vendredi 15 novembre 2019

Valdellán


Treize ans à peine se sont écoulés entre l'affiche de la novillada de Vic-Fezensac qui mentionnait la naissance d'une ganadería et maintenant.

L'actualité oblige à placer Valdellán en haut de la liste des élevages les plus prisés des aficionados et des arènes les plus exigeantes. Valdellán connaît un grand moment, et parmi les souvenirs des toros et novillos les plus braves des dernières années, il y a en a forcément plusieurs de ce fer.

J'y repensais l'autre fois en rencontrant sur les corrales de Calasparra les deux ganaderos, Fernando Álvarez et Jesús Manuel Martínez Pinilla, toujours humbles, accessibles, sympathiques et réalistes.

Les fruits de leur travail sont incroyables. Quelle réussite pour un élevage aussi récent, car il est étonnant de voir une galerie de trophées aussi fournie avec aussi peu de courses. Cette ganadería, qui fait parler, est d'encaste Santa Coloma/Graciliano, avec comme origines les troupeaux de Hoyo de la Gitana et Pilar Población. Basée dans la province de León, une région inhabituelle pour élevages de toros braves.

Chaque année, peu de lots de toros et de novillos de Valdellán sont disponibles. Mais en voyant les résultats et la régularité, on comprend parfaitement pourquoi ils s'arrachant.

Il y eut les débuts à Vic-Fezensac avec deux lots en 2006 et 2007, à l'époque où il y avait toujours une novillada nocturne aux arènes Joseph Fourniol le premier ou deuxième vendredi d'août. Deux novilladas rugueuses et difficiles.

Après cela, il y eut deux grandes novilladas à Parentis en 2011 et 2012, un lot extraordinaire en 2013 en nocturne à Vic-Fezensac avec le très brave "Pies de Plomo", et plus tard en 2015 une corrida de la feria de Pentecôte toujours à Vic avec l'immense "Cubano".

Pendant toutes ces années, le fil rouge de Valdellán aura été de faire combattre un lot dans les coquettes arènes de Sahagún, situées à vingt kilomètres de la ganadería, au mois de juin, pour la corrida annuelle de cette plaza.

Il y eut aussi des cornus importants à Orthez, Aire-sur-l'Adour, entre autres. De la prestigieuse feria de novilladas de Calasparra, le fer de Valdellán a remporté le prix au meilleur novillo en 2018 puis en 2019.

Et surtout, la consécration vint de Madrid, avec deux très grands toros unanimement appréciés. Navarro en 2018 et Carasucia en 2019. En fin de compte, un sacré palmarès.

Le toro de Valdellán n'a pas nécessairement beaucoup de présence ou de tête, mais la caste, la bravoure, le tempérament et l'émotion sont souvent au rendez-vous. Les ganaderos sont allés à l'essentiel.



Florent



(Images : Le toro "Cubano", numéro 28, en 2015 à Vic-Fezensac, photo de Laurent Bernède / Le novillo "Pies de Plomo", numéro 222, en 2013 à Vic-Fezensac, photo de Yann Bridonneau / Le lot de novillos de Valdellán dans les corrales de Calasparra en 2019 / L'affiche de la première novillada de 2006 à Vic-Fezensac)

mercredi 13 novembre 2019

Taches de sang sur costume blanc


La première vérité, c'est celle de l'arène, réelle, implacable et irremplaçable. Et la première chose que l'on peut voir d'un homme en piste, c'est sa sincérité. Déjà dans le choix d'être là et d'avoir décidé de porter l'habit de lumières. Ensuite, dans la manière d'affronter les toros.
Ce garçon, c'est Francisco Montero. Et alors que la tauromachie est faite de beaucoup d'émotions contenues et invisibles, on a pu le voir pleurer au moins deux fois en piste cette année. Pas par tristesse ou dépit, mais parce qu'il semblait heureux d'être là. Sensations brutes. La première fois, à la fin d'une série avec la muleta à Boujan-sur-Libron, jour de chaleur infernale, avec un lot gigantesque de l'élevage portugais d'António Silva. C'est le premier novillo qu'affrontait Montero en costume de lumières depuis deux ans. C'est dire à quel point il lui paraissait énorme d'en arriver là et d'obtenir une telle opportunité.
La seconde, c'était au moment de sa sortie en triomphe à Villaseca de la Sagra, après avoir combattu un imposant lot de Monteviejo. Encore un autre palier franchi à cette occasion, au cours d'un été passé à affronter des novilladas vertigineuses.
En novillada, ce qui prime, c'est l'envie et la personnalité. Et il est certain que depuis bien des années, la prééminence des écoles taurines a complètement fait disparaître ce type de torero, venu de l'extérieur, sans appuis.
Lundi à Saint-Sever, on a assisté à une journée taurine d'un grand intérêt. Déjà le matin, avec des novillos encastés de Sánchez-Fabrés et la volonté des toreros à l'affiche. Andrés Palacios, par son toreo, et Miguel Ángel Pacheco, par son engagement, se sont le plus distingués.
L'après-midi, les novillos étaient de Coquilla de Sánchez-Arjona. Et ce n'est pas une partie de plaisir pour un novillero d'aller affronter dans le froid de novembre un lot comme celui-là, aussi exigeant, qui permet peu ou pas d'erreur. La preuve, Francisco Montero et Alejandro Mora ont tous les deux été soulevés.
Devant le meilleur novillo de l'après-midi, le deuxième, Alejandro Mora a réalisé de très beaux gestes, avec profondeur, notamment en fin de séries, avec des trincheras de grande classe. Hélas, l'épée lui a fait défaut. Mais ce n'est pas la première fois que l'on pouvait apprécier la torería de ce novillero.
Ce qui est intéressant en novillada, c'est de voir des personnalités, des concepts et des parcours différents.
Francisco Montero avait remis le costume blanc et argent. De Boujan-sur-Libron, de Madrid, de Peralta, de Villaseca, d'Arnedo. Il y est allé, comme on dit en espagnol, "a sangre y fuego". À sang et à feu. Déclaration d'intentions dès le premier combat avec un accueil par farol, gaoneras, et pour finir, une larga cambiada à genoux ! Le Coquilla, difficile et avisé, nécessitait beaucoup de métier, et il accrocha durement Francisco Montero à deux reprises pendant la faena.
Quant au troisième novillo, Francisco Montero alla le recevoir à genoux face au toril, et posa lui-même les banderilles. Ce novillo avait plus de fond que le premier, et Montero s'appliqua beaucoup, parvenant même à donner de bons muletazos de chaque côté. Avec toujours cette incroyable détermination, celle qui fait avancer les fémorales en terrain miné.
Elle est belle l'image d'un novillero sorti de nulle part, le costume abîmé pour la énième fois, souillé par le sang du toro comme preuve d'engagement, dans la lumière, à la nuit tombée.
Francisco Montero termina sa faena avec des manoletinas en remplaçant la muleta par la cape de paseo. Ce qui n'a rien d'orthodoxe mais nous rappelle qu'en novillada, il y a toujours eu des suertes sortant de l'ordinaire. L'estocade, d'un grand engagement, et en gardant ce tissu réduit qu'est la cape de paseo, avait quelque chose de fort méritoire. Elle fut déterminante dans la concession des trophées. C'était seulement la dixième novillada piquée de Francisco Montero.
Et si un jour, un novillero paumé dans les incertitudes, en plein doute, cherche à rebondir, il pourra regarder les archives de la saison 2019. Il y découvrira l'exploit de Francisco Montero, et reprendra espoir.

Florent

(Image de Vuelta a los Toros : Francisco Montero à Saint-Sever le 11 novembre)

samedi 9 novembre 2019

8 septembre


Après avoir pris un tampon d'une telle envergure, normalement, la conscience et le bon sens dictent de revoir les ambitions un peu à la baisse. Sauf quand tu t'appelles Maxime Solera, que l'on est le 14 juillet à Céret, et que cela fait deux ans que tu attends ton retour dans cette plaza.

De cette portagayola de l'effroi, Maxime Solera s'en est tiré indemne, sans dégât apparent, alors que le novillo de Monteviejo s'est cassé une corne dans la foulée et a dû être remplacé.

Le réserve porte le fer d'Urcola, et hop rebelote, le novillero français repart s'agenouiller face au toril. Écoulés les moments de tension, chose fascinante, il y aura tout entre cette portagayola et l'estocade finale sans muleta. Engagement, grand courage, sens de la lidia, émotion, distance et profondeur lors de la faena. Deux oreilles fêtées.

Pour en arriver à cette saison 2019 avec des rendez-vous de premier plan, le chemin de Maxime Solera n'a pas été évident, pour ne pas dire semé d'embûches.

En France, on connaît sur le calendrier taurin le 15 août car il est le jour de l'année qui comporte le plus de courses. Mais il ne faut pas perdre de vue le 8 septembre, où dans beaucoup de communes d'Espagne, la naissance de la Vierge est célébrée, et où il y a pratiquement autant de courses qu'au 15 août. Un autre jour comportant beaucoup de corridas et de novilladas. Le 8 septembre est une date clé dans la carrière de Solera.

Le 8 septembre 2016, il s'avance au paseo aux arènes de Peralta, en Navarre, dans un costume vert bouteille et or, avec un bandeau sur le front et un cocard, dus à une blessure. Gueule de boxeur abîmé, c'est sa deuxième novillada piquée, lui qui, pratiquement inconnu au bataillon, a dû partir au Portugal et en Espagne pour tenter de faire carrière. Ça intrigue et on a envie d'en savoir plus, car face aux novillos de Pincha, Maxime Solera torée avec application, sang-froid, et a même de très bons passages de la main gauche. Il sort ce jour-là sur les épaules et s'octroie le prix au triomphateur de la feria.

Hasard des dates, c'est un 8 septembre, en 2019 cette fois, que dans une autre arène du Nord de l'Espagne, à Andorra, en Aragon, il se lance comme beau défi d'affronter seul six novillos d'élevages différents. Marqués de Albaserrada, Dolores Aguirre, Flor de Jara, Aurelio Hernando, Los Maños et Colomer Hermanos. La tâche est rude, autant que le troisième novillo de Flor de Jara qui le cueille et l'oblige à passer par la case infirmerie à la fin du combat. Auparavant, Maxime Solera avait brillé face au Dolores Aguirre. Quand il revient de l'infirmerie au bout de quelques minutes, afin d'affronter cette fois l'exemplaire d'Aurelio Hernando, on retrouve toutes les caractéristiques de sa tauromachie. Cette manière classique de lidier les toros et de les mettre en valeur, ce tempérament, et cette audace, qui le conduira à porter une autre estocade sans muleta, comme le faisait souvent jadis le regretté Antonio José Galán.

Un autre combat épique, trois ans après sa révélation de Peralta. Ce qui est remarquable chez ce garçon, c'est son panache, cette volonté de s'aventurer hors de toute zone de confort, et de ne refuser aucune opportunité.



Florent



(Images : Céret 2019, portagayola, photo de Mélanie Huertas / Peralta 2016, novillada de Pincha / Andorra 2019, seul contre six, paseo, et estocade face au novillo d'Aurelio Hernando)

mardi 5 novembre 2019

Villaseca, reine des ferias de novilladas


En arrivant le matin à Villaseca de la Sagra, avant que ne commencent les encierros à partir de 9 heures, il y a de fortes chances de croiser Jesús Hijosa, le maire. Une poignée de main virile, un homme de convictions, convaincant.
Sans détour, et il ne cesse de le répéter, la politique de sa commune de 1.800 habitants, située dans la province de Tolède, c'est la tauromachie. Et il le dit, si Villaseca de la Sagra est connue en Espagne, et même au-delà, c'est grâce aux toros !
Voici un maire qui a mis le toro au centre du village, aussi bien au propre qu'au figuré, car en plein Villaseca, il y a cette monumentale statue en hommage au toro de combat.
La dimension de Villaseca sur l'échiquier taurin évolue un peu plus chaque année. Il faut dire que la commune propose beaucoup d'événements en la matière. Des colloques, de nombreuses tientas au printemps avec une novillada non piquée comme finale, la fameuse feria de novilladas de septembre, mais aussi un match de foot solidaire entre aficionados et toreros, et cette année, le luxe d'un concours de recortadores avec les toros de Cebada Gago de la corrida annulée à Pamplona, et qui avaient précédemment couru le plus célèbre des encierros dans la Calle Estafeta. Ce soir-là, pour le concours de recortadores, les organisateurs ont dû laisser des centaines de personnes hors de l'arène tellement la demande était forte aux guichets.
Pour fonctionner, Villaseca dispose d'excellentes installations, avec une plaza de toros récente, à la fois moderne et équipée.
Et la feria de cinq novilladas, en septembre, attire un peu plus de monde chaque année. Une prouesse quand on sait qu'il est difficile d'organiser des novilladas piquées à l'heure actuelle. Alors une feria complète, dans de bonnes conditions économiques, c'est plus que louable.
Villaseca de la Sagra est actuellement la locomotive de toutes les autres ferias de novilladas, et cela donne espoir pour l'avenir.
Les novilladas piquées de Villaseca ont toujours lieu les 5, 6, 7, 9 et 10 septembre. Le 8, il n'y a jamais de novillada, car c'est le jour de la Virgen de las Angustias, patronne du village.
Une journée taurine dans ce village commence par les encierros du matin, se poursuit par le sorteo qui est public puis par la novillada du soir.
Les tarifs sont attractifs puisque le prix unique pour une novillada est de 15 euros, et l'abonnement pour assister aux cinq de 60 euros. Imbattable.
Il faut reconnaître que le travail qui a été fait à Villaseca de la Sagra a largement porté ses fruits, et que la promotion qui est faite de la feria est la bonne. Celle-ci est très suivie, avec chaque année davantage de monde sur les gradins, et devant les écrans, puisque les novilladas sont toutes retransmises par Castilla-La-Mancha TV.
En 2019, les cinq novilladas provenaient des élevages de La Quinta, Jandilla, Baltasar Ibán, Cebada Gago et Monteviejo, avec à chaque fois, au niveau de la présentation, des lots de premier choix.
C'est le novillero mexicain Diego San Román qui a remporté cette année la vingtième édition du trophée de l'Alfarero de Oro, tandis que Francisco Montero, engagé le dernier jour en remplacement de Maxime Solera, blessé, a laissé une superbe impression.
De par son implication dans le monde de la tauromachie, son souci du maintien des novilladas, l'intérêt de ses affiches, son sérieux, son respect de la lidia et des tiers de piques, Villaseca de la Sagra est une arène qui chaque année donne envie de revenir.

Florent

vendredi 1 novembre 2019

Arganda del Rey


La ville d'Arganda del Rey, dans la région de Madrid, n'a pas été épargnée par le mauvais sort cette année. Deux inondations en trois semaines. La première avant la feria, le 26 août, et la seconde le 15 septembre, mettant hélas fin prématurément aux festivités.
Cela donnait envie de revenir à Arganda cette année, parce que l'identité de l'arène montée sur la place principale de la ville, la Plaza de la Constitución, est très forte. Du cachet, beaucoup de cachet dans ce décor. Sans équivalent chez nous. En France, les carcans des normes de sécurité empêcheraient le fonctionnement d'une arène de ce genre.
La feria d'Arganda se déroule toujours début septembre, pour les fêtes de la Virgen de la Soledad (la Vierge de la Solitude). C'était cette année la 32ème édition de la feria de novilladas.
Les novilladas d'Arganda s'étendent sur neuf jours, mais elles sont éparpillées. Le modèle actuel de la feria est le suivant : cinq novilladas piquées le lundi, mardi, mercredi, vendredi, puis le lundi suivant. Un concours de recortadores le jeudi de la feria. Et le mardi en clôture, une novillada sans picadors. Il n'y a rien en revanche les samedi et dimanche.
Ce qui frappe à Arganda, ce sont les prix populaires pour voir des toros. Pour 10 euros, vous aurez une entrée générale debout derrière les grilles pour assister à une novillada piquée, ou 6 euros si vous avez moins de trente ans ! Pour être sur les gradins, il y a des places à moins de 15 euros.
Pour tout le reste, hormis le concours de recortadores qui affiche toujours le "no hay billetes" et dont les places s'arrachent, l'entrée est gratuite.
Et il est vrai que les capeas du matin et du soir attirent également énormément de monde.
Arganda est proche de Madrid. En voiture, avec l'autoroute A3, qui relie Madrid à Valencia.
Et en transports, car Arganda est située au terminus de la ligne 9 du métro madrilène, l'autre extrémité étant la station Paco de Lucía, au Nord de la capitale.
Le choix des élevages fait preuve de variété. L'an dernier, on avait notamment pu apprécier la présence d'un lot de Dolores Aguirre. Cette année, les cinq novilladas piquées provenaient des élevages de Toros de Tenorio, Torrestrella, Victorino Martín, Juan Pedro Domecq et Espartaco (novillada annulée). Pour les autres encierros et les capeas, les toros provenaient comme toujours de ganaderías différentes.
Par ailleurs, il y a deux parcours d'encierros à Arganda del Rey. En début de feria, le parcours est monté Calle San Juan pour les trois premiers jours d'encierros. Et Calle Real pour la seconde moitié de la feria, et les trois derniers jours encierros.
Il y a chaque jour deux encierros. Le premier à 9 heures avec les novillos à combattre l'après-midi, et le second dans la foulée avec les toros destinés aux capeas.
Sur la piste rectangulaire, beaucoup de monde se réunit jusqu'à ce qu'au micro l'on annonce l'ouverture des portes du toril, situé côté mairie.
Lors de la capea du matin, on fait sortir deux toros. Et pour la capea du soir, après la novillada, on fait d'abord sortir le novillo de réserve puis ensuite deux autres toros.
Alternent alors recortadores, maletillas ou anonymes venus avec capes et muletas.
Il est de tradition à Arganda del Rey de faire sortir en capea le novillo de réserve de l'après-midi. Et de ce fait, le mouchoir vert sort peu fréquemment, afin de donner à la capea le bénéfice d'un toro supplémentaire.
Cette année, le vendredi 13 septembre, après la novillada, il y avait beaucoup plus de muletas que d'habitude afin de s'offrir le luxe d'affronter le sobrero de Juan Pedro Domecq !
Il faut dire que le reste du temps, les toros de capeas sont des mastodontes provenant souvent d'élevages méconnus.
Entre encierros, capeas et novilladas, il y a toujours quelque chose à voir à Arganda.

Florent

jeudi 31 octobre 2019

La Méditerranée d'Esplá


Évoquer Luis Francisco Esplá, c'est forcément faire référence à de bien belles années.
Assis en bord de mer, devant la caméra de l'émission Face au Toril, Esplá évoquait un jour les couleurs de l'arène. Il se définissait comme un torero méditerranéen. Se dégageaient de ses paroles son âme d'artiste, son inspiration, qui hors de l'arène et de ses combats face aux toros les plus redoutables, se retrouvaient également sur ses tableaux, pas mal d'entre eux faisant par ailleurs office d'affiches de corridas.
À propos des habits de lumières qu'il portait, Luis Francisco Esplá disait qu'il veillait à arborer des couleurs qui ne viendraient pas rompre l'harmonie du cercle de sable. La Méditerranée, les toros, l'arène.
Aujourd'hui retiré, Esplá suscite une sorte d'unanimité qui était beaucoup moins nette quand il était encore en activité. Derrière cette image de torero roublard, malin, désinvolte, certains le décriaient et l'accusaient d'en faire beaucoup, privilégiant les formes au fond.
Et pourtant, chez Luis Francisco Esplá, il n'y a jamais rien eu de superficiel. Le côté roublard n'a en rien empêché la sincérité et les graves coups de corne.
Dans ses dernières années comme matador, Esplá s'était tout d'abord fait soulever à Béziers par un vieux toro de Valdefresno, largement armé, mais le maestro était resté debout jusqu'à la fin du combat malgré des côtes cassées.
En 2007, une autre blessure, effroyable cette fois, dans une autre arène située près de la Méditerranée. Celle de Céret, dont il est un habitué. Un toro marron de Valverde le propulsa dans les airs avec à la clé un très grave coup de corne passant près du coeur. Quelques années plus tard, dans la même ville, au cours d'une conférence, Luis Francisco Esplá avait déclaré avec ironie au sujet de cette blessure "J'ai tellement d'attaches avec Céret que j'ai même failli y rester pour toujours".
Le discours d'Esplá est celui d'un torero et d'un homme lucides, de quelqu'un qui a marqué une époque, conscient des dangers de l'arène, et avec une pleine acceptation des risques. Chef de file dans les corridas dures. Et même dans les jours de gala, le danger planait, comme lorsqu'il se fit sèchement prendre à Arles alors qu'il était de retour pour un jour lors d'une corrida goyesque.
Esplá, c'est une famille de toreros, d'Alicante. Et le 3 septembre dernier, pour la première novillada de la prestigieuse feria de Calasparra, débutait avec picadors un certain Santiago Esplá. Il est le fils de Juan Antonio Esplá, également matador, et frère de Luis Francisco.
Le fils de Luis Francisco, Alejandro Esplá, a toréé lui aussi, a même pris l'alternative, mais cela n'a pas fonctionné.
Pourtant, ce Santiago Esplá, inédit, et que l'on découvrait à Calasparra, est celui qui rappelle le plus son illustre oncle. Dans le costume déjà, le bleu Méditerranée très chargé en motifs d'or.
Malgré un manque de métier logique, Santiago Esplá brilla banderilles en mains, dignes de l'héritage familial. Poder a poder, al sesgo por dentro, entre autres, une anthologie du tiers de banderilles.
Il faudra donner d'autres chances à ce garçon qui tente de faire carrière. Pas seulement par nostalgie, et parce qu'il ne s'agit pas de singer dans l'arène ce qu'a pu y faire pendant plusieurs décennies Luis Francisco Esplá, mais parce que cette esthétique, cette façon de combattre les toros, et cette éthique, sont remarquables.

Florent

jeudi 10 octobre 2019

Algemesí, rectangle magique


Prendre place sur les gradins des arènes d'Algemesí, c'est goûter à l'impression de voir des toros pendant la récré, car le public y est jeune. La météo très clémente de la région de Valencia à cette saison en fait une plaza fort agréable.
La semaine taurine d'Algemesí, dite "Setmana de bous" en valencien, s'étend sur neuf jours. La composition des dernières saisons, et 2019 n'échappe pas à la règle, ce sont six novilladas piquées, deux non piquées, et une corrida de rejón en clôture. Traditionnellement, dans plusieurs des novilladas piquées, il y a un rejoneador en intermède.
Étonnant, car la piste, pourtant, n'est pas la plus adéquate pour cette discipline. Elle a une forme et une dimension comparables à un court de tennis.
À Algemesí, il n'existe pas de guichets habituels pour acheter les places. Les gradins sont montés sur la Plaza Mayor de la commune, où se situent la mairie et l'église. 29 tribunes au total, appelées "cadafals", et montées par les peñas. On peut retrouver sur Youtube des vidéos explicatives qui montrent le fascinant montage annuel de l'arène.
Chaque peña vend les places correspondantes. On peut s'en procurer dans les casetas de chaque peña situées sur l'esplanade pas très loin des arènes, ou au pied des gradins pendant l'heure avant la course, ou encore en amont en rentrant en contact sur Whatsapp avec des responsables de peñas les jours précédents.
Tout cela peut paraître folklorique, mais Algemesí est à l'heure actuelle en Espagne la feria de novilladas la plus ancienne, et donc la plus pérenne.
L'ambiance euphorique, festive, est pittoresque. Avec ces enfants qui, à la moitié de chaque course, envahissent la piste pour faire signer des autographes et prendre des photos avec les novilleros qui ne sont pourtant pas des vedettes.
Le mercredi 25, les novillos de Puerto de San Lorenzo et La Ventana del Puerto, pas fantastiques, ont été combattus par Tomás Rufo, qui connaîtra deux jours plus tard la joie d'une grande porte madrilène, et Alejandro Mora, qui laissa les gestes les plus remarquables, estoqua bien les deux fois, et obtint le seul trophée de l'après-midi.
En parlant de prix, la semaine taurine d'Algemesí comporte deux trophées majeurs. La "Naranja de Oro" et la "Naranja de Plata", récompensant respectivement le novillero avec picadors triomphateur et le novillero sans picadors triomphateur.
Cette année, le trophée de l'Orange d'or, c'est le valencien Miguel Polope qui l'a remporté, alors que son concitoyen Jordi Pérez dit "El Niño de las Monjas" semblait lui aussi pouvoir y prétendre.
Lors de la novillada du samedi 28, un novillo récalcitrant de l'élevage d'Alejandro Talavante s'est barré des arènes, sema la panique, et blessa légèrement trois personnes avant d'être abattu par la police à 500 mètres de là. Sans plus de remous, car la novillada et la feria ont ensuite continué.
Cette jeunesse d'Algemesí est belle à voir. Et ce sens de la fête sur les gradins, avec ces déguisements d'Astérix, d'Obélix et de soldats romains. Une ambiance à part, un truc à voir. Le sentiment de retourner en enfance.

Florent

mercredi 9 octobre 2019

Toros de rues


Il ne faut pas songer à une Espagne sans toros, car cela n'existe pas. Et ce ne sera jamais le cas. Impossible, inconcevable. Et il ne s'agit pas là d'une conviction personnelle mais de quelque chose de bien réel.
Découvrir des régions taurines que l'on méconnaissait jusqu'à présent est forcément riche en enseignements, et l'on apprend toujours plein de choses. Ainsi, celui qui prétend connaître un jour une Espagne sans toros est quelqu'un qui s'égare.
Car on est au-delà du traditionnel, et au-delà du culturel. Cela touche à l'ADN.
On ne peut caractériser que de cette manière un pays où un lâcher de toros pourrait avoir aussi bien lieu à 18 heures qu'à 4 heures du matin et attirer autant de monde.
L'appel du toro, dans la région de Valencia, relève de la drogue dure, car plusieurs milliers y sont lâchés dans les rues chaque année.
Il est vrai qu'en tant qu'aficionado qui se respecte, il n'y aura rien de mieux pour "voir un toro" qu'une arène, un combat en trois tiers, et un public attentif.
Mais il ne faut pour autant pas ignorer ces festejos populares, ce que l'on appelle en valencien le "bous al carrer", avec les toros dans les rues.
Car telle est la destination de beaucoup de cornus, ce qui permet aussi à pas mal de ganaderos de s'y retrouver financièrement, car en certains lieux les prix peuvent être fort intéressants.
Le lâcher de toros dans la rue est différent de la corrida, mais il peut également être une formidable approche pour un gamin. Une première prise de contact avec cet univers.
Cela fait quelque chose aussi de voir l'exploit permanent de plein de jeunes qui, armés d'un simple pull over ou d'un survêt, esquivent ou détournent la charge des toros, en se les faisant passer extrêmement près.
Des toros qui souvent s'apparentent en âge, en volume, en trapío et en cornes à ce qui est combattu dans les arènes de première catégorie. Comme ce toro d'El Pilar dans la rue à Foios.
En ayant un tel toro à dix ou quinze mètres de distance, il vient à l'esprit ce que doit probablement ressentir un torero dans l'arène face à un tel adversaire. Une montée d'adrénaline, une drogue, à l'idée de l'appeler, de dévier sa charge avec la muleta sans même bouger les pieds. Excitant et vivifiant.
Avant que les toros ne soient lâchés, ces derniers se trouvent dans des cages individuelles. A Foios, devant les cages, une ribambelle de pétards aposée au sol sur près de trente mètres. Avant l'allumage, les discussions des gens sont vives. Puis les pétards explosent, et derrière la fumée, la brume, tout au fond, on peut voir les cornes apparaître. Dans la poussière, les voix sont beaucoup moins perceptibles et le silence s'impose. L'appréhension, le danger, l'émotion et la peur, que l'on ressent au plus près comme chaque battement de coeur.

Florent

Montero


Ce jour-là, au micro de la chaîne régionale qui diffusait la course en direct, Francisco Montero a paraît-il déclaré qu'il aimerait être quelqu'un dans ce monde des toros. Être quelqu'un, modestement, humblement, et se faire une petite place. Tandis que d'autres novilleros, au même stade d'une carrière, affirment déjà vouloir être des "figuras del toreo". Ce qui n'est pas spécialement une bonne idée, car il convient de cacher ses ambitions. En les dévoilant et en les affichant, ce qui suscite beaucoup d'attentes, les revers sont forcément plus lourds.
Dans les arènes de Villaseca de la Sagra, qui affichaient le plein, il y avait ce jour-là une grande ambiance. Villaseca est sans conteste l'une des meilleures ferias de novilladas du moment.
Et l'une des images fortes de la saison 2019, quinze jours après avoir réalisé la même prouesse à Madrid, était de voir Francisco Montero s'enrouler dans sa cape de paseo pour aller accueillir le dernier novillo de Monteviejo, à genoux face au toril.
Dans les airs, l'atttitude, et avec une envie absolue de bien faire, Francisco Montero fait penser aux novilleros de quand il n'y avait pas encore la télé en couleur. Pourtant, son parcours aussi atypique que remarquable, a parfaitement sa place dans la tauromachie d'aujourd'hui.
Partir de la rue, des capeas, et de l'anonymat, afin de prouver dans l'arène, à 27 ans, toute sa détermination.
Francisco Montero, de par sa trajectoire dans le monde des toros, vient de rappeler cette année quelque chose d'essentiel. En novillada, ce qui compte le plus, c'est l'envie. Elle prime sur les formes et la technique qui elles viendront ensuite. A vouloir trop être privilégiées par certains, elles font devenir les novilladas trop conformistes. Ce qui ne devrait pas être le cas.
Des novilladas, Francisco Montero n'en avait pas une seule de signée avant le début de l'été.
Cette saison, avec son seul costume blanc et argent qui a morflé du fait de son énorme engagement, Francisco Montero s'est exposé avec grand courage face à des novilladas imposantes et souvent plus que sérieuses.
Sous le ciel gris de Villaseca de la Sagra, le lot de novillos Monteviejo que l'on avait souvent vu depuis plusieurs mois en photos était, de par sa présence, une corrida de respect. Montero a obtenu deux fois une oreille, et a prouvé une fois de plus sa faim de toros, lui qui récemment encore était sur le banc de touche. Une forte impression. Au cours du même mois de septembre, à Peralta, en Navarre, Francisco Montero a été désigné triomphateur de la feria, et à Arnedo, dans la région voisine de La Rioja, il a remporté le prestigieux trophée du Zapato de Oro. Le caractère et la détermination sont deux choses essentielles pour tout novillero. Et en plus de cela, Francisco Montero possède le don particulier de transmettre en piste son plaisir d'être là.

Florent

dimanche 6 octobre 2019

Mejorada del Campo, maison de Dieu porte du ciel


En étant plus jeune, lors de fins d'été passées à La Rochelle à la recherche de destinations méridionales pour voir des bêtes à cornes, je me disais qu'un jour je partirais tout le mois de septembre.
Et le voyage pourrait commencer ici, à Mejorada del Campo. Il faut d'entrée préciser que niveau paysage, ce n'est pas ce qui fait le plus rêver en Espagne, loin de là. Banlieue, constructions précaires, habitats parfois très délabrés. Niveau toros, en revanche, avec entre autres Arganda del Rey juste à côté, entre les encierros et les novilladas, il y a matière à ne pas s'ennuyer.
Je ne possède pour ma part pas d'attrait spécifique envers la religion, et puis il faut dire que chacun voit et apprécie le sujet à sa manière.
En Espagne, de la façon dont sont célébrés les saints patrons, les vierges, les cultes et les processions, il y a quelque chose de très pittoresque.
À Mejorada del Campo, qui est un village situé à 20 kilomètres de Madrid, la curiosité est une cathédrale en construction.
C'est celle de Justo Gallego, qui vient de fêter ses 94 ans au mois de septembre, et qui l'a érigée sur un terrain appartenant à son père.
Justo Gallego, dans sa jeunesse, a vaincu la tuberculose. Et en 1961, à base de donations et de matériaux de récupération, pour remercier Dieu et la Vierge du Pilar, il a décidé de construire seul cette cathédrale.
Aujourd'hui encore, on peut apercevoir dans les recoins de cette cathédrale l'homme usé par l'âge. Et à chaque fois que je passe par là, que ce soit à Arganda ou d'autres villages de la région, je m'y arrête. Car elle est fascinante cette conviction des hommes quand ils ont décidé d'aller jusqu'au bout d'une idée. À l'intérieur de la cathédrale trône l'inscription : Maison de Dieu, porte du ciel.
Concernant le plan tauromachique de Mejorada del Campo, il ne faut pas être trop pressé pour noter dans l'agenda les cartels, parce que l'affiche de la feria est généralement bouclée dix jours environ avant sa célébration !
Il y a des encierros et quatre novilladas, trois d'entre elles autour du 15 septembre, et une quatrième le 12 octobre avec des novilleros triomphateurs.
Particularité de Mejorada, il s'agit d'une grande arène métallique, mais qui n'a pas bougé depuis son inauguration en 1988. Par ailleurs, beaucoup de communes en Espagne possèdent leur propre arène portative mais la laissent en place à l'année.
Que ce soit au-dessus de la cathédrale de Justo Gallego et des arènes de Mejorada del Campo, le trafic aérien est incessant et permanent, car l'aéroport de Madrid – Barajas est à proximité. Avec parfois des avions toutes les minutes à certains moments de la journée.
Pour les encierros de Mejorada del Campo, comme en atteste une affiche, ce sont des toros français de Tardieu qui avaient été retenus cette année, avec l'un d'entre eux portant le nom de "Nimeño".
Le samedi 14 septembre, si le ciel avait été clément pour les encierros et la capea du matin, il a en revanche été impitoyable l'après-midi. La novillada avec picadors avec un lot de Julio García (d'origine Fuente Ymbro) pour Javier Montalvo, Aitor Fernández et Daniel Menés a dû être annulée à cause d'une piste devenue impraticable.
Mais l'on reviendra à Mejorada, voir le vieil homme et sa cathédrale, et peut-être aussi une course de toros si les cieux l'autorisent.

Florent

mardi 27 août 2019

Peñafiel

En arrivant à Peñafiel par la route venant du Sud durant les fêtes locales, le chemin est bloqué par les barrières de l'encierro. À cet endroit sont situés les corrales dits de Valdobar, où avant 9 heures 30 du matin, les gens s'agglutinent afin de voir les bêtes qui vont parcourir l'encierro. Les murmures sont tellement nombreux autour de cet enclos que l'on dirait qu'il renferme des aurochs. En fait, il s'agit de novillos au gabarit plutôt modeste. Quoi qu'il en soit, l'appel des cornes crée l'engouement.
Pendant ce temps, derrière la statuette de San Roque, le saint-patron de Peñafiel, on entend la cloche d'une chapelle retentir sans arrêt jusqu'au pétard signifiant le départ de l'encierro.
Et l'encierro de Peñafiel, il est extrêment long, pas moins d'un kilomètre et demi entre les corrales et la "Plaza del Coso", centre névralgique de la fête.
Une grande place, de construction empirique, et surplombée par un château. Pendant la semaine des fêtes de San Roque, au pied des balcons de cette place, on donne des capeas, un festival, une corrida à cheval, et un concours goyesque de recortadores.
Peñafiel, en Castille, dans la province de Valladolid, c'est vraiment un lieu à voir.
Les rendez-vous taurins, pourtant, sont très nombreux à cette date. Il ne convient guère d'aller bien loin pour en trouver. En France, traditionnellement, on a des toros à Bayonne, Dax, Béziers et Roquefort-des-Landes autour du 15 août.
Mais il faut sacrifier les habitudes et un jour découvrir d'autres endroits. Des fêtes populaires, célèbres ou méconnues. Des arènes où parfois les torils sont des portes de garages. L'héritage historique, et l'engouement de ces fêtes. Tant de lieux où les arènes se remplissent à l'appel du toro.
La curiosité de Peñafiel, ce sont les capeas en double. On ouvre la porte une première fois pour faire entrer un toro en piste. Et une seconde, afin qu'un toro navigue dans le périmètre situé autour. Sacré folklore.

Florent

dimanche 11 août 2019

La peur aux trousses


Au fil des années, les routes du mois d'août ne se ressemblent jamais. Je me souviens une fois avoir fait le chemin vers les novilladas de Carcassonne avec un copain. Et puis, quelques mois plus tard, silence radio, le voilà disparu de la circulation. Il ne donna plus de nouvelles et on ne le revit jamais dans une arène. Quelques années plus tard, j'ai appris qu'il s'était en réalité coupé du monde pour devenir prêtre.
À Parentis, où l'on fête cette année le centenaire de la première course, il y a eu un bouquin sur l'histoire de la tauromachie locale, signé Jean-Pierre Fabaron, avec comme titre éloquent "La peur aux trousses".
Hier, pour la novillada d'Aguadulce, ce titre avait de façon frappante de quoi revenir en mémoire.
En cause, le combat du dernier novillo, "Herradillo", numéro 31, de gabarit normal, bien armé, et destiné au mexicain Héctor Gutiérrez, qui déjà avait montré peu de confiance lors de son premier combat.
Face à ce sixième, il a littéralement été pris de panique, chutant même à cause de l'effroi après avoir essayé de porter l'épée. Chose surprenante, car il semble jusqu'à présent mener une carrière fort honorable.
Mais le pensionnaire d'Aguadulce, qui avançait lentement, attendait, réfléchissait, et surtout l'observait avec un regard perçant, sembla le déstabiliser complètement.
Dans l'arène, on évalue toujours les toreros en fonction de leur métier, de leur expérience et de leurs capacités. Et aussi par rapport à leurs adversaires et leur degré de difficulté. Parfois, certains dépassent les limites du courage et sont héroïques.
En revanche, ce métier étant si difficile, jamais on ne dira ou écrira d'un torero qu'il a manqué de courage.

Florent

lundi 29 juillet 2019

Allez viens mon Camillon


Il devait être sacrément torché le préposé aux pancartes annonçant hier à Orthez les toros de Prieto de la Cal. Le sixième "Comilón" (ce qui caractérise en espagnol celui qui a un grand appétit), numéro 37, était devenu "Camillon".
En France, l'anomalie ou la curiosité sur panneau ou programme taurin n'est pas une rareté. On avait déjà vu par le passé en d'autres lieux un "Pietro de la Cal" à la place de Prieto de la Cal, laissant présager une possible existence de toros braves en Sicile, dans les Pouilles ou en Toscane.
Là, Camillon, il fallait tout de même oser.
Les six toros de Prieto de la Cal, tous détenteurs du typique pelage jabonero, et en dépit d'armures malheureusement abîmées pour la plupart, ont parfois montré le tempérament âpre et difficile connu chez nombre de leurs aînés.
Durs pour trois d'entre eux, dont le cinquième "Limpias botas", qui sauta dans callejón et fut manso. Il portait le même nom qu'un spectaculaire toro de Prieto de la Cal combattu il y a quelques années lors d'une corrida-concours à Arles.
Chez les matadors, la faena la plus aboutie a été celle d'Alberto Lamelas au premier, parce qu'elle était exposée, sincère, en se replaçant sans cesse face à un adversaire court de charge et qui gardait la tête haute. Hélas, le torero termina chacun de ses combats par des épées tombées.
Le vénézuélien Jesús Enrique Colombo n'a pas fait preuve de la fraîcheur qu'il possédait lorsqu'il était novillero, posant les banderilles loin et à corne passée, et avec une envie limitée.
En général, les lidias ont été moyennes voire médiocres, à l'exception de celles menées par Iván García, l'un des meilleurs subalternes à l'heure actuelle. Et les premiers tiers ? Pas terribles, et sur dix-huit rencontres entres toros et cavalerie, peu ou pas de piques bien placées.
Le troisième toro de Prieto de la Cal, "Novatón", fut encasté, et avec de vraies possibilités au dernier tiers sur les deux cornes. Malheureusement, Angel Sánchez n'en a pas profité et semble rapidement s'être découragé, laissant complètement passer une chance de se tailler un succès.
Dommage, car ce qui pourrait paraître comme un succès anodin dans une petite arène française ne l'est pas. Il y a trois ans, la corrida d'Hoyo de la Gitana pour les fêtes d'Orthez était le dernier espoir et la seule balle dans le barillet de la carrière d'Emilio de Justo. Cette chance, de par son courage, son toreo classique et sobre, il sut la saisir. Et en lui demandant maintenant, Emilio de Justo répondrait certainement et avec honnêteté que tout est parti d'Orthez.

Florent

lundi 22 juillet 2019

Comme des bleus


Si on était des enfoirés, on écrirait que la bronca destinée hier soir à Marie Sara à sa sortie des arènes a vaguement dû lui rappeler certains moments de sa carrière de rejoneadora.
Mais vu que l'on n'est pas (que) des enfoirés, on dira que cela fait partie du métier, avec de bons moments et d'autres bien pires, qui forgent les souvenirs. En parlant de carrière, la cavalière originaire de Paris a commencé la sienne dans les années 80, à une époque de grande médiatisation de la corrida.
Et pour ce qui s'est passé hier à Mont-de-Marsan, on aurait tort de faire reposer la faute sur sa seule qualité de prestataire de services. Car tous les chaînons de l'organisation sont responsables de ce qui s'est passé.
Mais au fait, comment est-il possible d'avoir accompli un tel raté ?
D'embarquer deux toros comme ceux sortis en 1er et en 6ème bis ? Comment ne pas avoir eu la sagesse – car aux dernières nouvelles les toros étaient connus, visibles depuis les corrales, et ne sont pas passés directement du camion à l'arène – de mettre à la place le toro de La Quinta qui restait en coulisses ?
Pour avoir eu la chance d'aller au campo chez Victorino Martín il y a moins de deux mois, on pouvait remarquer que les lots en attente étaient nombreux : Madrid, Nîmes, Soria, Burgos... et dans d'autres enclos, les novilladas du fer de Monteviejo pour Céret et Villaseca de la Sagra. Étrangement, le lot pour Mont-de-Marsan n'était pas encore défini. Et c'est ce qui explique le lot disparate et extrêmement inégal vu hier aux arènes du Plumaçon, avec plusieurs toros très petits et indignes non seulement d'une arène de première catégorie, mais de toute course pour laquelle il est écrit "Corrida de toros" sur l'affiche. Curieusement, l'an dernier, des lots de troisième catégorie, comme par exemple ceux de Santoña (Cantabrie) ou Corella (Navarre), étaient supérieurs en présentation.
Aux critiques fondées de l'afición, on a souvent répondu ces dernières années à Mont-de-Marsan qu'elles émanaient de néophytes ou de protestataires sytématiques. Mais toujours en les prenant à la légère et jamais au sérieux.
Sérieux, trois toros l'étaient davantage hier par rapport au reste du lot. Le deuxième, exigeant, face auquel Javier Cortés a effectué une faena engagée ; le quatrième, noble, avec un combat sérieux d'Octavio Chacón ; et le difficile cinquième, qui s'est rapidement orienté.
Si l'ambiance est devenue délétère à cause de la mauvaise présentation des toros, le bon public de Mont-de-Marsan n'a pas oublié d'ovationner les trois matadors à leur sortie des arènes : Octavio Chacón, Javier Cortés et Juan Leal. Car ils ont été mis en porte-à-faux en étant dans l'obligation d'estoquer plusieurs toros de présentation indigente, et dont le combat fut pris en dérision sur les gradins. Tout cela alors que l'un de leur camarade, le banderillero José Antonio Prestel, était à l'infirmerie, encorné par le cinquième toro.
C'est terrible dans une même corrida d'entendre une partie du public susurrer la musique d'Intervilles alors que le danger est réel et avéré, et vient de frapper par un coup de corne.
Avec de très bonnes affluences enregistrées pour les cinq corridas des fêtes de la Madeleine en 2019, il y a tout de même espoir, et la place pour faire autre chose. Plutôt que de se contenter du 10ème ou 11ème lot d'un élevage, chercher davantage d'originalité. Cette année, les cartels de toreros tenaient largement la route, mais au niveau ganadero, c'était répétitif, et c'est ce qui a coincé dans le résultat final.
Il conviendra à l'avenir de réfléchir davantage, en se démarquant, en tentant de trouver une identité propre, tout en sachant qu'il y a toujours du monde et des aficionados fidèles à Mont-de-Marsan pour remplir les arènes.
Concernant les dernières corridas de clôture des fêtes de la Madeleine, de registre torista, il n'y avait pourtant rien eu à dire en présentation. Que ce soit pour le lot de Dolores Aguirre de 2018, sérieux mais assez décevant en comportement, que pour celui de 2017, d'Adolfo Martín, digne de Madrid, dur, difficile, mais passionnant de bout en bout.
Et puis, pourquoi ne pas innover, ou renouer avec une corrida-concours, qui jadis avait sa place sur les cartels de Mont-de-Marsan ? Avec des toros sérieux et soigneusement choisis. Il y a, au Plumaçon, un public apte à suivre ce type de corrida. On le dit depuis des années.
Hier, l'orage a grondé. Avec intermèdes musicaux entre chaque toro, certains s'attendaient à un final comme un chemin de roses, en apothéose. En fait, c'est la bronca qui a été belle. À 20 heures 30, les coussins ont remplacé les roses.


Florent

samedi 20 juillet 2019

La gare de Collioure


Pour se rendre d'une feria à une autre, comme de Céret à Mont-de-Marsan, les moyens sont multiples et en constante évolution.
En train, c'est jouable, à condition de se lever tôt pour ne pas rater la corrida du soir. Choisir au hasard une gare des Pyrénées-Orientales : Collioure tiens, puis changer à Narbonne, prendre jusqu'à Bordeaux un train Corail, et ensuite un TER entre Bordeaux et Mont-de-Marsan, où les arènes sont en contrebas de la gare. Trois trains au total. 6 heures approximatives de trajet... sans compter le temps d'attente entre chaque correspondance.
Au passage, Collioure est aussi un endroit tauromachique d'importance, car il y a eu des arènes durant près d'un demi-siècle sur le quai de la gare, jusqu'en 2011, date de la dernière course célébrée dans la commune, une novillada des héritiers de Christophe Yonnet.
Il y a dix ans encore, l'activité taurine de Collioure était quelque chose d'intact, et que rien ne paraissait menacer.
La veille du départ, à Portbou, de l'autre côté de la frontière, j'avais demandé à un buraliste un paquet de Lucky Strike. Histoire de ne plus être à la dèche en soirée, de faire comme les copains, d'en fumer une, deux ou trois, mais surtout, d'avoir son propre paquet ! Et puis, statistiquement et socialement, c'est moins compliqué de faire une rencontre, surtout quand on est timide ou réservé, car il y aura toujours une clope ou un briquet à se faire demander, la possibilité d'en fumer une ensemble, de partager une anecdote ou un regard. La cigarette, c'est vraiment un lien social bizarre. Neuf ans avant d'arrêter un tel poison.
Le village de Portbou, situé à la frontière et appartenant à la province de Gérone, est quasiment délaissé. C'est une ancienne étape de voyageurs qui semble appartenir à une autre époque. Il faut, par ailleurs, voir au moins une fois cet énorme hall de gare, témoin du grand passé ferroviaire de l'endroit. Dorénavant, beaucoup moins de trains y passent.
Côté français, la ligne et les paysages sont jolis, entre Cerbère, Banyuls-sur-Mer, Port-Vendres, Collioure, Argelès-sur-Mer, en direction de Perpignan, dont la gare était le centre du monde de Salvador Dalí.
En dix ans, bien des choses ont changé sur le plan tauromachique et ferroviaire.
A Céret, en 2009, y'avait eu des toros portugais très armés, encastés et sauvages de Manuel Assunção Coimbra, une bonne surprise, puisqu'ils avaient été reconduits l'année d'après. On avait pu admirer également la précieuse et rare torería de Frascuelo, qui avait déjà dépassé les 60 ans, tandis que Morenito de Aranda s'était révélé lors de cette feria.
A Mont-de-Marsan, Sergio Aguilar avait triomphé face aux toros de Fuente Ymbro en coupant trois oreilles, avec une grande main gauche et de belles estocades. La possibilité, une fois encore, de caser qu'il était quand même un sacré matador.
Attention toutefois à ne pas trop idéaliser ces années-là. Les piques étaient déjà trop en arrière, les toros arboraient déjà les fundas au campo, les indultos paraissaient généreux, les ferias étaient souvent basées sur des élevages similaires (et de même origine), et les organisateurs de corridas et de novilladas du Sud-Ouest étaient déjà de grands susceptibles.
Mais à Collioure, on faisait encore sortir du toril des cornus chaque 16 août. Et une arène sur le quai d'une gare, c'est forcément quelque chose qui en jette.

Florent

(Image ancienne : vue d'ensemble de Collioure, avec en bas à droite les arènes et la voie ferrée)

mardi 16 juillet 2019

Bières à 1 euro 50, aussi froides que le coeur de ton ex


En arrivant près d'un vendeur ambulant de la Calle Estafeta, la semaine dernière à Pamplona, on pouvait remarquer sur une pancarte la curieuse inscription "Bières à 1 euro 50, aussi froides que le coeur de ton ex". Il faut reconnaître que l'argument marketing était aussi marrant qu'excellent.
Nettement moins marrante fut en revanche la corrida de Saltillo combattue dimanche après-midi à Céret. Il faut, en outre, dire et écrire sans détour, et tant pis pour les susceptibilités, que ceux qui ont sifflé Fernando Robleño à sa sortie des arènes sont d'authentiques crétins.
S'il n'était pas dans son meilleur jour, payant aussi la débandade de son puntillero, il ne méritait absolument pas un tel traitement, après tout ce qu'il a pu faire sur le sable de Céret.
Quant à ceux qui cherchaient des enseignements sur le sorteo distribué à l'entrée des arènes avant la corrida, ils se plantaient en examinant et commentant les poids des toros. Ce qui pouvait être intéressant, en revanche, était de regarder les âges, en remarquant que tous les toros ou presque étaient nés en 2013. Presque six ans, ce qui pour des toros d'un élevage comme celui de Saltillo, avait de quoi laisser présager des combats rudes, âpres et difficiles. Et ce fut le cas.
Le genre de toro dur qui contribue historiquement à la réputation des arènes de Céret. S'il a forcément de quoi plaire aux aficionados les plus exigeants, son combat doit être apprécié par un public attentif, et aussi, un minimum indulgent.
Mais c'est aussi grâce à une corrida comme celle-là que l'on peut voir les limites de l'afición de certains, ainsi que leur superficialité. Car il est paradoxal d'écouter des aficionados déclarer leur passion pour les toros durs en voulant les voir toréés comme les toros commerciaux qu'ils dénigrent.
A un moment où des subalternes galéraient à poser les banderilles face à un toro redoutable et sur un terrain très réduit, on pouvait entendre une gênante hilarité. C'est alors qu'en regardant mes voisins de gradins, je leur ai dit qu'ils n'y connaissaient rien, en leur expliquant par ailleurs pour quelles raisons.
Idem pour ceux qui sifflaient le moindre contact à la pique du sixième Saltillo, un toro manso, qui fuyait et cherchait la sortie à chaque rencontre. Après coup, peut-être que ceux-là purent comprendre – ou pas – l'utilité de la pique et son impérative nécessité quand se trouve en piste un toro couard, manso, dangereux et puissant.
Car face aux vieux et beaux toros de Saltillo, redoutables et avisés, ressortir sur ses pieds était déjà une prouesse.
Les deux autres matadors à l'affiche, Javier Cortés et Gómez del Pilar, s'en sont sortis de façon méritoire. C'est même curieusement le plus jeune, Gómez del Pilar, qui joua le plus souvent le rôle du chef de lidia, en étant par ailleurs doté d'une cuadrilla admirable, composée de Raúl Ruiz, Iván Aguilera et Pedro Cebadera, le subalterne chauve qui au dernier toro alla clouer une superbe paire de banderilles.

Florent

(Image de Muriel Haaz : Un toro de Saltillo au balcon)

lundi 15 juillet 2019

Solera, ça veut dire prestige


Niveau toros, la Catalogne est un désert où les cornes et les affiches ont peu à peu disparu. Et ce des deux côtés de la frontière, Collioure, Port-Barcarès, Argelès, Saint-Cyprien, Figueres, Sant Feliu, Lloret, Olot, Gérone, Barcelone aussi bien sûr ! Dans la Catalogne des corridas ne restent que Céret et Millas.
Céret, l'une des plus sérieuses et même plus exigeantes plazas de la planète taurine. Et puis, à Céret, ils n'aiment pas trop donner des oreilles. Pourtant, du fait de les décerner avec parcimonie, cela renforce leur valeur lorsqu'elles sont accordées. Mais avec la dureté de cette arène, cela reste rare.
Alors, goûter à un triomphe inouï en ces lieux, c'est quelque chose de sacrément difficile.
Plusieurs années en arrière, si quelqu'un avait dit qu'un torero français s'y taillerait un succès d'anthologie, on ne l'aurait probablement pas cru. Car Céret est une arène où peu veulent aller.
En 2017 déjà, pour sa présentation dans cette plaza, Maxime Solera était passé tout près du triomphe face à une novillada de Raso de Portillo.
Raphaël, son père, originaire de Port-Vendres, a été novillero dans les années 80. Et son frère, pour sa part, fut razeteur. Les toros, dans la famille, c'est quelque chose d'important. Mais à l'école taurine qu'il fréquentait, lorsqu'il était plus jeune, Maxime Solera a dû entendre de dures critiques. On lui a dit qu'il ne savait pas toréer, pouvait arrêter, et qu'il était ainsi inutile de continuer. En 2018, un genou déglingué par une sérieuse blessure en début de saison a failli compromettre la suite de sa carrière.
Si on regarde dans le dico, "solera", en espagnol, ça veut dire prestige. Et avec audace, le coeur et le sang-froid d'un samouraï, il y a possibilité de faire de grandes choses.
Comme deux ans auparavant, Maxime Solera est retourné à portagayola, face au toril. Cette fois, le novillo de Monteviejo l'a pris de plein fouet, pour un accrochage terrifiant. Le novillero s'est relevé avec l'habit poussiéreux, alors que son adversaire se cassa une corne et dut être remplacé.
Tandis qu'il venait de s'en tirer miraculeusement, Maxime Solera est retourné face au toril pour recevoir le réserve d'Urcola.
A cet instant-là, déjà, il y a ceux qui ne veulent plus voir. Ceux qui se cachent les yeux, et sifflent, par peur.
Mais cette fois, la passe initiale à genoux est réussie. Et une chance pour le novillero d'avoir face à lui un bon adversaire d'Urcola. La lidia est bien faite, en gardant pour le tiers de piques un seul subalterne en piste.
A la muleta, il y a des cites de loin, de la distance, du courage, de l'envie, de la rage. Maxime Solera parvient à transmettre dans chaque série, et on remarque son bonheur d'être là, sa sérénité aussi. A la fin, le coup d'épée qui arrive est extraordinaire, en abandonnant la muleta, et en se jetant sur les cornes. Digne des toreros les plus courageux de l'Histoire de cette profession. Deux descabellos n'ont pas empêché le triomphe, les deux oreilles.
Obtenir deux oreilles à Céret pour un novillero ne peut être un aboutissement, mais c'est une étape dans une carrière, et le symbole d'un engagement remarquable, sans faille. Quelle puissance, et quelle détermination. Au dernier Monteviejo par ailleurs, Maxime Solera ne se contenta pas du succès précédemment acquis, et mena encore une fois parfaitement la lidia, embarquant ensuite avec force dans la muleta un novillo pourtant assez réservé. Une autre estocade, bien placée, et différente cette fois, al recibir.
Maxime Solera pouvait quitter les arènes a hombros, chose qui n'était pas arrivée depuis fort longtemps à Céret pour un novillero, et pour un français. Une arène où tout commença pour lui à genoux, face au toril. On se souviendra longtemps d'images de cette matinée, et de cette détermination fabuleuse. Il y a des choses inexplicables, comme la beauté de ce triomphe.

Florent

(Image de Muriel Haaz : le tour de piste de Maxime Solera après avoir combattu "Hurón", novillo d'Urcola)

vendredi 5 juillet 2019

Passionarito, numéro 319


Dimanche dernier est sortie sur la piste de Boujan-sur-Libron l'une des novilladas les mieux présentées que l'on ait pu voir en France ces dernières années, avec le fer portugais de Veiga Teixeira.  
Des novillos finement armés, et avec beaucoup de trapío, ce qui n'a rien à voir avec le poids et le volume. Des novillos musculeux, et dans le type de leur origine. Beaucoup d'entre eux ont été justement ovationnés au moment où ils apparurent sur le sable.
En comportements, tous eurent tendance à s'éteindre au fil des combats, avec toutefois de vraies possibilités chez le 1, le 4 et le 6.
Il est rare de nos jours de voir annoncés pour une corrida ou une novillada à pied des cornus de Veiga Teixeira. Tous ou presque sortent au Portugal pour les "touradas", où se succèdent rejoneadors et forcados.
Veiga Teixeira, c'est se souvenir d'une corrida d'extraordinaire présentation en 2012 à Orthez. Digne de Madrid et de toutes les plus grandes plazas.
En chef de lidia, il y avait ce jour-là Fernando Robleño, qui sans le savoir était en train de vivre sûrement la semaine la plus folle de sa carrière. Seul contre six toros de José Escolar Gil le dimanche 15 juillet à Céret, corrida de Veiga Texeira le samedi 21 à Orthez, et corrida de José Escolar Gil (et le combat face au fameux "Canario") le dimanche 22 à Mont-de-Marsan.
A Orthez, en première position, le toro "Passionarito", numéro 319, de pelage castaño, de Veiga Teixeira, avait mis près de dix minutes pour sortir du toril. Une fois dans l'arène, ce fut un toro d'une combativité remarquable. Encasté, puissant, sauvage et rugueux. Cinq piques, un grand combat, et une énorme ovation à l'arrastre. L'inoubliable souvenir de ce toro.

Florent

(Image d'archives de Campos y Ruedos : "Passionarito", numéro 319 de Veiga Teixeira, le 21 juillet 2012 à Orthez)

jeudi 4 juillet 2019

Les derniers héros


Et puis il y a ceux que personne n'attend. Ceux dont on ignore le nom, et que nul n'osera engager.
Seules des organisations indépendantes peuvent se permettre la folie de les appeler à l'affiche. Car quand une arène est gérée par une grande écurie, il faut caser les protégés des uns et des autres, avec peu de place pour les originalités. Peu ou pas de place pour des novilleros comme Francisco Montero.
De ceux qui historiquement sont allés ou vont dans les capeas, dans des "plazas de carros", qu'il faut traduire par places de charrettes. Ils n'appartiennent pas tout à fait au passé, la preuve, car certains tentent encore crânement leur chance dans les capeas. Là où les toros sont vieux, imposants, et où, les cornes longues, naviguent dangereusement et caressent parfois les fémorales. Sans penser à la première ambulance, au bloc opératoire, ou à l'hôpital le plus proche.
Il était risqué d'engager Francisco Montero en remplacement de Manuel Ponce (les deux sont de Chiclana de la Frontera, dans la province de Cádiz), samedi dernier à Boujan-sur-Libron. Compte tenu de son métier, et surtout du fait des cornus qui attendaient en coulisses...
Montero s'est fait connaître par des images le montrant affronter dans des capeas des toros imposants, vieux et le plus souvent très armés. Pour autant, ce n'est pas la même chose d'aller voler quatre ou cinq passes dans une capea, que de s'habiller de lumières et d'assumer la responsabilité de deux lidias intégrales.
Pari risqué, avec une double inconnue. D'un côté avec un novillero, Francisco Montero, et de l'autre avec cet élevage portugais, des héritiers d'António Silva. Des novillos terrifiants en clichés, dont les volumineuses carcasses semblèrent avoir perdu à cause du long trajet et de la chaleur écrasante. Il y avait aussi plusieurs armures abîmées après avoir cogné contre divers murs et parois.
Néanmoins, la novillada était forte, grande, et tout sauf une partie de plaisir. C'est quelque chose d'aller défier un pavillon complètement inconnu des radars de la tauromachie à pied, quand on a débuté en novillada piquée deux ans auparavant, et sans avoir estoqué aucun toro ou novillo depuis.
Par esprit de camaraderie, et d'entraide, les figuras, qui elles parfois sont grassement rémunérées dans de petites arènes et face à des toros bien plus commodes, n'ont sans doute pas envoyé un petit message à Francisco. Du moins, c'est ce dont on se doute.
Et elle est là l'une des grandes injustices de la tauromachie. Des toreros vedettes peuvent passer des saisons à affronter des toros commodes alors que leur métier devrait les obliger à davantage, quand d'autres toreros ou novilleros, récents dans la profession, sont à chaque fois confrontés à des étapes de montagnes.
Une fois en lice, l'inconnu doit assurer dans l'arène. Et à Boujan, Francisco Montero s'en est très bien sorti. De l'émotion, et un véritable esprit novillero, avec courage et détermination dans son combat face à "Groselha", numéro 83. L'épée le priva d'un trophée mérité et valeureusement acquis.
La tauromachie a une nouvelle fois montré qu'elle était aussi une scène de l'improvisation, où même dans une immense adversité, des inconnus pouvaient sortir de l'ombre. Grandis par le succès.

Florent

(Image de Muriel Haaz : Francisco Montero face au sixième novillo d'António Silva, le 29 juin à Boujan-sur-Libron)

jeudi 27 juin 2019

L'arène et la fête foraine


On raconte qu'un jour, lors d'une audience devant une Cour d'assises, maître Dupond-Moretti a entonné du Georges Brassens du bout des lèvres. Il était dans un rôle inhabituel dans cette affaire, en se trouvant avocat de la partie civile. Quelque chose de rare, car durant sa carrière, Éric Dupond-Moretti s'est illustré le plus souvent comme avocat de la défense.
Il était dans ce rôle inédit afin d'honorer la mémoire d'un homme victime d'un crapuleux et sordide assassinat. C'était un marginal qui pensait qu'on l'emmènerait visiter Sète, alors qu'il fut en fait tué sur une route de l'Hérault dans des circonstances machiavéliques. Les coupables firent croire que son cadavre correspondait à une autre identité. Tout cela pour une histoire d'assurance vie.
Alors, face à ces terribles faits, maître Dupond-Moretti avait enfilé la robe afin de représenter la victime, à qui il ne restait pas d'entourage, ou presque pas. Car après tout, chacun a le droit d'être défendu, y compris les victimes solitaires.
Ogre des assises de par sa réputation, Éric Dupond-Moretti est souvent critiqué au regard de chaque actualité et du fait des personnes qu'il est amené à défendre. C'est pourtant cela le métier d'avocat. Et lui, c'est un homme de passions, de convictions, à qui la tauromachie plaît. Quand lui fut proposée la possibilité de présider la novillada sans picadors de La Brède, l'autre jour, il n'hésita pas un seul instant. A l'heure où bien d'autres personnalités se cachent pour aller aux arènes, lui était là, au premier plan.
Dans l'arène girondine, alors qu'un nouvel été venait de commencer, un enfant demandait à son père "Ce toro, Papa, a-t-il déjà mangé des gens ?". Dans les mots et l'imagination d'un enfant, on retrouvait parfaitement ce qu'incarne le toro de combat dans l'arène, avec les notions de puissance et de danger. Avec les années, peut-être que l'enfant découvrira davantage la tauromachie. Ou bien, peut-être qu'il n'y aura pas de lendemains et qu'il ne se rappellera même pas avoir assisté à une course.
S'il continue, avec assiduité, il remarquera que la difficulté des toros est variée, et qu'en présentation, en présence et en armures, certains font plus peur que d'autres. En fonction de ses préférences, il goûtera davantage aux après-midi de lumières, des vedettes et des triomphes, ou bien aux après-midi de poussière, avec des toros durs et des toreros réputés pour leur courage.
Derrière l'arène, le décor est surprenant. On voit une fête foraine et un manège qui dépasse du dernier rang. Pour l'enfant, il y a dilemme entre arène et fête foraine.
Pendant ce temps-là, le manège de la saison taurine lui aussi s'emballe. Ce samedi 22 juin, José Tomás torée à Grenade, mais il n'est pas le seul à faire le plein, car à Alicante, la corrida où torée Andrés Roca Rey affiche elle aussi le "No Hay Billetes", avec Sébastien Castella et José María Manzanares face aux toros de Juan Pedro Domecq.
Mais dans ces journées d'été, les endroits taurins sont multiples, éparpillés sur le territoire et dans des arènes de différentes catégories. À La Brède, face au sixième toro de Fuente Ymbro, dans un sobre costume bordeaux et or, le sévillan Juan Ortega accomplit et dessine le beau toreo dont on a entendu parler en début de saison. On a l'impression qu'il torée pour le plaisir, et en voulant également respecter les canons, en citant de face ou de trois-quarts. Sobriété, élégance, et torería. Le début de faena par doblones était vraiment splendide. De ce 22 juin, La Brède n'était pas le rendez-vous le plus convoité de la planète taurine. Mais cette façon là de toréer, elle donne du respect et de la catégorie, sur n'importe quel sable.

Florent