jeudi 27 juin 2019

L'arène et la fête foraine


On raconte qu'un jour, lors d'une audience devant une Cour d'assises, maître Dupond-Moretti a entonné du Georges Brassens du bout des lèvres. Il était dans un rôle inhabituel dans cette affaire, en se trouvant avocat de la partie civile. Quelque chose de rare, car durant sa carrière, Éric Dupond-Moretti s'est illustré le plus souvent comme avocat de la défense.
Il était dans ce rôle inédit afin d'honorer la mémoire d'un homme victime d'un crapuleux et sordide assassinat. C'était un marginal qui pensait qu'on l'emmènerait visiter Sète, alors qu'il fut en fait tué sur une route de l'Hérault dans des circonstances machiavéliques. Les coupables firent croire que son cadavre correspondait à une autre identité. Tout cela pour une histoire d'assurance vie.
Alors, face à ces terribles faits, maître Dupond-Moretti avait enfilé la robe afin de représenter la victime, à qui il ne restait pas d'entourage, ou presque pas. Car après tout, chacun a le droit d'être défendu, y compris les victimes solitaires.
Ogre des assises de par sa réputation, Éric Dupond-Moretti est souvent critiqué au regard de chaque actualité et du fait des personnes qu'il est amené à défendre. C'est pourtant cela le métier d'avocat. Et lui, c'est un homme de passions, de convictions, à qui la tauromachie plaît. Quand lui fut proposée la possibilité de présider la novillada sans picadors de La Brède, l'autre jour, il n'hésita pas un seul instant. A l'heure où bien d'autres personnalités se cachent pour aller aux arènes, lui était là, au premier plan.
Dans l'arène girondine, alors qu'un nouvel été venait de commencer, un enfant demandait à son père "Ce toro, Papa, a-t-il déjà mangé des gens ?". Dans les mots et l'imagination d'un enfant, on retrouvait parfaitement ce qu'incarne le toro de combat dans l'arène, avec les notions de puissance et de danger. Avec les années, peut-être que l'enfant découvrira davantage la tauromachie. Ou bien, peut-être qu'il n'y aura pas de lendemains et qu'il ne se rappellera même pas avoir assisté à une course.
S'il continue, avec assiduité, il remarquera que la difficulté des toros est variée, et qu'en présentation, en présence et en armures, certains font plus peur que d'autres. En fonction de ses préférences, il goûtera davantage aux après-midi de lumières, des vedettes et des triomphes, ou bien aux après-midi de poussière, avec des toros durs et des toreros réputés pour leur courage.
Derrière l'arène, le décor est surprenant. On voit une fête foraine et un manège qui dépasse du dernier rang. Pour l'enfant, il y a dilemme entre arène et fête foraine.
Pendant ce temps-là, le manège de la saison taurine lui aussi s'emballe. Ce samedi 22 juin, José Tomás torée à Grenade, mais il n'est pas le seul à faire le plein, car à Alicante, la corrida où torée Andrés Roca Rey affiche elle aussi le "No Hay Billetes", avec Sébastien Castella et José María Manzanares face aux toros de Juan Pedro Domecq.
Mais dans ces journées d'été, les endroits taurins sont multiples, éparpillés sur le territoire et dans des arènes de différentes catégories. À La Brède, face au sixième toro de Fuente Ymbro, dans un sobre costume bordeaux et or, le sévillan Juan Ortega accomplit et dessine le beau toreo dont on a entendu parler en début de saison. On a l'impression qu'il torée pour le plaisir, et en voulant également respecter les canons, en citant de face ou de trois-quarts. Sobriété, élégance, et torería. Le début de faena par doblones était vraiment splendide. De ce 22 juin, La Brède n'était pas le rendez-vous le plus convoité de la planète taurine. Mais cette façon là de toréer, elle donne du respect et de la catégorie, sur n'importe quel sable.

Florent

jeudi 13 juin 2019

Remontadas


Traditionnel rendez-vous du dimanche matin de Pentecôte, la corrida-concours de Vic-Fezensac est devenue au fil des années une institution. Et l'édition 2019 a été, de loin, l'une des plus passionnantes des dix dernières années.
Les toros les plus remarquables, ce furent les deux premiers, de Saltillo et La Quinta, deux élevages voisins. Âgés de cinq ans et demi voire un peu plus, ils étaient les plus aboutis, en physique et en caractère.
Le toro qui s'est le plus détaché de la matinée, c'est "Matablanca", le deuxième, de La Quinta. Et l'on peut parler de remontada pour cet élevage. Car souvenons-nous des scandales d'il y a moins de dix ans dans de grandes arènes du Sud-Ouest, quand destiné aux vedettes, le fer de La Quinta envoyait des toros chétifs, impropres à tout combat, invalides et dociles, provoquant d'immenses broncas. L'élevage, alors prisé par certaines figuras, était tombé à un niveau inquiétant. Depuis, les choses ont changé, et La Quinta est redevenue un fleuron dans les courses toristas.
La novillada de Madrid, il y a à peine quinze jours, fut des plus passionnantes. Et ce toro de Vic aussi. Fort, volumineux, il faisait penser aux énormes toros gris de Martínez Elizondo, propriété de la famille Chopera, et qui désormais n'existent plus. "Matablanca", un toro lourd, âgé de cinq ans et demi, et qui sur trois rencontres prises avec bravoure et puissance envoya deux fois au tapis le grand lancier Tito Sandoval, qui réalisa vraiment un beau tiers de piques. Tout au long du combat, et pendant la faena, le toro de La Quinta fut bien mis en valeur par Domingo López-Chaves, dont les qualités de lidiador sont indéniables. Tour de piste légitime pour ce grand toro, et oreille méritée pour le matador.
Auparavant, le toro d'ouverture, "Soriano" de Saltillo, était superbe de trapío. Il alla cinq fois au cheval, renversa l'équipage à la première rencontre, et démontra de la caste jusqu'à la fin de son combat. Un toro très intéressant, face auquel on sentit un Rafaelillo usé par tant d'années de corridas dures. Car il est difficile de s'inscrire dans la durée et avec régularité dans ce registre.
Au quatrième toro, de Pagès-Mailhan, d'origine Fuente Ymbro, très armé mais manquant de trapío, et faible, il ne se passa pas grand-chose. Le cinquième, de Flor de Jara, destiné à Domingo López-Chaves, renversa la cavalerie mais s'éteignit ensuite rapidement.
Dans la semaine précédant la feria, Alberto Lamelas avait déclaré que s'il était content de revenir à Vic-Fezensac, il était toujours compliqué d'entrer dans un cartel dans de telles circonstances, par la voie de la substitution, lorsqu'un compañero a été sérieusement blessé. En l'occurrence Manuel Escribano.
Le premier adversaire d'Alberto Lamelas était un très beau toro de Partido de Resina, au pelage gris, et qui suscita l'admiration à son entrée en piste. Ce toro eut tendance à venir promptement face au cheval et à cogner à son arrivée dans le matelas, sans pour autant pousser ensuite. Et à la muleta, il eut une mobilité appréciable, tout en gardant la tête à mi-hauteur. Et c'est là qu'Alberto Lamelas, pas invité initialement à cette feria, réalisa un bon travail, avec des cites de loin en début de séries, de la sérénité, et de la patience. Centré, en s'exposant dans ses placements, il sut parfaitement toréer cet adversaire. Hélas, l'épée fit défaut et la récompense se limita à un tour de piste. Idem au dernier, de Los Maños, peu brave à la pique, noble mais sans facilité, et toréé de manière sincère par Alberto Lamelas. Avec à chaque fois une bonne épée, le torero serait sans doute sorti en triomphe, cinq ans jour pour jour après sa rencontre face au terrible "Cantinillo" de Dolores Aguirre.
C'est important l'identité d'une arène. Et, aussi torista soit-elle, à l'heure d'établir ses affiches, elle ne doit jamais oublier les toreros qui vont avec.

Florent

(Image de Philippe Gil Mir : Alberto Lamelas face au toro de Partido de Resina)

lundi 10 juin 2019

Franchir la ligne


S'aligner au paseo des arènes de Vic-Fezensac pour une corrida de Dolores Aguirre, avec sur le CV moins d'un an d'alternative, c'est forcément quelque chose qui impose le plus grand respect.
Les imprévisibles toros de Dolores Aguirre, avec certains typés Atanasio Fernández, et d'autres Conde de la Corte. Mansos, parfois violents dans leurs courtes charges, ils manquaient hier de caste pour la majorité d'entre eux.
Miguel Ángel Pacheco a pris l'alternative dans les arènes de sa ville, La Línea de la Concepción, il y a donc moins d'un an, le 20 juillet 2018. La Línea, c'est tout au Sud de l'Espagne, dans la province de Cádiz. Depuis les vieilles arènes, datant du XIXème siècle, on aperçoit même Gibraltar, le rocher des anglais.
Pacheco, qui est de là-bas, est venu plusieurs fois en France comme novillero. Des Dolores Aguirre, il en avait déjà affrontés à Boujan-sur-Libron. Et l'on se souvient aussi que c'est lui, sous une pluie diluvienne dans la même plaza de Vic, qui avait stoïquement combattu un redoutable novillo de Raso de Portillo.
La fête des toros est dure et n'épargne pas les jeunes toreros. Nombreuses ont été les blessures récentes. Hier, alors que Miguel Ángel Pacheco s'illustrait sur le sable de l'arène gersoise, Román était terriblement encorné à Madrid en estoquant un toro de Baltasar Ibán.
Quant à Pacheco, il était hier dans la situation du jeune matador obligé à aller chercher les contrats, à les arracher. Du haut de ses 21 ans et face à "Voluntario", numéro 40, sixième toro de Dolores Aguirre, il a été d'un immense courage. Le toro, sérieux d'apparence, de présence et d'armures, avait renversé la cavalerie à la première rencontre.
Et à la muleta, il avait tendance à serrer dangereusement l'homme. Miguel Ángel Pacheco est resté, a fait face, et a franchi cette fameuse ligne qui offre une émotion supplémentaire. Héroïque, avant même d'être soulevé par Voluntario de manière effrayante. Au bout de cet intense effort, le costume déchiré, Pacheco porta l'épée en se jetant, afin d'obtenir une oreille, une vraie de vraie.

Florent

(Image de Vuelta a los Toros : Miguel Ángel Pacheco à Vic face à "Voluntario")