mardi 28 juillet 2020

Tiers épiques

On l'imaginait lointain ce retour aux arènes. De pouvoir enfin ressentir l'appréhension, la tension, d'une course en habits de lumières longtemps rangés dans les placards. Dans l'attente de ressortir au grand jour, comme l'afición.
Et ainsi pouvoir retrouver plein de petits détails. Il y a dans cette passion pour la tauromachie quelque chose de magique. Revenir sur les gradins d'une arène, et être dans le vif du sujet, des sensations comme si cela ne s'était jamais arrêté.
Des souvenirs, de la nostalgie et des émotions qui continuent à nous guider vers les arènes. L'envie de voir plein d'autres toros. Des souvenirs diffus. Comme ceux de nombreux toros d'origine Atanasio Fernández, devenus rares, mais dont l'une des caractéristiques est de proposer parfois des tiers de piques d'anthologie du fait de leur ossature, de leur puissance et de leur combativité.
Je me souviens d'images de la puissance et de la caste du bravissime Gañanito d'El Sierro aux arènes d'Arles, qui fit traverser la piste au picador. Ce toro, brave et dur, avait longtemps été le générique de l'émission Face au Toril.
Parmi les autres souvenirs bien ancrés, je me souviens de la poussée d'un toro de Loreto Charro, également d'origine Atanasio Fernández, aux arènes de Bayonne en 1997, et qui fit décoller complètement du sol la cavalerie. Quelle émotion en découvrant des années plus tard un cliché en noir et blanc immortalisé par Bernard Hiribarren, mais qui retranscrit l'intensité du moment.

Dans l'élevage de la regrettée Doña Dolores Aguirre, où il y a aussi une grande part d'origine Atanasio Fernández, on ne compte plus le nombre de toros et de novillos ayant offert des tiers de piques à émotion, époustouflants.
Ce dimanche sur la piste ovale de Beaucaire, ce fut le cas du cinquième novillo, Comadroso, numéro 6, qui aurait initialement dû être combattu à Céret lors du seul contre six de Francisco Montero. Une puissance et une caste face à la cavalerie que certains fêtèrent comme un but à la 92ème. Deux poussées d'anthologie. La caste de Cigarrero aussi, le quatrième, ainsi que celle de Burgalés, le dernier, manso mais qu'il était difficile de contenir car il envoyait l'équipage dans les cordes lorsqu'il venait au contact.
Tous les deux primés, les picadors Adrián Navarrete et Jean-Loup Aillet n'ont pas volé leurs récompenses à la fin de la novillada après être parvenus à accomplir deux tiers de piques périlleux.
Quoi de mieux pour la cavalerie de Philippe Heyral que de fêter son centenaire avec de tels tiers de piques.

Hommage aux organisateurs de l'ATB, qui ont réussi à célébrer leur course lorsque tant d'autres ont renoncé. Une course placée sous le signe de la ganadería du Comte de la Corte, dont c'est le centenaire cette année. Un élevage qui sort rarement ces dernières années, et qui à Beaucaire proposa trois novillos différents mais bien présentés et sérieux, avec tous un fond de mansedumbre. De par sa mobilité, le deuxième fut supérieur.
Ce n'était pas un exercice facile pour les novilleros à l'affiche. José Cabrera, qui alla face au toril au premier, ne parvint malheureusement pas à mettre en valeur l'excellent quatrième de Dolores Aguirre, "Cigarrero", qui prit trois piques, encasté, et justement ovationné à l'arrastre. Quant au vénézuélien José Antonio Valencia, la mission était difficile puisqu'il s'agissait seulement de sa deuxième novillada piquée, un an après la première dans les mêmes arènes. Son manque de pratique était logique mais il a au moins le mérite d'avoir figuré sur cette affiche devant une novillada aussi sérieuse.

Quant à Francisco Montero, on peut dire qu'il n'a pas menti. Il n'était pas là par hasard.
Il y a chez lui cette personnalité hors du commun, ce putain de courage, cette façon de s'exposer, de se donner à fond. Parfois du Padilla de début de carrière dans le texte. Padilla est de Jerez, Montero de Chiclana, dans la même province de Cádiz. A son premier, du fer du Comte de la Corte, Montero signa deux véroniques et une demie d'anthologie, pleines de temple. Au cinquième, c'est avec la cape de paseo qu'il alla à portagayola, pour recevoir le fameux "Comadroso" de Dolores Aguirre, et pour commencer le combat avec une étoffe très réduite.
Il y a chez Francisco Montero, vêtu de son fétiche costume blanc et argent, une envie débordante. L'envie de transmettre, souvent excessive mais vibrante, d'aller de l'avant, aussi bien dans les faenas que dans la façon d'entrer droit avec l'épée. D'ailleurs, il n'était pas évident de se mesurer à un novillo aussi puissant et encasté que le cinquième "Comadroso", et de le laisser venir et naviguer le long des fémorales. Francisco Montero, qui compte à son actif une petite dizaine de novilladas piquées, semble vouloir croquer à pleine dents ce rêve de devenir un jour matador de toros.

Heureux nous étions à l'issue de cette course d'avoir pu goûter au plaisir de la multitude de détails d'un après-midi de toros.


Florent



vendredi 17 juillet 2020

Touchons du bois

Impossible de bouder son plaisir à l'idée de retrouver les gradins d'une arène. Qu'il s'agisse d'une corrida, d'une novillada ou d'un festival. Sous ce beau soleil de juillet, il y avait de quoi être content ce mardi dans la coquette plaza en bois de Brocas-les-Forges.
Déjà, cela faisait plaisir de voir déjoués les pronostics des hypocondriaques de la critique taurine qui durant tout le printemps n'ont pas cessé d'asséner lieux communs et phrases toutes faites commençant par "il n'est pas envisageable" ou encore "les gens n'auront pas la tête à aller aux arènes". En se référant aux seuls propos de ceux-là, rien n'aurait été possible avant 2021, pour ne pas dire 2034 ou 2035.
Ensuite, que l'activité taurine reprenne permet également de tourner une page et de voir autre chose que les réseaux sociaux pollués par des discussions d'un niveau aussi bas que celles d'un forum Doctissimo. La vacuité.
Et puis, une réjouissance qui n'est pas des moindres, par rapport aux opposants à la tauromachie. A ceux dont le raisonnement intellectuel médiocre laissait penser que le coronavirus allait être une fenêtre d'opportunité pour en finir avec une tradition et la passion d'une population, car la quantité de gens s'intéressant à la tauromachie peut très objectivement être considérée comme une population.
Ce mardi 14 juillet à Brocas, étaient à l'affiche trois toros et un novillo de Malabat pour Cristian Escribano (qui remplaçait Alberto Lamelas blessé lors d'un entraînement), et les novilleros Yon Lamothe et Solalito. Le matador Clemente a refusé de toréer le jour-même, tandis que le jeune becerrista Tristan Barroso a affronté en cinquième position et au simulacre un exemplaire de Dargelos.

Un symbole que cette temporada bien mal engagée reprenne au cours d'une belle journée d'été dans les arènes de Brocas, et avec la ganadería de Malabat.
Comment ne pas penser à l'ami Florian Greck, qui avait été le président de la Peña Cardinero (du nom d'un semental de cet élevage), avec pour but de promouvoir cette petite ganadería ainsi que les encastes rares. A quelques jours de ce qui aurait dû être le début de la Madeleine, et en empruntant cette route de Brocas-les-Forges, impossible de ne pas y penser.
Concernant la course, ce fut un après-midi à l'ambiance bon enfant, adaptée aux circonstances. Si les pensionnaires de la ganadería locale de Malabat ont souvent manqué de puissance, le premier d'entre eux, âgé de cinq ans, a été le plus intéressant, car il est allé a más au cours du combat. C'est le toro du lot qui possédait le plus de transmission et qui a eu le meilleur final. Cristian Escribano, qui a finalement dû combattre deux toros, fit un tour de piste à l'un et obtint une oreille à l'autre, Yon Lamothe fit une vuelta, et Solalito reçut un trophée.
Lors de cet après-midi là reprenait en France et dans une arène publique la temporada 2020. Touchons du bois, que cela continue.

Florent

jeudi 9 juillet 2020

Convictions

On dit souvent du Portugal qu'il est en tauromachie un pays de grands banderilleros. Et le maestro Mario Coelho, décédé dimanche dernier, est en grande partie contributeur de cet héritage.
Une énorme et impressionnante carrière, de banderillero tout d'abord, qui le vit même sortir en triomphe alors qu'il n'était que subalterne, pour ensuite devenir torero et prendre l'alternative en 1967. Les hauts faits à raconter à son sujet sont très nombreux.
De son vivant, il avait même vu ériger en octobre 2019 dans sa commune de Vila Franca de Xira une statue lui étant dédiée.
À une époque où l'on assiste à la volonté de plein d'interdits de la part de certaines idéologies, on doit absolument rappeler ce que fit Mario Coelho.
En septembre 1984 à Moita, près de Lisbonne, il partageait l'affiche avec El Niño de la Capea et Paco Ojeda face à des toros d'Ernesto de Castro. Une corrida avec picadors (chose inhabituelle au Portugal), mais sans mise à mort, car estoquer les toros est interdit là-bas depuis la fin des années 20.
Après avoir réalisé une grande faena face au toro "Corisco", Mario Coelho, qui s'était muni d'une épée de vérité, leva cette dernière et porta l'estocade, bravant ainsi l'interdit.
Peu importe l'amende ou la sanction. Il fut même célébré et porté en triomphe. Plus tard, il s'expliqua en affirmant que "matador de toros" était son métier, et qu'il était incompréhensible de pouvoir estoquer les toros dans tous les pays taurins sauf le sien, le Portugal.
L'honneur d'un maestro, en parfaite connaissance de sa profession, et du rite taurin, car le toro brave doit mourir dans l'arène et non pas en coulisses.

Florent