mercredi 17 avril 2019

Loterie


Du survêt au costume de lumières. Ou presque. C'était il y a un an, exactement à la même période.
Un après-midi ensoleillé, dans l'élevage d'Andrés Moreno, à Camprodon, juste après la frontière, à quasiment 1.500 mètres d'altitude.
J'adore le département des Pyrénées-Orientales, sa variété de paysages. Et sa traversée, de la mer jusqu'aux montagnes. En vacances chez ma grand-mère, du côté de la Salanque, c'était la route habituelle pour aller à Céret au mois de juillet. Un mois savoureux lorsqu'on est écolier, collégien, lycéen ou étudiant, car il signifie que l'on est encore au début des grandes vacances.
Cette fois, en avril 2018, le voyage est un peu plus long, et va donc jusqu'à Camprodon, dans la province de Gérone. En passant notamment par Le Boulou, Céret, Amélie-les-Bains et Arles-sur-Tech. Avant de partir, ma grand-mère m'a demandé de faire un loto en vue du tirage du soir. Arrêt impératif à Prats-de-Mollo, au premier bureau de tabac venu, car sur la route, c'est l'ultime commune du côté français. Il y a quelque chose de liturgique pour les anciens dans le fait de jouer à la loterie. Une résignation face au résultat final, car la probabilité de (gros) gain est démesurément faible, mais à la fois, l'infime espoir du ticket gagnant qui existe. Je lui apporterai au retour.
À Camprodon, avec le ganadero et matador retiré Andrés Moreno, il y a son gendre Enrique Guillén, lui aussi matador d'alternative, et le novillero qu'il "apodère", le français Maxime Solera.
Quelques jours après, Solera a un sacré rendez-vous à Aire-sur-l'Adour. Un mano a mano, au cours duquel il doit affronter trois novillos, de Raso de Portillo, María Cascón et Palha ! Mais en réalité, c'est cuit. Une blessure au ménisque subie à l'entraînement et qui traîne depuis deux mois empêche tout espoir de se rendre à Aire pour ce 1er mai 2018. Le novillero n'a pas encore déclaré forfait à cet instant-là, mais il est conscient de cette issue. La convalescence paraît interminable, l'attente est insupportable, car à chaque nouvelle saison, un novillero repart de zéro, avec tout à prouver une fois de plus.
Maxime Solera a été lancé par un succès dès sa deuxième novillada piquée fin 2016 à Peralta, où il a obtenu le prix au triomphateur de la feria. Et il s'est véritablement révélé aux yeux de l'afición française devant une novillada de Dolores Aguirre à Boujan-sur-Libron, et surtout face aux Raso de Portillo à Céret. Deux grands défis, parmi ses toutes premières novilladas piquées.
Mais quel enthousiasme, quel caractère, et quel esprit de novillero. À Céret, l'envie de décrocher le gros lot le conduira deux fois à portagayola. Et face à un Raso de Portillo qui n'était pas un sucre d'orge, malgré son peu d'expérience, il alla chercher sur la corne gauche, en avançant la jambe, et en s'exposant énormément, des naturelles de vérité. La lidia, au préalable, avait été excellente, et le triomphe passa... tout près. À cause de l'épée, le succès se limita à un tour de piste, mais l'impact était indéniable et il n'eut que de bonnes conséquences pour la carrière du novillero.
Aujourd'hui, une écrasante majorité d'apprentis toreros déclare que son plus grand rêve, c'est "d'être une figure de la tauromachie". On leur dit qu'il faut couper des oreilles, être en quête d'une alternative rapide, pour une ascension fulgurante. Mais après ? Combien ont déchanté et buté à cause d'opportunités bien trop maigres à l'échelon supérieur ?
Le chemin de Maxime Solera est différent. Il s'inscrit dans la durée. Il y a le désir d'aller au bout des choses, en étant patient, avec comme objectif celui de lidier avant de couper les oreilles. La sincérité de cette démarche est honorable. Il a eu raison d'être patient. Cette année, en Europe, il va commencer la saison par Arles et Aire-sur-l'Adour, où il a été de nouveau engagé malgré son forfait de l'an passé. Maxime Solera est convaincu qu'il y a une place à prendre pour un torero français dans le créneau des corridas toristas. Et c'est bien vrai, car cela fait des années que l'afición tricolore attend.
Le jour de Camprodon, ma grand-mère, hélas, n'avait pas gagné au loto. Et si depuis elle est partie, je mesure pleinement à quel point sa présence, c'était mieux que de remporter n'importe quelle loterie. Retourner à Céret depuis Saint-Laurent-de-la-Salanque ne sera plus jamais comme avant.
Pour Maxime Solera, en tant qu'aficionado, on ne peut qu'admirer son opiniâtreté, en lui souhaitant de trouver fortune sur ce chemin qu'il a décidé d'emprunter. Il en connaîtra des étapes de montagne.

Florent

mardi 2 avril 2019

L'imprévu


C'est qu'avec cette histoire de changement d'heure, elle tombait tôt dimanche la corrida de Gamarde. Mon passager, lui non plus, n'avait pas prévu de s'y rendre initialement. Il faut dire que par beau temps, une corrida dans une arène couverte n'est pas ce qu'il y a de plus attrayant. Pourtant, il y avait de quoi y réfléchir, et c'est ainsi que la plaza afficha une très belle entrée.
Belles sont aussi ces routes des Landes, se frayant un passage au milieu de la forêt, même si certaines d'entre elles rappellent de bien douloureux souvenirs.
À Gamarde, qui est une petite arène, c'était une corrida de début de saison, la première en France en 2019. Le genre de corrida en guise d'échauffement, dit-on par habitude.
Depuis des années, certaines des figures proclamées ou auto-proclamées de la tauromachie se plaisent à affirmer "qu'aujourd'hui on torée mieux que jamais". Cela a, bien entendu, été contesté par des générations antérieures, avec raison et de véritables arguments.
Pablo Aguado, lui, ne toréait pas encore quand ce discours a été mis à la mode. Il a d'ailleurs commencé à toréer sur le tard, après ses vingt ans. Et, avec ce que l'on a vu dimanche, il paraît même capable de toréer aussi bien que certains revendiquant être au sommet de l'histoire.
Car ce qu'a fait Pablo Aguado, c'est intemporel. Le toreo. Et rien à jeter.
Pourtant, on se dit qu'un tel rendez-vous, on aura davantage de chances de le rencontrer dans une grande arène. Dans une petite plaza, on dirait que cela relève de l'imprévu. Pourtant, elles sont nombreuses dans l'histoire de la tauromachie les grandes faenas dans de petites arènes. Quand triomphe l'inattendu.
Face à "Aventurero", troisième toro de Castillejo de Huebra, d'encaste Murube, noble et mobile, Pablo Aguado a toréé de façon extraordinaire et livré un faenón. À la cape déjà, avec des véroniques, une media, et un quite par chicuelinas des plus suaves.
Il toréa sans forcer, comme une évidence. Un grand début de faena, et des séries à gauche en conduisant et en guidant le toro avec un temple immense. Et le final, avec des naturelles aux cites de face, fut somptueux. Petite arène, mais faena d'anthologie. La conclusion en trois temps limita la récompense à un trophée. Mais ce que l'on vit, cela faisait oublier la toiture des arènes, et voyager. Loin. Là, y'avait les palmiers, les orangers, Séville, Jerez et Sanlúcar.
En espérant pour Pablo Aguado qu'un jour prochain, il puisse réaliser ce type de faena dans une grande arène, avec la répercussion que cela mérite.
Face au dernier toro, du fer de José Manuel Sánchez, âgé de cinq ans, qui envoya cheval et picador au tapis, ce fut tout autre chose. L'adversité d'un toro brusque et difficile. Soulevé sans dommages, Pablo Aguado montra des recours, du métier, et des capacités pour vaincre. Sur le chemin afin de devenir un torero de premier plan.

Florent

(Image de Niko Darracq : Pablo Aguado face à "Aventurero" de Castillejo de Huebra)

mercredi 27 mars 2019

Roca Rey


"Roca Rey efface El Juli et Talavante de la carte de Jerez". C'est cette sentence, qui envoie du bois, que le journaliste Francisco Orgambides érigea en titre pour évoquer la corrida du 11 mai 2018 à Jerez de la Frontera.
En voyage, j'aime bien découvrir des journaux régionaux ou locaux. Là, en l'occurrence, le Diario de Jerez. Et pour cette corrida, un titre puissant, venant refléter parfaitement ce qui s'était passé en piste.
Jerez est une arène de deuxième catégorie, tout aussi secondaire sur le calendrier entre les rendez-vous de Séville et de Madrid. Mais comme cela arrive parfois pour certaines corridas qui paraissent sans enjeu, on peut tirer des enseignements.
Ce jour-là à Jerez, les toros de Núñez del Cuvillo, de modestes gabarits, n'avaient rien d'exceptionnel. Et les toros destinés à Roca Rey n'étaient pas spécialement meilleurs que ceux d'El Juli et de Talavante. Pire, par manque de forces et d'étincelles, ils semblaient davantage tirer vers le médiocre que le bon. Mais face à une telle opposition, le torero péruvien est parvenu à réaliser des prouesses, avec talent et créativité. Certes, Jerez de la Frontera est une arène où le public peut rapidement s'enflammer, bien plus qu'à de nombreux autres endroits, mais l'impression était là. Roca Rey souleva l'arène, coupant quatre oreilles et une queue, et surtout, sortit seul en triomphe.
Cette corrida, à elle seule, c'était l'illustration du tourbillon que représente Andrés Roca Rey. Une évolution très rapide de sa carrière, et la sensation que quelque chose est en train de changer dans la tauromachie. Comme une nouvelle époque.
Roca Rey a seulement 22 ans, et l'on espère qu'il tombera moins dans les travers que les vedettes auxquelles il semble succéder.
Déjà, en se prêtant au jeu du "bombo" à Madrid, il affrontera pour la prochaine feria de San Isidro la corrida d'Adolfo Martín, ce qui est quelque chose de fort intéressant. Espérons qu'il saura à l'avenir maintenir ce cap et se mesurer à une certaine variété d'élevages.
Roca Rey est arrivé au plus haut niveau avec fraîcheur, détermination, puissance dans sa cape et sa muleta, et aussi en foulant des terrains risqués, en s'exposant énormément devant les toros.
La tauromachie avait besoin d'un Roca Rey comme nouvelle vedette. Un vent nouveau. Actuellement, si l'on met à part José Tomás et le nombre restreint de corridas qu'il torée chaque année, Andrés Roca Rey est celui qui attire le plus de monde aux arènes. Et surtout, il met totalement en péril la hiérarchie établie depuis de longues années.


Florent

mardi 26 mars 2019

Céret 2004


Le matin, déjà, on avait l'impression d'assister à un truc d'un autre siècle. Avant la novillada, le ganadero portugais Fernando Pereira Palha, ôtant son couvre-chef pour répondre à l'ovation du public, semblait tout droit sorti d'un conte. Un personnage à part. Sans le savoir, c'est la dernière fois qu'il voyait ses protégés aux pelages multicolores combattre dans une arène française.
Cette feria de Céret 2004 avait commencé la veille, sous la pluie, avec une corrida de Luis Terrón aux défenses gigantesques. C'est la première fois que cet élevage faisait combattre une corrida pour des toreros à pied. La piste de Céret, déjà étroite, paraissait minuscule quand on regardait débouler ces bestioles du toril. El Cid n'avait pas été dans un bon jour, et le jeune matador catalan Serafín Marín avait été sérieusement blessé dès les premières passes de cape. El Fundi, qui était venu en remplacement d'Encabo, avait été ce sublime lidiador dont on parle forcément aujourd'hui avec nostalgie.
Et pour terminer cette feria, le dimanche 11 juillet à six heures du soir, une corrida avec six toros de Hernández Pla, d'encaste Santa Coloma. Six toros annoncés de 520 à 560 kilos. Six toros, Damito, Tasquero, Ventilado, Candilito, Conservero et Lancero. Six toros aux pelages gris. Dans le ciel, pas un seul rayon de soleil, et que des nuages.
Sur ce seul cliché, on a l'impression d'un instant unique et figé. Mais ce fut en fait la sensation de l'après-midi dans son intégralité pour quiconque assista à cette corrida. Une bataille constante. Des combats courts et intenses, et au fur et à mesure que la corrida avançait, la dureté des tiers de piques ne faisait aucun doute. Chacun savait ce qui l'attendait. Trois picadors visitèrent l'infirmerie ce soir-là.
Aurelio García, de la cuadrilla de Luis Francisco Esplá, spectaculairement renversé par le toro Candilito, numéro 217. Les lanciers José Olmo et Marcial Rodríguez eux aussi furent touchés par la fougue des terribles toros de Hernández Pla.
Des premiers tiers épiques, et en piste, le sang-froid de Luis Francisco Esplá, chef de lidia remarquable même dans l'adversité la plus grande. Avec lui, Gómez Escorial, valeureux torero, habitué à ce genre de batailles, et Fernando Robleño, qui avait superbement toréé de la main gauche un adversaire redoutable.
Sur cette image de David Cordero, on voit le toro Candilito renverser l'équipage du picador Aurelio García avec une monture d'Alain Bonijol. En apercevant les visages en tribune, ainsi que Jean-François Coste, membre de l'Association des Aficionados Cérétans, debout en second plan en callejón, on devine comme une inquiétude, et le souffle de la sauvagerie de ces toros.


Florent

vendredi 22 mars 2019

La Navarre, entre vert et désert


Quand j'étais petit, je pensais que l'Espagne était un pays plat, avec des palmiers partout. Des arènes dans chaque commune, que ce soit un hameau, une ville ou un village. Avec des corridas du 1er janvier au 31 décembre, et une fête permanente.
Un pays où les manteaux n'existent pas, et où il ne fait jamais moins de 25 degrés. Au fil des années, j'ai pu mesurer à quel point je m'étais planté.
Fitero, Navarre. Samedi 16 mars. 17 heures. Corrida des fêtes de San Raimundo. Deux novillos d'El Madroñal (encaste Murube) pour le rejoneador Mario Pérez Langa, et quatre toros de Hermanos Cambronell (encaste Domecq) pour Manuel Jesús "El Cid" et Javier Marín, le sobresaliente étant Enrique Martínez "Chapurra".
Et là, tu rigoles, tu te moques, en te disant à quoi bon aller voir un tel cartel en bois. Quelque part, tu as raison. Et puis, le même jour, il y avait à Valencia la réapparition du grand Paco Ureña, pour ce qui était le véritable événement tauromachique du week-end.
À Fitero, dont les belles arènes (qui ont une architecture très similaire aux anciennes d'Arnedo) datent de 1897, il y avait donc une corrida avec un rejoneador et deux matadors. Fitero, à ne pas confondre avec le picador préféré de beaucoup d'entre nous, le regretté André Floutié dit "Fritero", disparu au printemps 2013.
Sur le papier, l'affiche de cette corrida était moins intéressante que celles des dernières années dans les mêmes arènes.
C'est le premier paseo de l'année en Navarre. La météo est de la partie, et aux gradins soleil, les locaux, joviaux, sont pleins comme des huîtres.
El Cid, qui a choisi 2019 comme année de retraite, est à l'affiche. Et si, une fois de plus, il venait à livrer des gestes de grande classe ? Ce fut effectivement le cas, mais devant une opposition indigente. Car la majorité des toros de Cambronell, de mauvaise présentation, étaient invalides. Seul le dernier toro se sauva du naufrage. Javier Marín, matador du village voisin de Cintruénigo, sortit en triomphe accompagné du Cid après avoir coupé trois oreilles, en étant généreusement primé par un public venu le soutenir.
Quant au rejón, il est bien d'en regarder de temps en temps un échantillon afin de se faire une opinion. Assez bon cavalier, Mario Pérez Langa eut toutefois tendance à être théâtral voire de mauvais goût face à de bons novillos d'El Madroñal.
Fitero est un bled situé au Sud de la Navarre, une région agricole aux paysages tellement variés et étonnants. Le vert et les montagnes au Nord, et au Sud, le désert des Bardenas près de Tudela.
Une région où plusieurs élevages de toros sont purement destinés aux corridas, et d'autres, de caste navarraise, et majoritairement de pelages roux, vont dans les "festejos populares". Ceux qui remuent la poussière, montent aux arbres, ou sur les gradins d'une arène, comme ce fut le cas l'été dernier lors d'une fête de village. Ces toros de Navarre, Céret s'était aventurée à en annoncer et à en faire combattre. Des Merino Gil, des La Bomba, des El Ruedo, et des José Arriazu.
Si Pamplona est mondialement connue, il est aussi agréable d'aller dans toutes ces arènes de villages à l'identité forte. Tafalla, Sangüesa, Peralta, Lodosa, et bien d'autres.
Le long de la petite route qui mène aux Bardenas, on peut même trouver par hasard un petit élevage aux origines diverses. La Navarre, une région taurine propice aux rencontres improbables.

Florent

lundi 4 mars 2019

L'îlot de barbarie, il t'emmerde


En parcourant la presse quotidienne régionale la semaine dernière, on pouvait apprendre que le CRAC Europe avait ajouté une ligne à son catalogue de procédures. Cette fois, après avoir été déboutée en première instance, il était question de l'appel de l'association en question devant la CAA de Marseille, pour la demande d'interdiction des écoles taurines aux moins de 18 ans. Il faut dire qu'à chaque échec juridictionnel, le CRAC – et d'autres association anti-taurines – innovent en cherchant systématiquement un nouvel angle d'attaque.
La décision a été mise en délibéré et a bien peu de chances d'aboutir. Dans ses conclusions, si le rapporteur public M. Michaël Revert a demandé le rejet des requêtes car n'étant pas fondées en droit, il a également tenu des propos invraisemblables.
"Les corridas en France continuent de constituer une forme d'îlot de barbarie légale".
Loin de toute impartialité, ces propos ne correspondent à aucune réalité juridique, et méconnaissent complètement la jurisprudence : judiciaire, administrative et constitutionnelle, qui a toujours été favorable à la tauromachie.
Cette considération, au fond, est aussi dangereuse que scandaleuse.
Elle signifierait que chaque commune, chaque organisateur de courses, chaque acteur en piste, chaque spectacteur, est détenteur d'une parcelle de barbarie ! Cet ensemble formant un îlot, légal... mais barbare !
Ces propos inédits dans ces circonstances, s'ils ne risquent pas de jouer sur la procédure en cours, sont quand même fort contestables.
Car la barbarie, en saisissant le premier dictionnaire à portée de main, on remarque que c'est le caractère de quelqu'un ou de quelque chose d'inhumain.
Et la France a assez souffert en matière de tragédies barbares ces dernières années, depuis le début de l'année 2015 notamment, pour que ce terme puisse être utilisé pour qualifier des choses qui n'ont aucun rapport.
Mais nous sommes à une époque où la petite phrase et son impact importent davantage que le fond et les idées. Il est effrayant, et ce n'est pas nouveau en lisant de nombreux commentaires sur la toile, de voir que la corrida figure pour certaines personnes dans les hautes sphères d'une pyramide de l'horreur.
En France, la corrida existe depuis maintenant bien longtemps. Elle vient d'Espagne, le pays voisin, et son implantation chez nous dans des communes ou dans des régions est due à des raisons aussi nombreuses que passionnantes.
Aussi, elle perdure et intéresse, s'avérant être autre chose qu'une barbarie. Les territoires de la tauromachie en France, de la Méditerranée à l'Atlantique, sont par ailleurs bien plus qu'un petit îlot.
Et historiquement, il y eut même des corridas à Bordeaux, Marseille, Toulouse, Paris, Le Havre, Roubaix, ou même Vichy récemment encore.
Aujourd'hui, l'existence de la tauromachie est concentrée sur les régions méridionales du pays, là où elle s'est le plus profondément ancrée, pas si loin de sa terre natale.
Du fait des habituelles polémiques amplifiées par les moyens de communication actuels, la corrida est un thème qui fait parler, débattre, et couler de l'encre. Qui, pourtant, pourrait le mieux s'exprimer à son sujet que ceux qui s'intéressent à elle et en ont fait leur passion ?
Si certains médias parlent de barbarie ou d'atrocité, ils n'interrogent jamais ou presque les personnes qui aiment la corrida, afin de connaître leur vérité, et les raisons pour lesquelles elles se rendent aux arènes. Le résultat serait surprenant, et contre-productif pour les polémistes, dont l'hypothèse de spectateurs barbares et sanguinaires serait complètement contrecarrée.
Car en tant qu'aficionado, on parle avant tout d'un milieu naturel unique, celui de taureau de combat, et dans l'arène, de valeurs, de solidarité des hommes face au danger, de beauté, de force, de courage. Tant de choses.

Florent

dimanche 24 février 2019

Céret


L'ADAC a fait paraître ce dimanche les noms des six matadors et des trois novilleros qui prendront part à la trente-deuxième édition de Céret de Toros, les samedi 13 et dimanche 14 juillet.
Pour la novillada de Monteviejo du dimanche matin, ils semblent avoir retenu le meilleur trio possible sur le papier pour une novillada torista à l'heure actuelle : Juan Carlos Carballo, Aquilino Girón et Maxime Solera. Tous les trois expérimentés en la matière.
L'après-midi, la corrida de Saltillo sera combattue par Fernando Robleño, Javier Cortés et Gómez del Pilar.
Et pour commencer la feria, le samedi après-midi, il y aura une corrida de Juan Luis Fraile pour Javier Castaño, Iván Vicente et José Miguel Pérez "Joselillo".
Il s'agira du retour fort mérité de Javier Castaño à Céret. En 2011, et alors que cela n'était plus arrivé depuis plusieurs années lors de cette feria, il avait obtenu deux oreilles d'un même toro, "Cortesano", brave et encasté, de l'élevage de José Escolar Gil. Castaño avait ce jour-là été parfait dans la lidia, réalisant ensuite une faena limpide et vibrante. Les grandes années de Javier Castaño. L'année suivante, dans la même arène mais avec une autre organisation que l'ADAC, il était sorti en triomphe après avoir affronté un lot de Prieto de la Cal. C'est à ce jour sa dernière venue à Céret.
Avec deux corridas et une novillada, c'est au final bien peu de noms que les organisateurs peuvent faire rentrer sur une affiche. Car forcément, bien d'autres viennent en tête. Et c'est bon signe, preuve qu'il y a une génération fournie de toreros candidats à ce style de corridas.
On pouvait ainsi penser à Octavio Chacón, qui est le meilleur lidiador à l'heure actuelle ; à Alberto Lamelas, qui n'est pas venu depuis plusieurs années et avait été plus qu'honnête lors de sa dernière venue ; ou encore à Imanol Sánchez, qui s'entraîne durement, y compris face à des toros de caste navarraise, et aurait bien sa place dans une arène comme Céret.

Florent

vendredi 22 février 2019

Bon oeil


"Vázquez perdit les oreilles à l'épée. On aurait tendance à dire que cela nous est égal, car beaucoup trop de toreros s'esquivent au moment de la vérité. À l'inverse de Javier qui, depuis son accident où il perdit l'usage d'un oeil à cause d'une banderille, ne s'est jamais déballonné. Fermez donc un oeil et tentez juste d'ouvrir la portière de votre automobile".
Certains écrits marquent davantage que d'autres. Des papiers que l'on conserve précieusement quelque part, et que l'on apprécie toujours de retrouver. C'est le cas de cet article de Zocato dans Sud-Ouest, datant d'il y a un peu plus de vingt ans.
Il relate une corrida de Conde de la Corte à Dax, et la prestation du torero madrilène Javier Vázquez, qui ce jour-là remplaçait Richard Milian.
Éloge à un torero borgne, car Javier Vázquez, qui était sorti en triomphe à Madrid en début de carrière, perdit totalement l'usage d'un oeil à cause d'une banderille en 1996 en estoquant un toro à Villanueva de Perales, un bled.
Bien sûr, depuis, l'afición a fait connaissance de son matador borgne le plus célèbre, en la personne de Juan José Padilla, qui réalisa un effort titanesque pour surmonter une gravissime blessure, avec la perte d'un oeil, afin de continuer à toréer.
À l'époque, et bien avant la terrible blessure de Padilla à Saragosse, plusieurs toreros en activité hormis Javier Vázquez avaient cette particularité d'avoir perdu un oeil face aux toros. Lucio Sandín, Luis de Pauloba, Niño de la Taurina, entre autres.
L'oeil du maître. Et voilà que cet article, vingt ans plus tard, nous renvoie directement à l'actualité.
Avec inévitablement une pensée pour Paco Ureña, torero tant aimé par l'afición, qui vient de perdre son oeil gauche après des mois de calvaire. Ce sont les séquelles de sa blessure du 14 septembre dernier à Albacete. Pourtant, cet après-midi là, il était resté en piste jusqu'à la fin du combat, comme s'il s'agissait d'une blessure anodine.
Malgré cette lourde intervention chirurgicale, Paco Ureña a affirmé qu'il reviendrait bientôt dans les arènes, au mois de mars à Valencia. Les toreros ont cette force et ce don, même en possédant un oeil en moins, de faire oublier l'adversité supplémentaire.
On en revient à cette anecdote d'ouvrir la portière de l'automobile avec l'oeil fermé. Alors affronter ainsi un toro de combat vingt minutes durant, c'est encore autre chose.

Florent

mardi 12 février 2019

Les cheminées de Valdemorillo


Il existe beaucoup de lieux sur la planète taurine que l'on reconnaît du fait d'une seule caractéristique. Sans équivoque. Parfois un personnage, parfois un élément du patrimoine local.
À Valdemorillo, dans la région de Madrid, et pendant longtemps, ce furent trois cheminées. Des cheminées en briques d'une fabrique de porcelaine.
Au pied de celles-ci était dressée une arène portative, où il y avait des corridas et novilladas d'hiver, pour les fêtes de Saint-Blaise. Du froid très souvent, et même des corridas sous des tempêtes de neige, le blizzard.
Sur des affiches anciennes, on repère de nombreux élevages méconnus, de la région. Et face à eux, des toreros que l'on appelle des seconds couteaux, pas destinés à être des vedettes. Les toros à affronter étaient souvent âgés, des tontons qui n'avaient pas été combattus la saison précédente. Souvent incertains, âpres et coriaces.
Avec celle de Cenicientos, cette arène portative de Valdemorillo était l'une des plus connues de la planète taurine. Mais maintenant, aussi bien qu'à Cenicientos, il y a une arène en dur.
Celle de Valdemorillo a été inaugurée il y a maintenant un peu plus de quinze ans. C'est une arène couverte, davantage éloignée du centre du village et des cheminées. Mais pour la feria, on a gardé la référence à celles-ci, sur les affiches, ou bien avec les trophées "Chimenea de Oro" ou "Chimenea de Platino".
Récemment, c'est à Valdemorillo que le regretté Víctor Barrio avait relancé sa carrière, en 2015, face à une corrida de Cebada Gago. La course était télévisée, et le torero avait remporté le prix au triomphateur.
Deux ans plus tard, en février 2017, dans cette même arène de Valdemorillo, Iván Fandiño avait adressé un émouvant brindis au père de Víctor, assis en barrera. En lui disant que si un brindis n'était rien et n'avait aucune valeur de consolation, il l'assurait de tout son soutien. Et puis Iván a rejoint Víctor à peine quelques mois plus tard. Impitoyable réalité, tellement dure.
Cette année, une solution de dernière minute fut trouvée entre la mairie et l'empresario Tomás Entero pour que la feria ait lieu. Une novillada piquée le 4 février, et deux corridas les 9 et 10.
Les trois jours, le matador Miguel de Pablo, qui avait été récompensé l'an passé du prix à la meilleure faena de la feria, s'est habillé d'un costume noir et or et est resté devant les arènes pour protester et réclamer une opportunité. Il était là avec son apoderado Jesús Pérez "El Madrileño", et les passants ne pouvaient que déplorer son désespoir. Il est un cas extrême que d'en arriver là.
Le lundi 4, c'est Rafael González qui a triomphé face à la novillada de Hato Blanco.
Le samedi 9, il y avait une corrida de La Palmosilla, un élevage d'origine Juan Pedro Domecq et Osborne par Núñez del Cuvillo, qui va notamment être à Séville cette année et va débuter à Pamplona. Le troupeau de la Palmosilla est basé à Tarifa, tout au Sud de l'Espagne, au niveau du détroit de Gibraltar. À Valdemorillo, les toros ont été bravitos au cheval et ont généralement laissé de quoi toréer. Curro Díaz et Juan del Alamo connaissent beaucoup de doutes ces derniers temps. Curro Díaz ne profita pas réellement du très bon premier toro, tandis que Juan del Alamo coupa une oreille généreuse au cinquième, après une glissade durant la faena qui aurait pu avoir de dures conséquences. Román a été le plus en vue, face à un premier toro de charge irrégulière, et un sixième au pelage blanc, mobile et encasté. Mais un mauvais maniement des aciers le priva de toute récompense.
Le lendemain, dimanche 10, et avec une belle entrée, plus de trois-quarts d'arène, il y avait une corrida de Miura, pour la première fois à Valdemorillo. Il est rare de voir un lot de Miura aussi tôt dans la saison en Europe. Et, chose également rare dernièrement : voir un lot de Miura avec peu ou pas de cornes abîmées et escobillées. Le lot était assez sérieux, avec une présentation supérieure au niveau d'une plaza de troisième catégorie. En morphologie, il n'était pas toujours dans le style historique de la maison. En revanche, certains exemplaires comme le premier toro arboraient une silhouette typique. En comportements, ils furent compliqués à divers degrés.
Soulevé dès l'entame à la cape face à son premier toro, Pepe Moral a été malchanceux. Il ne put affronter au final que deux des trois exemplaires qui lui étaient destinés. Le Miura lui laissa une blessure handicapante, le genre de lésion qui peut davantage gêner qu'un gros coup de corne, et durer davantage dans le temps. Pour se déplacer, Pepe Moral, touché au genou et au coude, connut un véritable calvaire.
Manuel Escribano, lui, vécut un bel après-midi et laissa l'image d'un torero très en forme. Il accueillit plusieurs toros par des largas à genoux et le cinquième a porta gayola. Aux banderilles, certaines poses furent exposées et valeureuses, avec par exemple un magnifique quiebro au centre de l'arène.
A la muleta, devant des toros de Miura pas évidents, possédant souvent un danger sourd, il sut transmettre et toréer avec une technique aboutie. De l'aisance, ce qui n'est pas facile du tout avec ce genre d'adversaire. Et il porta même deux belles épées. Sortie en triomphe méritée.
Par ailleurs, c'est avec l'élevage de Miura que Manuel Escribano avait définitivement été propulsé dans le circuit. À Séville, il y a quelques années, il avait coupé deux oreilles à un toro porteur du mythique A. S'il est de terrible réputation dans l'histoire de la tauromachie, il y a aussi des toreros qui lui doivent énormément.

Florent

samedi 19 janvier 2019

Chamaco


A Arles, le 21 avril prochain, pour sa réapparition après quasiment vingt ans éloigné des arènes, Antonio Borrero "Chamaco" a déclaré qu'il avait choisi un habit "de couleur sobre et sérieuse". Certainement différent de ce bleu électrique intégral qu'il portait au début des années 90.
On dit qu'il faut réserver de nombreuses places aux jeunes sur les affiches d'aujourd'hui, et que les revenants, parfois, sont trop nombreux. C'est bien vrai.
On ignore si ce retour de Chamaco aura des lendemains. Il était à la fois apprécié et critiqué à sa grande époque, il y a plus de vingt-cinq ans. Certains lui reprochaient que le sens du spectacle prédominait sur le reste.
Mais s'il y a au moins une chose qu'on ne peut absolument pas lui enlever, c'est qu'il a attiré beaucoup de monde aux arènes.

Florent