vendredi 26 avril 2019

L'introuvable jeunesse


Avec les deux premières corridas de la feria d'Arles, c'était une fois de plus l'occasion de mesurer à quel point les visages les plus récurrents de l'échiquier taurin ne sont plus des nouveaux arrivants, et ont déjà fait une bonne partie du chemin. En exceptant Chamaco, qui revenait ponctuellement, on remarque que pour Morante, ce sont 22 ans d'alternative, 19 ans pour Sébastien Castella, 16 ans pour José María Manzanares et 15 ans pour Miguel Angel Perera. Seul Alvaro Lorenzo, qui se battit avec courage en fin de faena face à son premier toro de Garcigrande le samedi, apparaissait en tant que jeune matador.
Inexorablement, les années défilent, et le circuit a besoin d'être renouvelé.
Dans ces deux corridas, de Garcigrande et Jandilla, il y eut quelques surprises au niveau du bétail. Chez les Garcigrande et Domingo Hernández, commodes de présence, ce fut le comportement à la pique, en seize rencontres au cheval, et plusieurs picadors malmenés, qui étonna. L'un de ces toros, marqué du fer de Domingo Hernández, s'avéra brave, mobile et encasté, et mit réellement à l'épreuve José María Manzanares au cours de sa faena. Ce dernier dut essentiellement le succès à son efficacité avec l'épée.
Morante de la Puebla, qui venait en remplacement d'Enrique Ponce, et qui toréait le même jour que Manzanares, tenta davantage de choses que d'habitude, laissa de jolis gestes fidèles à sa signature, mais ses faenas ne décollèrent jamais.
Sébastien Castella, en temple, en douceur, et en précision en terme de technique, a été de loin le plus en vue de ces toreros. Même le coup de tête gênant dans la charge de son second toro de Jandilla fut réglé avec une déconcertante facilité.
Et Miguel Angel Perera, s'il laissa sur le sable arlésien de superbes et spectaculaires quites à la cape, a un toreo que l'on peut diversement apprécier. Car si sa force technique est indiscutable, son style encimista, qui consiste à faire tourner les toros en rond, au cours de faenas interminables qui se prolongent parfois jusqu'à la sonnerie du deuxième avis, a de quoi diviser.
Dans l'une de ces deux affiches, il y avait Antonio Borrero "Chamaco", novillero vedette du début des années 90, et qui est parti dans l'anonymat le plus total des petites plazas dix ans plus tard.
Convaincu qu'il ne referait pas carrière en 2019, il revenait donc pour un jour. Dans une interview, il avait récemment laissé entendre que son habit de lumières serait particulier. Et en le voyant arriver triomphalement au paseo, avec empâtement par rapport à ses belles années, dans un costume gris plomb et or, il y avait un petit sentiment de déception. Car l'on s'attendait à autre chose, changeant de l'ordinaire, moins sobre et plus adapté à son illustre personnalité.
Au sorteo, il a touché le meilleur lot de Jandilla, le premier et le quatrième. Au premier, c'est simple, il ne s'est absolument rien passé. Et au quatrième, qui prit trois fortes piques, il y eut ce sursaut d'orgueil, ce petit quelque chose que le public était venu chercher sans oser l'avouer. Deux belles séries, une sur la corne droite et une sur la gauche de l'excellent "Justiciero", numéro 5, de Jandilla. Et puis, une branlée d'anthologie, digne de celles que Chamaco prenait quand il était novillero. On vit que ce torero et cette tauromachie avaient pris un coup de vieux, car Antonio Borrero, qui mordit la poussière au cours de cette voltereta, eut bien plus de mal à se relever qu'à l'époque. Ce n'est pas la même quand on a quasiment cinquante balais.
Suivirent des pitreries, des trucs qui eux aussi ont vieilli, ou encore ces molinetes à genoux rageurs, diversement appréciés par le public. On était en présence de la vraie dimension tragi-comique de la tauromachie. Car faire le con devant un toro n'exclut pas le danger, la blessure ou pire. Un truc drôle, presque pathétique, mais qui peut aussi faire peur et se transformer en tragédie. Éprouvé physiquement, Chamaco obtint une oreille qui déclencha une forte division d'opinions, avec ovation d'un côté et bronca de l'autre. J'ignore quelles sensations était venu chercher Chamaco en réapparaissant de manière éphémère, tellement d'années après s'être retiré. Nul doute que l'affection du public, les réactions passionnées de la foule sans aucune indifférence, le goût du risque, et l'adrénaline – voltereta y compris –, y étaient pour quelque chose. C'est d'ailleurs certainement pour ces raisons que fréquemment, de nombreux toreros annoncent un improbable retour dans l'arène. Mais la jeunesse, si elle peut ne jamais flétrir au niveau du caractère, physiquement, il n'y en a qu'une seule.

Florent

(Image d'Alexandre Blanco)

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