jeudi 31 octobre 2019

La Méditerranée d'Esplá


Évoquer Luis Francisco Esplá, c'est forcément faire référence à de bien belles années.
Assis en bord de mer, devant la caméra de l'émission Face au Toril, Esplá évoquait un jour les couleurs de l'arène. Il se définissait comme un torero méditerranéen. Se dégageaient de ses paroles son âme d'artiste, son inspiration, qui hors de l'arène et de ses combats face aux toros les plus redoutables, se retrouvaient également sur ses tableaux, pas mal d'entre eux faisant par ailleurs office d'affiches de corridas.
À propos des habits de lumières qu'il portait, Luis Francisco Esplá disait qu'il veillait à arborer des couleurs qui ne viendraient pas rompre l'harmonie du cercle de sable. La Méditerranée, les toros, l'arène.
Aujourd'hui retiré, Esplá suscite une sorte d'unanimité qui était beaucoup moins nette quand il était encore en activité. Derrière cette image de torero roublard, malin, désinvolte, certains le décriaient et l'accusaient d'en faire beaucoup, privilégiant les formes au fond.
Et pourtant, chez Luis Francisco Esplá, il n'y a jamais rien eu de superficiel. Le côté roublard n'a en rien empêché la sincérité et les graves coups de corne.
Dans ses dernières années comme matador, Esplá s'était tout d'abord fait soulever à Béziers par un vieux toro de Valdefresno, largement armé, mais le maestro était resté debout jusqu'à la fin du combat malgré des côtes cassées.
En 2007, une autre blessure, effroyable cette fois, dans une autre arène située près de la Méditerranée. Celle de Céret, dont il est un habitué. Un toro marron de Valverde le propulsa dans les airs avec à la clé un très grave coup de corne passant près du coeur. Quelques années plus tard, dans la même ville, au cours d'une conférence, Luis Francisco Esplá avait déclaré avec ironie au sujet de cette blessure "J'ai tellement d'attaches avec Céret que j'ai même failli y rester pour toujours".
Le discours d'Esplá est celui d'un torero et d'un homme lucides, de quelqu'un qui a marqué une époque, conscient des dangers de l'arène, et avec une pleine acceptation des risques. Chef de file dans les corridas dures. Et même dans les jours de gala, le danger planait, comme lorsqu'il se fit sèchement prendre à Arles alors qu'il était de retour pour un jour lors d'une corrida goyesque.
Esplá, c'est une famille de toreros, d'Alicante. Et le 3 septembre dernier, pour la première novillada de la prestigieuse feria de Calasparra, débutait avec picadors un certain Santiago Esplá. Il est le fils de Juan Antonio Esplá, également matador, et frère de Luis Francisco.
Le fils de Luis Francisco, Alejandro Esplá, a toréé lui aussi, a même pris l'alternative, mais cela n'a pas fonctionné.
Pourtant, ce Santiago Esplá, inédit, et que l'on découvrait à Calasparra, est celui qui rappelle le plus son illustre oncle. Dans le costume déjà, le bleu Méditerranée très chargé en motifs d'or.
Malgré un manque de métier logique, Santiago Esplá brilla banderilles en mains, dignes de l'héritage familial. Poder a poder, al sesgo por dentro, entre autres, une anthologie du tiers de banderilles.
Il faudra donner d'autres chances à ce garçon qui tente de faire carrière. Pas seulement par nostalgie, et parce qu'il ne s'agit pas de singer dans l'arène ce qu'a pu y faire pendant plusieurs décennies Luis Francisco Esplá, mais parce que cette esthétique, cette façon de combattre les toros, et cette éthique, sont remarquables.

Florent

jeudi 10 octobre 2019

Algemesí, rectangle magique


Prendre place sur les gradins des arènes d'Algemesí, c'est goûter à l'impression de voir des toros pendant la récré, car le public y est jeune. La météo très clémente de la région de Valencia à cette saison en fait une plaza fort agréable.
La semaine taurine d'Algemesí, dite "Setmana de bous" en valencien, s'étend sur neuf jours. La composition des dernières saisons, et 2019 n'échappe pas à la règle, ce sont six novilladas piquées, deux non piquées, et une corrida de rejón en clôture. Traditionnellement, dans plusieurs des novilladas piquées, il y a un rejoneador en intermède.
Étonnant, car la piste, pourtant, n'est pas la plus adéquate pour cette discipline. Elle a une forme et une dimension comparables à un court de tennis.
À Algemesí, il n'existe pas de guichets habituels pour acheter les places. Les gradins sont montés sur la Plaza Mayor de la commune, où se situent la mairie et l'église. 29 tribunes au total, appelées "cadafals", et montées par les peñas. On peut retrouver sur Youtube des vidéos explicatives qui montrent le fascinant montage annuel de l'arène.
Chaque peña vend les places correspondantes. On peut s'en procurer dans les casetas de chaque peña situées sur l'esplanade pas très loin des arènes, ou au pied des gradins pendant l'heure avant la course, ou encore en amont en rentrant en contact sur Whatsapp avec des responsables de peñas les jours précédents.
Tout cela peut paraître folklorique, mais Algemesí est à l'heure actuelle en Espagne la feria de novilladas la plus ancienne, et donc la plus pérenne.
L'ambiance euphorique, festive, est pittoresque. Avec ces enfants qui, à la moitié de chaque course, envahissent la piste pour faire signer des autographes et prendre des photos avec les novilleros qui ne sont pourtant pas des vedettes.
Le mercredi 25, les novillos de Puerto de San Lorenzo et La Ventana del Puerto, pas fantastiques, ont été combattus par Tomás Rufo, qui connaîtra deux jours plus tard la joie d'une grande porte madrilène, et Alejandro Mora, qui laissa les gestes les plus remarquables, estoqua bien les deux fois, et obtint le seul trophée de l'après-midi.
En parlant de prix, la semaine taurine d'Algemesí comporte deux trophées majeurs. La "Naranja de Oro" et la "Naranja de Plata", récompensant respectivement le novillero avec picadors triomphateur et le novillero sans picadors triomphateur.
Cette année, le trophée de l'Orange d'or, c'est le valencien Miguel Polope qui l'a remporté, alors que son concitoyen Jordi Pérez dit "El Niño de las Monjas" semblait lui aussi pouvoir y prétendre.
Lors de la novillada du samedi 28, un novillo récalcitrant de l'élevage d'Alejandro Talavante s'est barré des arènes, sema la panique, et blessa légèrement trois personnes avant d'être abattu par la police à 500 mètres de là. Sans plus de remous, car la novillada et la feria ont ensuite continué.
Cette jeunesse d'Algemesí est belle à voir. Et ce sens de la fête sur les gradins, avec ces déguisements d'Astérix, d'Obélix et de soldats romains. Une ambiance à part, un truc à voir. Le sentiment de retourner en enfance.

Florent

mercredi 9 octobre 2019

Toros de rues


Il ne faut pas songer à une Espagne sans toros, car cela n'existe pas. Et ce ne sera jamais le cas. Impossible, inconcevable. Et il ne s'agit pas là d'une conviction personnelle mais de quelque chose de bien réel.
Découvrir des régions taurines que l'on méconnaissait jusqu'à présent est forcément riche en enseignements, et l'on apprend toujours plein de choses. Ainsi, celui qui prétend connaître un jour une Espagne sans toros est quelqu'un qui s'égare.
Car on est au-delà du traditionnel, et au-delà du culturel. Cela touche à l'ADN.
On ne peut caractériser que de cette manière un pays où un lâcher de toros pourrait avoir aussi bien lieu à 18 heures qu'à 4 heures du matin et attirer autant de monde.
L'appel du toro, dans la région de Valencia, relève de la drogue dure, car plusieurs milliers y sont lâchés dans les rues chaque année.
Il est vrai qu'en tant qu'aficionado qui se respecte, il n'y aura rien de mieux pour "voir un toro" qu'une arène, un combat en trois tiers, et un public attentif.
Mais il ne faut pour autant pas ignorer ces festejos populares, ce que l'on appelle en valencien le "bous al carrer", avec les toros dans les rues.
Car telle est la destination de beaucoup de cornus, ce qui permet aussi à pas mal de ganaderos de s'y retrouver financièrement, car en certains lieux les prix peuvent être fort intéressants.
Le lâcher de toros dans la rue est différent de la corrida, mais il peut également être une formidable approche pour un gamin. Une première prise de contact avec cet univers.
Cela fait quelque chose aussi de voir l'exploit permanent de plein de jeunes qui, armés d'un simple pull over ou d'un survêt, esquivent ou détournent la charge des toros, en se les faisant passer extrêmement près.
Des toros qui souvent s'apparentent en âge, en volume, en trapío et en cornes à ce qui est combattu dans les arènes de première catégorie. Comme ce toro d'El Pilar dans la rue à Foios.
En ayant un tel toro à dix ou quinze mètres de distance, il vient à l'esprit ce que doit probablement ressentir un torero dans l'arène face à un tel adversaire. Une montée d'adrénaline, une drogue, à l'idée de l'appeler, de dévier sa charge avec la muleta sans même bouger les pieds. Excitant et vivifiant.
Avant que les toros ne soient lâchés, ces derniers se trouvent dans des cages individuelles. A Foios, devant les cages, une ribambelle de pétards aposée au sol sur près de trente mètres. Avant l'allumage, les discussions des gens sont vives. Puis les pétards explosent, et derrière la fumée, la brume, tout au fond, on peut voir les cornes apparaître. Dans la poussière, les voix sont beaucoup moins perceptibles et le silence s'impose. L'appréhension, le danger, l'émotion et la peur, que l'on ressent au plus près comme chaque battement de coeur.

Florent

Montero


Ce jour-là, au micro de la chaîne régionale qui diffusait la course en direct, Francisco Montero a paraît-il déclaré qu'il aimerait être quelqu'un dans ce monde des toros. Être quelqu'un, modestement, humblement, et se faire une petite place. Tandis que d'autres novilleros, au même stade d'une carrière, affirment déjà vouloir être des "figuras del toreo". Ce qui n'est pas spécialement une bonne idée, car il convient de cacher ses ambitions. En les dévoilant et en les affichant, ce qui suscite beaucoup d'attentes, les revers sont forcément plus lourds.
Dans les arènes de Villaseca de la Sagra, qui affichaient le plein, il y avait ce jour-là une grande ambiance. Villaseca est sans conteste l'une des meilleures ferias de novilladas du moment.
Et l'une des images fortes de la saison 2019, quinze jours après avoir réalisé la même prouesse à Madrid, était de voir Francisco Montero s'enrouler dans sa cape de paseo pour aller accueillir le dernier novillo de Monteviejo, à genoux face au toril.
Dans les airs, l'atttitude, et avec une envie absolue de bien faire, Francisco Montero fait penser aux novilleros de quand il n'y avait pas encore la télé en couleur. Pourtant, son parcours aussi atypique que remarquable, a parfaitement sa place dans la tauromachie d'aujourd'hui.
Partir de la rue, des capeas, et de l'anonymat, afin de prouver dans l'arène, à 27 ans, toute sa détermination.
Francisco Montero, de par sa trajectoire dans le monde des toros, vient de rappeler cette année quelque chose d'essentiel. En novillada, ce qui compte le plus, c'est l'envie. Elle prime sur les formes et la technique qui elles viendront ensuite. A vouloir trop être privilégiées par certains, elles font devenir les novilladas trop conformistes. Ce qui ne devrait pas être le cas.
Des novilladas, Francisco Montero n'en avait pas une seule de signée avant le début de l'été.
Cette saison, avec son seul costume blanc et argent qui a morflé du fait de son énorme engagement, Francisco Montero s'est exposé avec grand courage face à des novilladas imposantes et souvent plus que sérieuses.
Sous le ciel gris de Villaseca de la Sagra, le lot de novillos Monteviejo que l'on avait souvent vu depuis plusieurs mois en photos était, de par sa présence, une corrida de respect. Montero a obtenu deux fois une oreille, et a prouvé une fois de plus sa faim de toros, lui qui récemment encore était sur le banc de touche. Une forte impression. Au cours du même mois de septembre, à Peralta, en Navarre, Francisco Montero a été désigné triomphateur de la feria, et à Arnedo, dans la région voisine de La Rioja, il a remporté le prestigieux trophée du Zapato de Oro. Le caractère et la détermination sont deux choses essentielles pour tout novillero. Et en plus de cela, Francisco Montero possède le don particulier de transmettre en piste son plaisir d'être là.

Florent

dimanche 6 octobre 2019

Mejorada del Campo, maison de Dieu porte du ciel


En étant plus jeune, lors de fins d'été passées à La Rochelle à la recherche de destinations méridionales pour voir des bêtes à cornes, je me disais qu'un jour je partirais tout le mois de septembre.
Et le voyage pourrait commencer ici, à Mejorada del Campo. Il faut d'entrée préciser que niveau paysage, ce n'est pas ce qui fait le plus rêver en Espagne, loin de là. Banlieue, constructions précaires, habitats parfois très délabrés. Niveau toros, en revanche, avec entre autres Arganda del Rey juste à côté, entre les encierros et les novilladas, il y a matière à ne pas s'ennuyer.
Je ne possède pour ma part pas d'attrait spécifique envers la religion, et puis il faut dire que chacun voit et apprécie le sujet à sa manière.
En Espagne, de la façon dont sont célébrés les saints patrons, les vierges, les cultes et les processions, il y a quelque chose de très pittoresque.
À Mejorada del Campo, qui est un village situé à 20 kilomètres de Madrid, la curiosité est une cathédrale en construction.
C'est celle de Justo Gallego, qui vient de fêter ses 94 ans au mois de septembre, et qui l'a érigée sur un terrain appartenant à son père.
Justo Gallego, dans sa jeunesse, a vaincu la tuberculose. Et en 1961, à base de donations et de matériaux de récupération, pour remercier Dieu et la Vierge du Pilar, il a décidé de construire seul cette cathédrale.
Aujourd'hui encore, on peut apercevoir dans les recoins de cette cathédrale l'homme usé par l'âge. Et à chaque fois que je passe par là, que ce soit à Arganda ou d'autres villages de la région, je m'y arrête. Car elle est fascinante cette conviction des hommes quand ils ont décidé d'aller jusqu'au bout d'une idée. À l'intérieur de la cathédrale trône l'inscription : Maison de Dieu, porte du ciel.
Concernant le plan tauromachique de Mejorada del Campo, il ne faut pas être trop pressé pour noter dans l'agenda les cartels, parce que l'affiche de la feria est généralement bouclée dix jours environ avant sa célébration !
Il y a des encierros et quatre novilladas, trois d'entre elles autour du 15 septembre, et une quatrième le 12 octobre avec des novilleros triomphateurs.
Particularité de Mejorada, il s'agit d'une grande arène métallique, mais qui n'a pas bougé depuis son inauguration en 1988. Par ailleurs, beaucoup de communes en Espagne possèdent leur propre arène portative mais la laissent en place à l'année.
Que ce soit au-dessus de la cathédrale de Justo Gallego et des arènes de Mejorada del Campo, le trafic aérien est incessant et permanent, car l'aéroport de Madrid – Barajas est à proximité. Avec parfois des avions toutes les minutes à certains moments de la journée.
Pour les encierros de Mejorada del Campo, comme en atteste une affiche, ce sont des toros français de Tardieu qui avaient été retenus cette année, avec l'un d'entre eux portant le nom de "Nimeño".
Le samedi 14 septembre, si le ciel avait été clément pour les encierros et la capea du matin, il a en revanche été impitoyable l'après-midi. La novillada avec picadors avec un lot de Julio García (d'origine Fuente Ymbro) pour Javier Montalvo, Aitor Fernández et Daniel Menés a dû être annulée à cause d'une piste devenue impraticable.
Mais l'on reviendra à Mejorada, voir le vieil homme et sa cathédrale, et peut-être aussi une course de toros si les cieux l'autorisent.

Florent