiquement vingt ans.
Ce matin-là, Juan Bautista et Sébastien Castella avaient coupé trois oreilles chacun. Comme si le destin n'avait pas voulu les départager.

Florent

mercredi 19 décembre 2018

Miraculé


L'histoire a vocation à se répéter. Toujours différemment, mais avec parfois bien des similitudes.
Dans les arènes, les graves coups de corne sont des faits qui marquent une saison. Ils sont le prix de l'engagement des toreros et de leur dur métier.
Cet automne, l'équipe médicale des arènes de Bayonne a été honorée à de multiples reprises pour avoir sauvé Thomas Joubert après une gravissime blessure lors de la corrida de Robert Margé du 1er septembre.
C'est souvent ainsi. Un après-midi d'été, ensoleillé, qui bascule. L'impression d'un ciel qui s'obscurcit. La blessure est grave, très grave. Comme celle de Thomas Joubert à Bayonne, la plaza de toros la plus à l'Ouest sur la carte de France.
En remontant dans les archives, on remarque des fois que certaines histoires ont été oubliées, alors qu'elles mériteraient d'être plus souvent évoquées.
En 1998, il y a vingt ans, la France avait été championne du monde pour la première fois. Et dans le même été, un autre matador avait reçu un très grave coup de corne dans une arène française. Cette fois, dans celle située la plus à l'Est.
Ces images de Daniel Chicot, parues à l'époque dans la revue Barrera Sol, accompagnent la chronique de la corrida qui a eu lieu dans les arènes romaines de Fréjus le 14 juillet 1998.
Le torero, c'est Conrado Gil Belmonte, né en 1976 à Algeciras. Une semaine avant Fréjus, il prenait une alternative de luxe dans les arènes de sa ville, avec Curro Romero et José Ortega Cano face à des toros de Jandilla.
À Fréjus, le destin l'envoie face à des toros portugais de José Pedrosa, qui s'ils n'ont pas des gabarits impressionnants, possèdent des pointes redoutables. Il partage ce jour-là l'affiche avec Stéphane Fernández Meca et Alberto de la Peña. C'est la corrida de sa présentation en France.
Gil Belmonte affronte en troisième position "Octogono" de José Pedrosa. Le drame survint en début de faena. Le toro le souleva, et lui porta un coup de corne à la cuisse gauche.
Inerte, les yeux révulsés, Gil Belmonte est emporté pratiquement sans pouls à l'infirmerie. Il s'agit d'un coup de corne de trois trajectoires, provoquant une immédiate et forte hémorragie, affectant la veine fémorale, et arrachant la veine safène. A l'infirmerie, l'équipe du docteur Christian Derbuel, d'un immense sang-froid, sauve le torero. Gil Belmonte restera dix jours à l'hôpital, dont trois en réanimation. Une terrible blessure, qui avait marqué la saison française 98.
La belle histoire, c'est que Gil Belmonte poursuivit sa carrière ensuite. Il retourna à Fréjus pile un an plus tard, le 14 juillet 1999, pour combattre une corrida de Peralta, et dédia son premier toro à l'équipe médicale qui l'avait ramené à la vie.
Entre temps, en octobre 1998, au cours d'un festival organisé dans les mêmes arènes de Fréjus, le docteur Derbuel avait affronté un novillo de François André, recevant à l'occasion une alternative symbolique des mains de Stéphane Fernández Meca et Curro Díaz. Le docteur Derbuel avait toréé avec une muleta appartenant à Gil Belmonte.
Bien des années plus tard, dans l'ouvrage "Pourquoi ils vont voir des corridas", Christian Derbuel évoquait sa passion pour les toros, et revenait forcément sur le coup de corne reçu par l'infortuné Gil Belmonte à Fréjus. "De ces terribles moments, je me souviens tout particulièrement de la main du matador agrippée à mon bras. De seconde en seconde, je percevais la force de sa main décliner".
Et de poursuivre, un peu plus loin, sur le pourquoi de cette passion. "En tauromachie, la mort et l'inconnue sont les deux invitées permanentes. Comme en médecine. Cela explique peut-être pourquoi beaucoup de médecins vont régulièrement aux arènes".

Florent