mercredi 17 avril 2019

Loterie


Du survêt au costume de lumières. Ou presque. C'était il y a un an, exactement à la même période.
Un après-midi ensoleillé, dans l'élevage d'Andrés Moreno, à Camprodon, juste après la frontière, à quasiment 1.500 mètres d'altitude.
J'adore le département des Pyrénées-Orientales, sa variété de paysages. Et sa traversée, de la mer jusqu'aux montagnes. En vacances chez ma grand-mère, du côté de la Salanque, c'était la route habituelle pour aller à Céret au mois de juillet. Un mois savoureux lorsqu'on est écolier, collégien, lycéen ou étudiant, car il signifie que l'on est encore au début des grandes vacances.
Cette fois, en avril 2018, le voyage est un peu plus long, et va donc jusqu'à Camprodon, dans la province de Gérone. En passant notamment par Le Boulou, Céret, Amélie-les-Bains et Arles-sur-Tech. Avant de partir, ma grand-mère m'a demandé de faire un loto en vue du tirage du soir. Arrêt impératif à Prats-de-Mollo, au premier bureau de tabac venu, car sur la route, c'est l'ultime commune du côté français. Il y a quelque chose de liturgique pour les anciens dans le fait de jouer à la loterie. Une résignation face au résultat final, car la probabilité de (gros) gain est démesurément faible, mais à la fois, l'infime espoir du ticket gagnant qui existe. Je lui apporterai au retour.
À Camprodon, avec le ganadero et matador retiré Andrés Moreno, il y a son gendre Enrique Guillén, lui aussi matador d'alternative, et le novillero qu'il "apodère", le français Maxime Solera.
Quelques jours après, Solera a un sacré rendez-vous à Aire-sur-l'Adour. Un mano a mano, au cours duquel il doit affronter trois novillos, de Raso de Portillo, María Cascón et Palha ! Mais en réalité, c'est cuit. Une blessure au ménisque subie à l'entraînement et qui traîne depuis deux mois empêche tout espoir de se rendre à Aire pour ce 1er mai 2018. Le novillero n'a pas encore déclaré forfait à cet instant-là, mais il est conscient de cette issue. La convalescence paraît interminable, l'attente est insupportable, car à chaque nouvelle saison, un novillero repart de zéro, avec tout à prouver une fois de plus.
Maxime Solera a été lancé par un succès dès sa deuxième novillada piquée fin 2016 à Peralta, où il a obtenu le prix au triomphateur de la feria. Et il s'est véritablement révélé aux yeux de l'afición française devant une novillada de Dolores Aguirre à Boujan-sur-Libron, et surtout face aux Raso de Portillo à Céret. Deux grands défis, parmi ses toutes premières novilladas piquées.
Mais quel enthousiasme, quel caractère, et quel esprit de novillero. À Céret, l'envie de décrocher le gros lot le conduira deux fois à portagayola. Et face à un Raso de Portillo qui n'était pas un sucre d'orge, malgré son peu d'expérience, il alla chercher sur la corne gauche, en avançant la jambe, et en s'exposant énormément, des naturelles de vérité. La lidia, au préalable, avait été excellente, et le triomphe passa... tout près. À cause de l'épée, le succès se limita à un tour de piste, mais l'impact était indéniable et il n'eut que de bonnes conséquences pour la carrière du novillero.
Aujourd'hui, une écrasante majorité d'apprentis toreros déclare que son plus grand rêve, c'est "d'être une figure de la tauromachie". On leur dit qu'il faut couper des oreilles, être en quête d'une alternative rapide, pour une ascension fulgurante. Mais après ? Combien ont déchanté et buté à cause d'opportunités bien trop maigres à l'échelon supérieur ?
Le chemin de Maxime Solera est différent. Il s'inscrit dans la durée. Il y a le désir d'aller au bout des choses, en étant patient, avec comme objectif celui de lidier avant de couper les oreilles. La sincérité de cette démarche est honorable. Il a eu raison d'être patient. Cette année, en Europe, il va commencer la saison par Arles et Aire-sur-l'Adour, où il a été de nouveau engagé malgré son forfait de l'an passé. Maxime Solera est convaincu qu'il y a une place à prendre pour un torero français dans le créneau des corridas toristas. Et c'est bien vrai, car cela fait des années que l'afición tricolore attend.
Le jour de Camprodon, ma grand-mère, hélas, n'avait pas gagné au loto. Et si depuis elle est partie, je mesure pleinement à quel point sa présence, c'était mieux que de remporter n'importe quelle loterie. Retourner à Céret depuis Saint-Laurent-de-la-Salanque ne sera plus jamais comme avant.
Pour Maxime Solera, en tant qu'aficionado, on ne peut qu'admirer son opiniâtreté, en lui souhaitant de trouver fortune sur ce chemin qu'il a décidé d'emprunter. Il en connaîtra des étapes de montagne.

Florent

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