mardi 27 août 2019

Peñafiel

En arrivant à Peñafiel par la route venant du Sud durant les fêtes locales, le chemin est bloqué par les barrières de l'encierro. À cet endroit sont situés les corrales dits de Valdobar, où avant 9 heures 30 du matin, les gens s'agglutinent afin de voir les bêtes qui vont parcourir l'encierro. Les murmures sont tellement nombreux autour de cet enclos que l'on dirait qu'il renferme des aurochs. En fait, il s'agit de novillos au gabarit plutôt modeste. Quoi qu'il en soit, l'appel des cornes crée l'engouement.
Pendant ce temps, derrière la statuette de San Roque, le saint-patron de Peñafiel, on entend la cloche d'une chapelle retentir sans arrêt jusqu'au pétard signifiant le départ de l'encierro.
Et l'encierro de Peñafiel, il est extrêment long, pas moins d'un kilomètre et demi entre les corrales et la "Plaza del Coso", centre névralgique de la fête.
Une grande place, de construction empirique, et surplombée par un château. Pendant la semaine des fêtes de San Roque, au pied des balcons de cette place, on donne des capeas, un festival, une corrida à cheval, et un concours goyesque de recortadores.
Peñafiel, en Castille, dans la province de Valladolid, c'est vraiment un lieu à voir.
Les rendez-vous taurins, pourtant, sont très nombreux à cette date. Il ne convient guère d'aller bien loin pour en trouver. En France, traditionnellement, on a des toros à Bayonne, Dax, Béziers et Roquefort-des-Landes autour du 15 août.
Mais il faut sacrifier les habitudes et un jour découvrir d'autres endroits. Des fêtes populaires, célèbres ou méconnues. Des arènes où parfois les torils sont des portes de garages. L'héritage historique, et l'engouement de ces fêtes. Tant de lieux où les arènes se remplissent à l'appel du toro.
La curiosité de Peñafiel, ce sont les capeas en double. On ouvre la porte une première fois pour faire entrer un toro en piste. Et une seconde, afin qu'un toro navigue dans le périmètre situé autour. Sacré folklore.

Florent

dimanche 11 août 2019

La peur aux trousses


Au fil des années, les routes du mois d'août ne se ressemblent jamais. Je me souviens une fois avoir fait le chemin vers les novilladas de Carcassonne avec un copain. Et puis, quelques mois plus tard, silence radio, le voilà disparu de la circulation. Il ne donna plus de nouvelles et on ne le revit jamais dans une arène. Quelques années plus tard, j'ai appris qu'il s'était en réalité coupé du monde pour devenir prêtre.
À Parentis, où l'on fête cette année le centenaire de la première course, il y a eu un bouquin sur l'histoire de la tauromachie locale, signé Jean-Pierre Fabaron, avec comme titre éloquent "La peur aux trousses".
Hier, pour la novillada d'Aguadulce, ce titre avait de façon frappante de quoi revenir en mémoire.
En cause, le combat du dernier novillo, "Herradillo", numéro 31, de gabarit normal, bien armé, et destiné au mexicain Héctor Gutiérrez, qui déjà avait montré peu de confiance lors de son premier combat.
Face à ce sixième, il a littéralement été pris de panique, chutant même à cause de l'effroi après avoir essayé de porter l'épée. Chose surprenante, car il semble jusqu'à présent mener une carrière fort honorable.
Mais le pensionnaire d'Aguadulce, qui avançait lentement, attendait, réfléchissait, et surtout l'observait avec un regard perçant, sembla le déstabiliser complètement.
Dans l'arène, on évalue toujours les toreros en fonction de leur métier, de leur expérience et de leurs capacités. Et aussi par rapport à leurs adversaires et leur degré de difficulté. Parfois, certains dépassent les limites du courage et sont héroïques.
En revanche, ce métier étant si difficile, jamais on ne dira ou écrira d'un torero qu'il a manqué de courage.

Florent

lundi 29 juillet 2019

Allez viens mon Camillon


Il devait être sacrément torché le préposé aux pancartes annonçant hier à Orthez les toros de Prieto de la Cal. Le sixième "Comilón" (ce qui caractérise en espagnol celui qui a un grand appétit), numéro 37, était devenu "Camillon".
En France, l'anomalie ou la curiosité sur panneau ou programme taurin n'est pas une rareté. On avait déjà vu par le passé en d'autres lieux un "Pietro de la Cal" à la place de Prieto de la Cal, laissant présager une possible existence de toros braves en Sicile, dans les Pouilles ou en Toscane.
Là, Camillon, il fallait tout de même oser.
Les six toros de Prieto de la Cal, tous détenteurs du typique pelage jabonero, et en dépit d'armures malheureusement abîmées pour la plupart, ont parfois montré le tempérament âpre et difficile connu chez nombre de leurs aînés.
Durs pour trois d'entre eux, dont le cinquième "Limpias botas", qui sauta dans callejón et fut manso. Il portait le même nom qu'un spectaculaire toro de Prieto de la Cal combattu il y a quelques années lors d'une corrida-concours à Arles.
Chez les matadors, la faena la plus aboutie a été celle d'Alberto Lamelas au premier, parce qu'elle était exposée, sincère, en se replaçant sans cesse face à un adversaire court de charge et qui gardait la tête haute. Hélas, le torero termina chacun de ses combats par des épées tombées.
Le vénézuélien Jesús Enrique Colombo n'a pas fait preuve de la fraîcheur qu'il possédait lorsqu'il était novillero, posant les banderilles loin et à corne passée, et avec une envie limitée.
En général, les lidias ont été moyennes voire médiocres, à l'exception de celles menées par Iván García, l'un des meilleurs subalternes à l'heure actuelle. Et les premiers tiers ? Pas terribles, et sur dix-huit rencontres entres toros et cavalerie, peu ou pas de piques bien placées.
Le troisième toro de Prieto de la Cal, "Novatón", fut encasté, et avec de vraies possibilités au dernier tiers sur les deux cornes. Malheureusement, Angel Sánchez n'en a pas profité et semble rapidement s'être découragé, laissant complètement passer une chance de se tailler un succès.
Dommage, car ce qui pourrait paraître comme un succès anodin dans une petite arène française ne l'est pas. Il y a trois ans, la corrida d'Hoyo de la Gitana pour les fêtes d'Orthez était le dernier espoir et la seule balle dans le barillet de la carrière d'Emilio de Justo. Cette chance, de par son courage, son toreo classique et sobre, il sut la saisir. Et en lui demandant maintenant, Emilio de Justo répondrait certainement et avec honnêteté que tout est parti d'Orthez.

Florent

lundi 22 juillet 2019

Comme des bleus


Si on était des enfoirés, on écrirait que la bronca destinée hier soir à Marie Sara à sa sortie des arènes a vaguement dû lui rappeler certains moments de sa carrière de rejoneadora.
Mais vu que l'on n'est pas (que) des enfoirés, on dira que cela fait partie du métier, avec de bons moments et d'autres bien pires, qui forgent les souvenirs. En parlant de carrière, la cavalière originaire de Paris a commencé la sienne dans les années 80, à une époque de grande médiatisation de la corrida.
Et pour ce qui s'est passé hier à Mont-de-Marsan, on aurait tort de faire reposer la faute sur sa seule qualité de prestataire de services. Car tous les chaînons de l'organisation sont responsables de ce qui s'est passé.
Mais au fait, comment est-il possible d'avoir accompli un tel raté ?
D'embarquer deux toros comme ceux sortis en 1er et en 6ème bis ? Comment ne pas avoir eu la sagesse – car aux dernières nouvelles les toros étaient connus, visibles depuis les corrales, et ne sont pas passés directement du camion à l'arène – de mettre à la place le toro de La Quinta qui restait en coulisses ?
Pour avoir eu la chance d'aller au campo chez Victorino Martín il y a moins de deux mois, on pouvait remarquer que les lots en attente étaient nombreux : Madrid, Nîmes, Soria, Burgos... et dans d'autres enclos, les novilladas du fer de Monteviejo pour Céret et Villaseca de la Sagra. Étrangement, le lot pour Mont-de-Marsan n'était pas encore défini. Et c'est ce qui explique le lot disparate et extrêmement inégal vu hier aux arènes du Plumaçon, avec plusieurs toros très petits et indignes non seulement d'une arène de première catégorie, mais de toute course pour laquelle il est écrit "Corrida de toros" sur l'affiche. Curieusement, l'an dernier, des lots de troisième catégorie, comme par exemple ceux de Santoña (Cantabrie) ou Corella (Navarre), étaient supérieurs en présentation.
Aux critiques fondées de l'afición, on a souvent répondu ces dernières années à Mont-de-Marsan qu'elles émanaient de néophytes ou de protestataires sytématiques. Mais toujours en les prenant à la légère et jamais au sérieux.
Sérieux, trois toros l'étaient davantage hier par rapport au reste du lot. Le deuxième, exigeant, face auquel Javier Cortés a effectué une faena engagée ; le quatrième, noble, avec un combat sérieux d'Octavio Chacón ; et le difficile cinquième, qui s'est rapidement orienté.
Si l'ambiance est devenue délétère à cause de la mauvaise présentation des toros, le bon public de Mont-de-Marsan n'a pas oublié d'ovationner les trois matadors à leur sortie des arènes : Octavio Chacón, Javier Cortés et Juan Leal. Car ils ont été mis en porte-à-faux en étant dans l'obligation d'estoquer plusieurs toros de présentation indigente, et dont le combat fut pris en dérision sur les gradins. Tout cela alors que l'un de leur camarade, le banderillero José Antonio Prestel, était à l'infirmerie, encorné par le cinquième toro.
C'est terrible dans une même corrida d'entendre une partie du public susurrer la musique d'Intervilles alors que le danger est réel et avéré, et vient de frapper par un coup de corne.
Avec de très bonnes affluences enregistrées pour les cinq corridas des fêtes de la Madeleine en 2019, il y a tout de même espoir, et la place pour faire autre chose. Plutôt que de se contenter du 10ème ou 11ème lot d'un élevage, chercher davantage d'originalité. Cette année, les cartels de toreros tenaient largement la route, mais au niveau ganadero, c'était répétitif, et c'est ce qui a coincé dans le résultat final.
Il conviendra à l'avenir de réfléchir davantage, en se démarquant, en tentant de trouver une identité propre, tout en sachant qu'il y a toujours du monde et des aficionados fidèles à Mont-de-Marsan pour remplir les arènes.
Concernant les dernières corridas de clôture des fêtes de la Madeleine, de registre torista, il n'y avait pourtant rien eu à dire en présentation. Que ce soit pour le lot de Dolores Aguirre de 2018, sérieux mais assez décevant en comportement, que pour celui de 2017, d'Adolfo Martín, digne de Madrid, dur, difficile, mais passionnant de bout en bout.
Et puis, pourquoi ne pas innover, ou renouer avec une corrida-concours, qui jadis avait sa place sur les cartels de Mont-de-Marsan ? Avec des toros sérieux et soigneusement choisis. Il y a, au Plumaçon, un public apte à suivre ce type de corrida. On le dit depuis des années.
Hier, l'orage a grondé. Avec intermèdes musicaux entre chaque toro, certains s'attendaient à un final comme un chemin de roses, en apothéose. En fait, c'est la bronca qui a été belle. À 20 heures 30, les coussins ont remplacé les roses.


Florent

samedi 20 juillet 2019

La gare de Collioure


Pour se rendre d'une feria à une autre, comme de Céret à Mont-de-Marsan, les moyens sont multiples et en constante évolution.
En train, c'est jouable, à condition de se lever tôt pour ne pas rater la corrida du soir. Choisir au hasard une gare des Pyrénées-Orientales : Collioure tiens, puis changer à Narbonne, prendre jusqu'à Bordeaux un train Corail, et ensuite un TER entre Bordeaux et Mont-de-Marsan, où les arènes sont en contrebas de la gare. Trois trains au total. 6 heures approximatives de trajet... sans compter le temps d'attente entre chaque correspondance.
Au passage, Collioure est aussi un endroit tauromachique d'importance, car il y a eu des arènes durant près d'un demi-siècle sur le quai de la gare, jusqu'en 2011, date de la dernière course célébrée dans la commune, une novillada des héritiers de Christophe Yonnet.
Il y a dix ans encore, l'activité taurine de Collioure était quelque chose d'intact, et que rien ne paraissait menacer.
La veille du départ, à Portbou, de l'autre côté de la frontière, j'avais demandé à un buraliste un paquet de Lucky Strike. Histoire de ne plus être à la dèche en soirée, de faire comme les copains, d'en fumer une, deux ou trois, mais surtout, d'avoir son propre paquet ! Et puis, statistiquement et socialement, c'est moins compliqué de faire une rencontre, surtout quand on est timide ou réservé, car il y aura toujours une clope ou un briquet à se faire demander, la possibilité d'en fumer une ensemble, de partager une anecdote ou un regard. La cigarette, c'est vraiment un lien social bizarre. Neuf ans avant d'arrêter un tel poison.
Le village de Portbou, situé à la frontière et appartenant à la province de Gérone, est quasiment délaissé. C'est une ancienne étape de voyageurs qui semble appartenir à une autre époque. Il faut, par ailleurs, voir au moins une fois cet énorme hall de gare, témoin du grand passé ferroviaire de l'endroit. Dorénavant, beaucoup moins de trains y passent.
Côté français, la ligne et les paysages sont jolis, entre Cerbère, Banyuls-sur-Mer, Port-Vendres, Collioure, Argelès-sur-Mer, en direction de Perpignan, dont la gare était le centre du monde de Salvador Dalí.
En dix ans, bien des choses ont changé sur le plan tauromachique et ferroviaire.
A Céret, en 2009, y'avait eu des toros portugais très armés, encastés et sauvages de Manuel Assunção Coimbra, une bonne surprise, puisqu'ils avaient été reconduits l'année d'après. On avait pu admirer également la précieuse et rare torería de Frascuelo, qui avait déjà dépassé les 60 ans, tandis que Morenito de Aranda s'était révélé lors de cette feria.
A Mont-de-Marsan, Sergio Aguilar avait triomphé face aux toros de Fuente Ymbro en coupant trois oreilles, avec une grande main gauche et de belles estocades. La possibilité, une fois encore, de caser qu'il était quand même un sacré matador.
Attention toutefois à ne pas trop idéaliser ces années-là. Les piques étaient déjà trop en arrière, les toros arboraient déjà les fundas au campo, les indultos paraissaient généreux, les ferias étaient souvent basées sur des élevages similaires (et de même origine), et les organisateurs de corridas et de novilladas du Sud-Ouest étaient déjà de grands susceptibles.
Mais à Collioure, on faisait encore sortir du toril des cornus chaque 16 août. Et une arène sur le quai d'une gare, c'est forcément quelque chose qui en jette.

Florent

(Image ancienne : vue d'ensemble de Collioure, avec en bas à droite les arènes et la voie ferrée)

mardi 16 juillet 2019

Bières à 1 euro 50, aussi froides que le coeur de ton ex


En arrivant près d'un vendeur ambulant de la Calle Estafeta, la semaine dernière à Pamplona, on pouvait remarquer sur une pancarte la curieuse inscription "Bières à 1 euro 50, aussi froides que le coeur de ton ex". Il faut reconnaître que l'argument marketing était aussi marrant qu'excellent.
Nettement moins marrante fut en revanche la corrida de Saltillo combattue dimanche après-midi à Céret. Il faut, en outre, dire et écrire sans détour, et tant pis pour les susceptibilités, que ceux qui ont sifflé Fernando Robleño à sa sortie des arènes sont d'authentiques crétins.
S'il n'était pas dans son meilleur jour, payant aussi la débandade de son puntillero, il ne méritait absolument pas un tel traitement, après tout ce qu'il a pu faire sur le sable de Céret.
Quant à ceux qui cherchaient des enseignements sur le sorteo distribué à l'entrée des arènes avant la corrida, ils se plantaient en examinant et commentant les poids des toros. Ce qui pouvait être intéressant, en revanche, était de regarder les âges, en remarquant que tous les toros ou presque étaient nés en 2013. Presque six ans, ce qui pour des toros d'un élevage comme celui de Saltillo, avait de quoi laisser présager des combats rudes, âpres et difficiles. Et ce fut le cas.
Le genre de toro dur qui contribue historiquement à la réputation des arènes de Céret. S'il a forcément de quoi plaire aux aficionados les plus exigeants, son combat doit être apprécié par un public attentif, et aussi, un minimum indulgent.
Mais c'est aussi grâce à une corrida comme celle-là que l'on peut voir les limites de l'afición de certains, ainsi que leur superficialité. Car il est paradoxal d'écouter des aficionados déclarer leur passion pour les toros durs en voulant les voir toréés comme les toros commerciaux qu'ils dénigrent.
A un moment où des subalternes galéraient à poser les banderilles face à un toro redoutable et sur un terrain très réduit, on pouvait entendre une gênante hilarité. C'est alors qu'en regardant mes voisins de gradins, je leur ai dit qu'ils n'y connaissaient rien, en leur expliquant par ailleurs pour quelles raisons.
Idem pour ceux qui sifflaient le moindre contact à la pique du sixième Saltillo, un toro manso, qui fuyait et cherchait la sortie à chaque rencontre. Après coup, peut-être que ceux-là purent comprendre – ou pas – l'utilité de la pique et son impérative nécessité quand se trouve en piste un toro couard, manso, dangereux et puissant.
Car face aux vieux et beaux toros de Saltillo, redoutables et avisés, ressortir sur ses pieds était déjà une prouesse.
Les deux autres matadors à l'affiche, Javier Cortés et Gómez del Pilar, s'en sont sortis de façon méritoire. C'est même curieusement le plus jeune, Gómez del Pilar, qui joua le plus souvent le rôle du chef de lidia, en étant par ailleurs doté d'une cuadrilla admirable, composée de Raúl Ruiz, Iván Aguilera et Pedro Cebadera, le subalterne chauve qui au dernier toro alla clouer une superbe paire de banderilles.

Florent

(Image de Muriel Haaz : Un toro de Saltillo au balcon)

lundi 15 juillet 2019

Solera, ça veut dire prestige


Niveau toros, la Catalogne est un désert où les cornes et les affiches ont peu à peu disparu. Et ce des deux côtés de la frontière, Collioure, Port-Barcarès, Argelès, Saint-Cyprien, Figueres, Sant Feliu, Lloret, Olot, Gérone, Barcelone aussi bien sûr ! Dans la Catalogne des corridas ne restent que Céret et Millas.
Céret, l'une des plus sérieuses et même plus exigeantes plazas de la planète taurine. Et puis, à Céret, ils n'aiment pas trop donner des oreilles. Pourtant, du fait de les décerner avec parcimonie, cela renforce leur valeur lorsqu'elles sont accordées. Mais avec la dureté de cette arène, cela reste rare.
Alors, goûter à un triomphe inouï en ces lieux, c'est quelque chose de sacrément difficile.
Plusieurs années en arrière, si quelqu'un avait dit qu'un torero français s'y taillerait un succès d'anthologie, on ne l'aurait probablement pas cru. Car Céret est une arène où peu veulent aller.
En 2017 déjà, pour sa présentation dans cette plaza, Maxime Solera était passé tout près du triomphe face à une novillada de Raso de Portillo.
Raphaël, son père, originaire de Port-Vendres, a été novillero dans les années 80. Et son frère, pour sa part, fut razeteur. Les toros, dans la famille, c'est quelque chose d'important. Mais à l'école taurine qu'il fréquentait, lorsqu'il était plus jeune, Maxime Solera a dû entendre de dures critiques. On lui a dit qu'il ne savait pas toréer, pouvait arrêter, et qu'il était ainsi inutile de continuer. En 2018, un genou déglingué par une sérieuse blessure en début de saison a failli compromettre la suite de sa carrière.
Si on regarde dans le dico, "solera", en espagnol, ça veut dire prestige. Et avec audace, le coeur et le sang-froid d'un samouraï, il y a possibilité de faire de grandes choses.
Comme deux ans auparavant, Maxime Solera est retourné à portagayola, face au toril. Cette fois, le novillo de Monteviejo l'a pris de plein fouet, pour un accrochage terrifiant. Le novillero s'est relevé avec l'habit poussiéreux, alors que son adversaire se cassa une corne et dut être remplacé.
Tandis qu'il venait de s'en tirer miraculeusement, Maxime Solera est retourné face au toril pour recevoir le réserve d'Urcola.
A cet instant-là, déjà, il y a ceux qui ne veulent plus voir. Ceux qui se cachent les yeux, et sifflent, par peur.
Mais cette fois, la passe initiale à genoux est réussie. Et une chance pour le novillero d'avoir face à lui un bon adversaire d'Urcola. La lidia est bien faite, en gardant pour le tiers de piques un seul subalterne en piste.
A la muleta, il y a des cites de loin, de la distance, du courage, de l'envie, de la rage. Maxime Solera parvient à transmettre dans chaque série, et on remarque son bonheur d'être là, sa sérénité aussi. A la fin, le coup d'épée qui arrive est extraordinaire, en abandonnant la muleta, et en se jetant sur les cornes. Digne des toreros les plus courageux de l'Histoire de cette profession. Deux descabellos n'ont pas empêché le triomphe, les deux oreilles.
Obtenir deux oreilles à Céret pour un novillero ne peut être un aboutissement, mais c'est une étape dans une carrière, et le symbole d'un engagement remarquable, sans faille. Quelle puissance, et quelle détermination. Au dernier Monteviejo par ailleurs, Maxime Solera ne se contenta pas du succès précédemment acquis, et mena encore une fois parfaitement la lidia, embarquant ensuite avec force dans la muleta un novillo pourtant assez réservé. Une autre estocade, bien placée, et différente cette fois, al recibir.
Maxime Solera pouvait quitter les arènes a hombros, chose qui n'était pas arrivée depuis fort longtemps à Céret pour un novillero, et pour un français. Une arène où tout commença pour lui à genoux, face au toril. On se souviendra longtemps d'images de cette matinée, et de cette détermination fabuleuse. Il y a des choses inexplicables, comme la beauté de ce triomphe.

Florent

(Image de Muriel Haaz : le tour de piste de Maxime Solera après avoir combattu "Hurón", novillo d'Urcola)

vendredi 5 juillet 2019

Passionarito, numéro 319


Dimanche dernier est sortie sur la piste de Boujan-sur-Libron l'une des novilladas les mieux présentées que l'on ait pu voir en France ces dernières années, avec le fer portugais de Veiga Teixeira.  
Des novillos finement armés, et avec beaucoup de trapío, ce qui n'a rien à voir avec le poids et le volume. Des novillos musculeux, et dans le type de leur origine. Beaucoup d'entre eux ont été justement ovationnés au moment où ils apparurent sur le sable.
En comportements, tous eurent tendance à s'éteindre au fil des combats, avec toutefois de vraies possibilités chez le 1, le 4 et le 6.
Il est rare de nos jours de voir annoncés pour une corrida ou une novillada à pied des cornus de Veiga Teixeira. Tous ou presque sortent au Portugal pour les "touradas", où se succèdent rejoneadors et forcados.
Veiga Teixeira, c'est se souvenir d'une corrida d'extraordinaire présentation en 2012 à Orthez. Digne de Madrid et de toutes les plus grandes plazas.
En chef de lidia, il y avait ce jour-là Fernando Robleño, qui sans le savoir était en train de vivre sûrement la semaine la plus folle de sa carrière. Seul contre six toros de José Escolar Gil le dimanche 15 juillet à Céret, corrida de Veiga Texeira le samedi 21 à Orthez, et corrida de José Escolar Gil (et le combat face au fameux "Canario") le dimanche 22 à Mont-de-Marsan.
A Orthez, en première position, le toro "Passionarito", numéro 319, de pelage castaño, de Veiga Teixeira, avait mis près de dix minutes pour sortir du toril. Une fois dans l'arène, ce fut un toro d'une combativité remarquable. Encasté, puissant, sauvage et rugueux. Cinq piques, un grand combat, et une énorme ovation à l'arrastre. L'inoubliable souvenir de ce toro.

Florent

(Image d'archives de Campos y Ruedos : "Passionarito", numéro 319 de Veiga Teixeira, le 21 juillet 2012 à Orthez)

jeudi 4 juillet 2019

Les derniers héros


Et puis il y a ceux que personne n'attend. Ceux dont on ignore le nom, et que nul n'osera engager.
Seules des organisations indépendantes peuvent se permettre la folie de les appeler à l'affiche. Car quand une arène est gérée par une grande écurie, il faut caser les protégés des uns et des autres, avec peu de place pour les originalités. Peu ou pas de place pour des novilleros comme Francisco Montero.
De ceux qui historiquement sont allés ou vont dans les capeas, dans des "plazas de carros", qu'il faut traduire par places de charrettes. Ils n'appartiennent pas tout à fait au passé, la preuve, car certains tentent encore crânement leur chance dans les capeas. Là où les toros sont vieux, imposants, et où, les cornes longues, naviguent dangereusement et caressent parfois les fémorales. Sans penser à la première ambulance, au bloc opératoire, ou à l'hôpital le plus proche.
Il était risqué d'engager Francisco Montero en remplacement de Manuel Ponce (les deux sont de Chiclana de la Frontera, dans la province de Cádiz), samedi dernier à Boujan-sur-Libron. Compte tenu de son métier, et surtout du fait des cornus qui attendaient en coulisses...
Montero s'est fait connaître par des images le montrant affronter dans des capeas des toros imposants, vieux et le plus souvent très armés. Pour autant, ce n'est pas la même chose d'aller voler quatre ou cinq passes dans une capea, que de s'habiller de lumières et d'assumer la responsabilité de deux lidias intégrales.
Pari risqué, avec une double inconnue. D'un côté avec un novillero, Francisco Montero, et de l'autre avec cet élevage portugais, des héritiers d'António Silva. Des novillos terrifiants en clichés, dont les volumineuses carcasses semblèrent avoir perdu à cause du long trajet et de la chaleur écrasante. Il y avait aussi plusieurs armures abîmées après avoir cogné contre divers murs et parois.
Néanmoins, la novillada était forte, grande, et tout sauf une partie de plaisir. C'est quelque chose d'aller défier un pavillon complètement inconnu des radars de la tauromachie à pied, quand on a débuté en novillada piquée deux ans auparavant, et sans avoir estoqué aucun toro ou novillo depuis.
Par esprit de camaraderie, et d'entraide, les figuras, qui elles parfois sont grassement rémunérées dans de petites arènes et face à des toros bien plus commodes, n'ont sans doute pas envoyé un petit message à Francisco. Du moins, c'est ce dont on se doute.
Et elle est là l'une des grandes injustices de la tauromachie. Des toreros vedettes peuvent passer des saisons à affronter des toros commodes alors que leur métier devrait les obliger à davantage, quand d'autres toreros ou novilleros, récents dans la profession, sont à chaque fois confrontés à des étapes de montagnes.
Une fois en lice, l'inconnu doit assurer dans l'arène. Et à Boujan, Francisco Montero s'en est très bien sorti. De l'émotion, et un véritable esprit novillero, avec courage et détermination dans son combat face à "Groselha", numéro 83. L'épée le priva d'un trophée mérité et valeureusement acquis.
La tauromachie a une nouvelle fois montré qu'elle était aussi une scène de l'improvisation, où même dans une immense adversité, des inconnus pouvaient sortir de l'ombre. Grandis par le succès.

Florent

(Image de Muriel Haaz : Francisco Montero face au sixième novillo d'António Silva, le 29 juin à Boujan-sur-Libron)

jeudi 27 juin 2019

L'arène et la fête foraine


On raconte qu'un jour, lors d'une audience devant une Cour d'assises, maître Dupond-Moretti a entonné du Georges Brassens du bout des lèvres. Il était dans un rôle inhabituel dans cette affaire, en se trouvant avocat de la partie civile. Quelque chose de rare, car durant sa carrière, Éric Dupond-Moretti s'est illustré le plus souvent comme avocat de la défense.
Il était dans ce rôle inédit afin d'honorer la mémoire d'un homme victime d'un crapuleux et sordide assassinat. C'était un marginal qui pensait qu'on l'emmènerait visiter Sète, alors qu'il fut en fait tué sur une route de l'Hérault dans des circonstances machiavéliques. Les coupables firent croire que son cadavre correspondait à une autre identité. Tout cela pour une histoire d'assurance vie.
Alors, face à ces terribles faits, maître Dupond-Moretti avait enfilé la robe afin de représenter la victime, à qui il ne restait pas d'entourage, ou presque pas. Car après tout, chacun a le droit d'être défendu, y compris les victimes solitaires.
Ogre des assises de par sa réputation, Éric Dupond-Moretti est souvent critiqué au regard de chaque actualité et du fait des personnes qu'il est amené à défendre. C'est pourtant cela le métier d'avocat. Et lui, c'est un homme de passions, de convictions, à qui la tauromachie plaît. Quand lui fut proposée la possibilité de présider la novillada sans picadors de La Brède, l'autre jour, il n'hésita pas un seul instant. A l'heure où bien d'autres personnalités se cachent pour aller aux arènes, lui était là, au premier plan.
Dans l'arène girondine, alors qu'un nouvel été venait de commencer, un enfant demandait à son père "Ce toro, Papa, a-t-il déjà mangé des gens ?". Dans les mots et l'imagination d'un enfant, on retrouvait parfaitement ce qu'incarne le toro de combat dans l'arène, avec les notions de puissance et de danger. Avec les années, peut-être que l'enfant découvrira davantage la tauromachie. Ou bien, peut-être qu'il n'y aura pas de lendemains et qu'il ne se rappellera même pas avoir assisté à une course.
S'il continue, avec assiduité, il remarquera que la difficulté des toros est variée, et qu'en présentation, en présence et en armures, certains font plus peur que d'autres. En fonction de ses préférences, il goûtera davantage aux après-midi de lumières, des vedettes et des triomphes, ou bien aux après-midi de poussière, avec des toros durs et des toreros réputés pour leur courage.
Derrière l'arène, le décor est surprenant. On voit une fête foraine et un manège qui dépasse du dernier rang. Pour l'enfant, il y a dilemme entre arène et fête foraine.
Pendant ce temps-là, le manège de la saison taurine lui aussi s'emballe. Ce samedi 22 juin, José Tomás torée à Grenade, mais il n'est pas le seul à faire le plein, car à Alicante, la corrida où torée Andrés Roca Rey affiche elle aussi le "No Hay Billetes", avec Sébastien Castella et José María Manzanares face aux toros de Juan Pedro Domecq.
Mais dans ces journées d'été, les endroits taurins sont multiples, éparpillés sur le territoire et dans des arènes de différentes catégories. À La Brède, face au sixième toro de Fuente Ymbro, dans un sobre costume bordeaux et or, le sévillan Juan Ortega accomplit et dessine le beau toreo dont on a entendu parler en début de saison. On a l'impression qu'il torée pour le plaisir, et en voulant également respecter les canons, en citant de face ou de trois-quarts. Sobriété, élégance, et torería. Le début de faena par doblones était vraiment splendide. De ce 22 juin, La Brède n'était pas le rendez-vous le plus convoité de la planète taurine. Mais cette façon là de toréer, elle donne du respect et de la catégorie, sur n'importe quel sable.

Florent